Loin by Wapa
Summary:
Libre de droits


Calendrier musical de l'Avent 2019

Il faut qu'elle parte.

Loin. Loin. Très loin.

Oui, partir c'est fuir mais elle en a désespérément besoin. Sinon, elle ne pourra pas avancer. Et sur la route, qui sait de quoi demain sera fait ?
Categories: Contemporain Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 14 Completed: Non Word count: 15481 Read: 60022 Published: 11/11/2019 Updated: 11/08/2020
Flou by Wapa
Author's Notes:

Flou de Angèle ici

Comme elle les déteste. Tous.

Sally Ann qui la prend de haut, ridicule avec sa queue de cheval bien serrée et ses jupettes. Ses copines cheerleaders, reines des messes basses et des regards condescendants qui vous crucifient sur place. Monsieur Blaker, professeur de maths rigide qui s’exaspère dès qu’elle est bloquée devant une question soi-disant basique. Ses parents et leur déception en apprenant une énième note catastrophique. Son frère aîné, dont la brillante réussite alimente sa perpétuelle honte.

Comme elle déteste l’école.

Ce calvaire chaque jour renouvelé. S'user à la tâche pour des résultats minables. Alors que Tessa travaille dur. Elle s’applique. Va aux heures de soutien. Essaye de retenir par cœur ce qu'elle ne comprend pas. Mais c’est comme si sa mémoire était une véritable passoire. Et dire qu'il lui reste deux mois interminables avant de pouvoir profiter de la pause estivale. D’échec en échec, sa confiance s'effrite. Nulle. Voilà ce qu’elle est. Elle n'arrivera à rien. Elle le sait. Son professeur le sait. Ses parents le savent.

Pas assez populaire pour les cheerleaders.
Pas assez logique pour le club d'échecs.
Pas assez sportive pour l'équipe de foot.
Pas assez littéraire pour le journal de l'établissement.
Pas assez extravertie pour le théâtre.

Comme un espoir pourtant.

Grâce à cette présentation où des professionnels de tous bords sont intervenus pour leur faire découvrir différents métiers. Un seul a su capter son attention. Un photographe français. Jonathan. Passionné et passionnant. Beau gosse avec ses boucles brunes et sa barbe de trois jours. Bien trop âgé pour elle, évidemment. Mais cela ne l’a pas empêchée d’admirer le tableau. Il leur a donné quelques conseils pour débuter en photographie. Elle est ressortie tellement enthousiaste qu'elle a demandé un Polaroïd pour son anniversaire. Depuis, il ne la quitte plus. C'est sa bouffée d’air pur. Son rempart. Entre elle et l'adversité. Entre elle et les autres. Cachée derrière lui, elle se sent incroyablement libre. Une bouée de sauvetage lorsqu’elle est triste ou énervée. Se balader avec son appareil la calme bien mieux qu’un rendez-vous chez la psy. En regardant intensément le monde, elle marche. Comme une enfant. Innocente et curieuse. En quête du détail qui rendra l’image unique. Elle scrute. Elle sonde. Ruelle animée. Mégot de cigarette. Écureuil jouant à cache-cache. Paysage brumeux. Lignes électriques. Silhouette d'un inconnu. Tract abandonné sur le trottoir.

C’est d’ailleurs ce qu’elle fait maintenant. Les yeux plissés, elle cherche sa cible. Assise sur une chaise en plastique du ferry de Staten Island. Cette traversée gratuite offre une vue imprenable sur la skyline de Manhattan et la statue de la Liberté. Toutefois, ce n’est pas ce qui intéresse Tessa aujourd'hui. Non. Elle, elle est venue pour les passagers. Dans les rayons dorés du soleil couchant, elle les dévisage attentivement. Un couple d'adolescents aux jambes entremêlées, scotchés à leur smartphone. Un vieillard à moustache, plongé dans le Times. Il y a aussi ces touristes accoudés à la passerelle pour ne pas louper une miette du spectacle. Une hispanique, lèvres rosées et lunettes noires. Elle houspille son mari, un dégarni bedonnant, parce que son téléphone n’a plus de batterie. A leurs côtés, un asiatique avec une chemise à carreaux et une casquette de travers. Et puis, soudain, elle la voit. Celle dont elle va tirer le portrait. Une blonde perdue dans ses pensées. Les bras croisés sur la barrière orange, elle fixe l'eau avec un doux sourire tandis que le vent joue dans ses cheveux. Un air mélancolique qui la fascine. Discrètement, elle se prépare à capturer la scène. Sans autorisation. Elle n'oserait jamais demander de toute façon. Et puis, elle préfère le côté spontané et naturel.

Finalement, le résultat s'avère décevant. La faute à ce nouveau lot de films dont elle n'a pas encore l'habitude. Alors qu'elle va déchirer le cliché, une rafale le lui arrache des mains pour le conduire directement sur la blonde. Avec des réflexes dignes d'un quarterback professionnel, celle-ci la rattrape au vol. Tessa se fige. Même si l'instantané est raté, le visage qui apparaît est clairement identifiable. Son modèle va forcément se reconnaître. Si Tessa n'était pas sur un bateau sans issue, elle piquerait un sprint. Peut-être pourrait-elle se réfugier dans les toilettes pour éviter le sermon du siècle ? Son indécision lui est fatale. Déjà, la jeune femme est en face d'elle et lui tend son cliché, impassible. Pas franchement certaine d'être quitte, Tessa esquisse une grimace contrite et s'apprête à s'éloigner le plus vite possible lorsque la blonde déclare :

— Très jolie.

C’est la première fois que quelqu’un voit une de ses photos. Elle ne les montre jamais. A personne. Déstabilisée par le compliment, Tessa hésite à répondre. Quel drôle d'accent tout de même. Il ressemble étrangement à celui de Jonathan. C'est cette coïncidence qui la décide finalement à balbutier :

— Elle est floue.

— Je dirais que c'est justement ça qui la rend belle. Pour Marylin Monroe, "L'imperfection est beauté".

Elle aime bien Marylin. Elle a même un grand poster épinglé dans sa chambre. Icône adulée qui désirait seulement être aimée. Regardée. Mendiante d'amour. Comme elle. Un peu. Alors elle écoute l'inconnue. Elle qui est souvent inattentive. Elle qui esquive toute conversation sérieuse avec les adultes.

— Figure-toi que ces mots m’ont beaucoup aidée dernièrement. J’avais besoin d’une raison pour continuer à avancer. J'ai cherché. Désespérément. J'ai trouvé. Oui, malgré sa noirceur, il y a du beau dans ce monde. La vie est forte. Même lorsqu’elle semble cassée. Abîmée. Ce sont les fissures qui laissent passer la lumière.

Tessa ne saisit pas tout mais cette histoire de lumière lui plaît. La luminosité n'est-elle pas la base d'une photo réussie ? Elle aussi a l’impression d’être brisée parfois. A nouveau, elle regarde son cliché. Avec tendresse. Elle ne le trouve plus si flou.
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