La valse des mirages by Roxane
Sélection FlamboyanteSummary:

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IrinaJoanne sur DA

 

Participation au concours de Lyssa7 "Voyage, voyage"

 

Été 1940, France. Saint Levally est annexé par les militaires Allemands. Immobile derrière sa fenêtre, Cécile attend un mari qui ne revient pas, tandis qu'un étranger s'installe chez elle et vient bouleverser son univers... 


Categories: Romance, Historique Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Roman
Challenges:
Series: Voyage, voyage...
Chapters: 5 Completed: Oui Word count: 6384 Read: 5194 Published: 10/02/2020 Updated: 24/02/2020
Story Notes:

 

Les modalités générales :


Les contraintes :

"Pour que la vie soit un conte de fées, il suffit peut-être simplement d'y croire."
Walt Disney

"La vie est un mystère qu'il faut vivre, et non un problème à résoudre."
Ghandi

"La vie est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l'équilibre."
Albert Einstein

 

Pour plus d'informations relatives au concours de Lyssa, ça se passe ici.

J'ai choisi de m'inspirer de la citation d'Albert Einstein. Je ne sais pas si cela sera très perceptible au travers de mon texte, par contre. 

1. 1. Cécile et le silence by Roxane

2. 2. Entre femmes by Roxane

3. 3. La baignade by Roxane

4. 4. Formes nocturnes by Roxane

5. 5. La fin by Roxane

1. Cécile et le silence by Roxane
Author's Notes:

J'espère que ce cafouillage vous plaira...

J'ai oublié de préciser mais vous pouvez lire cette histoire avec cette délicate musique en fond sonore : Ludovico Einaudi : Sevend days walking

Été 1940. C'est la roue libre. Les Allemands sont arrivés, prennent leurs quartiers à Saint Levally. Les Français sont pétrifiés. Ils attendent. Immobile derrière la fenêtre de sa chambre, Cécile scrute le ciel qui ne ternit pas. Elle pense que c'est dommage, tout ce bleu. Cette absence de nuages. Elle pense qu'il devrait pleuvoir, juste un peu, sur ces uniformes qui déferlent sur la place centrale du village comme une nuée de mouches. En hommage aux obus tombés ailleurs, dans un champ de blé noir. Pour rendre grâce au goût amer qui lui ronge la langue. Ou pour s'accorder avec les sillons humides qui dévalent ses joues. La défaite a un parfum de larmes.

- Cécile !

Le cri de Marthe à l'étage inférieur l'arrache à ses pensées. Cécile soupire, fend l'air du regard, s'attarde inconsciemment sur la photo d'André posée sur la commode de leur chambre, et se laisse choir sur son lit. Les draps se froissent comme les ailes d'un papillon. Cela fait si longtemps qu'elle ne s'est pas assise ici, vous comprenez ? Depuis le départ d'André pour la guerre. Depuis qu'il l'a laissée seule, avec la peur de ne jamais le voir revenir du front, de ne plus jamais sentir ses doigts courir sur son menton, son sourire frôler ses clavicules, son rire brûler sa poitrine nue... Toutes ses craintes virevoltent dans son esprit au rythme d'une danse macabre. C'est la guerre qui veut ça. L'absence d'André à ses côtés. Le lit froid. Les draps pâles comme un soleil hagard un jour d'hiver. C'est le sens du devoir. C'est le destin... Dieu que Cécile hait ce mot. Celui-ci ou un autre, ils signifient tous plus ou moins la même chose, à présent. Le destin. Ce mot sonnait si bien sur les lèvres d'André lorsqu'ils se sont mariés, embrassés, enlacés. Ce mot sonnait si juste mais la guerre l'a écorché. A présent, ce mot pique comme les fils barbelés que Cécile dresse dans son sommeil pour se protéger des mauvais rêves. Il est laid et il la fait trembler.

-    Cécile.

La voix de Marthe est dure. D'une dureté chaude, résignée. Marthe prend souvent cette voix depuis qu'on a entendu grésiller la radio et s'évanouir leurs espoirs de remporter les combats. De voir rentrer André. Depuis, Cécile n'allume plus la radio. Elle se tait. Marthe, elle, ne cesse de parler. Il faut bien combler le silence. Tromper la fissure qui entaille son armure.

-    Ils sont là.

-    Je sais.

Est-ce les battements de son cœur qu'elle entend résonner ? Ou les pas des soldats qui fourmillent dans les rues ? Cécile a le tournis. Un courant d'air moite fait pirouetter les rideaux et grincer les portes du rez-de-chaussée. Un vent épais, rond et sucré cogne à sa fenêtre. C'est l'été qui veut entrer. Mais Cécile ne le laissera pas passer.

-    Venez, Cécile. Ne restons pas ici.

La photographie d'André regagne sa solitude, les draps sont laissés froids, il ne s'est rien produit. Cécile tangue dans le couloir jusqu'à la chambre qu'elle occupe, se fige devant le reflet que le miroir de sa coiffeuse lui renvoie. Elle ne veut pas se voir. Ça la tuerait. Marthe la fait asseoir. Les minutes défilent et se plantent dans sa chair comme des éclats de verre.

Cheveux brossés, tirés en arrière, épingles enfoncées dans la paille de juillet, robe fleurie, bottines lacées, méli-mélo d'odeurs, de fleurs séchées, oubliées dans des livres, de recueils de poèmes abandonnés sur les rebords des fenêtres, d'encriers secs, de plumes aiguisées, de souvenirs empestant la poussière... on toque à la porte. Trois coups. Secs et légers à la fois, comme dispensés par le bec d'un oiseau. Une pie voleuse, ou un corbeau, oui, voilà qui convient à l'atmosphère fiévreuse qui suinte dans la maison.

Marthe se penche, écoute. Cécile simule la surdité. Elle ne veut pas, elle, partager sa demeure avec un étranger. Elle a bien assez de Marthe et du fantôme qu'elle traîne chaque jour dans son sillage pour héberger en plus un « Autre », un « Allemand », un « Ennemi ».

-    Je vais ouvrir.

Petits pas empressés, grandes questions. L'homme sera-t-il courtois, ou sera-t-il aussi rustre qu'un produit de la guerre ? Pour toute réponse, un courant d'air, le son d'une voix - grave, mélodieuse - et des mots qui roulent dans une gorge et crèvent le silence. Ils éclatent contre les murs, comme des éclaboussures de peinture.

-    ...seule, ici ?

-    Non. Madame Cécile vous attend au salon.

« Madame Cécile vous attend au salon. » Autrefois, ces mots étaient réservés à André. Cécile se souvient de la joie qui pulsait dans ses veines lorsque Marthe les prononçait. En fermant les yeux, elle peut presque entendre le bruit de ses chaussures claquer contre le dallage de l'entrée, sentir un souffle mentholé s'abattre dans sa nuque, des mains joueuses courir sur ses joues. André est partout. Dans les virgules qui étirent ses yeux. Dans ses parenthèses de silence. Sur ces murs hauts, ces meubles bas, sur sa peau, sous sa peau... il est partout et nulle part à la fois. Un tourbillon l'a emporté.

-    Je suis désolé de vous déranger, Madame...

Fin de la disgression, à l'échafaud les souvenirs. Il faut ouvrir les yeux, fixer droit devant soi, incliner la tête, saluer, courber l'échine, défroisser sa robe, effacer sa tristesse, prétendre que tout va bien, très bien, même, que c'est un jour comme un autre, l'un de ceux qu'on oublie, que l'autre ne se tient pas sur le pas de la porte, là, droit comme un « i » et pourtant tordu comme un « s », qu'il ne la regarde pas d'un air inquiet comme si... comme si elle allait s'envoler, se briser, exploser.

-    Bonjour.

-    Bonjour.

Simples mots. Confusion. L'atmosphère se charge de notes discordantes. Quelqu'un a lacéré la partition. Reprenons.

-    Vous réquisitionnez la maison ?

Le ton est froid, ce n'est pas beaucoup mieux. Cécile guette l'instant où l'expression aimable du nouveau venu se fendillera pour laisser entrevoir un sourire affreux, un sourire de bourreau. A la place de quoi, des paupières s'abaissent et des lèvres se crispent. Sollicitude indésirable que Cécile souhaiterait gommer de son visage.

-    Non, Madame. Mon lieutenant m'envoie ici. Comme vous le savez...

Discours monotone. Paroles lisses, que seules viennent troubler les maladresses d'une langue apprise en courant d'air. Comme elle le sait, les Allemands vivront chez les habitants de Saint Levally pour « quelques temps ». Ce petit officier de rien, lui, se contentera de son toit. Bien sûr, ça ne lui fait pas plus plaisir qu'à elle, elle peut le voir dans sa posture, la façon dont il cambre le dos, dont il récite les mots, avec une voix hachée, empreinte d'un accent venu d'ailleurs. Il n'empêche, c'est la règle, il faut obéir, ne pas tressaillir. Après tout, la France a capitulé, il ne sert plus à rien de se braquer, et...

Elle l'interrompt.

-    Très bien. Marthe vous montrera votre chambre.

L'entrevue se termine sur un tourbillon de flanelle, le vol d'une hirondelle. Cécile monte quatre à quatre les marches de l'escalier. L'étranger ne tirera plus un mot d'elle.

 

End Notes:

Merci de votre lecture. ♥

2. Entre femmes by Roxane
Author's Notes:

Merci Lyssa et Alrescha pour vos reviews ♥

On se retrouve pour un court chapitre encore différent du premier avec une discussion entre femmes... :D

 

C'est un ballet de mains qui dansent, s'élèvent vers le ciel comme pour l'implorer de pleurer. C'est une valse de femmes aux courbes fragiles ou accentuées, de boucles sombres, écarlates ou dorées, d'yeux éteints ou brillants, de nez retroussés ou écrasés, de sourires timides ou évanouis. C'est une mécanique dansante, une ronde de dames mouvementée qui jamais ne semble s'arrêter. C'est le spectacle qui se joue chaque mercredi matin au lavoir où l'on s'échange messes basses et secrets, rires et sourires. C'est une déferlante de blanc. Des draps blanc perce-neige, des nappes couleur ivoire, des robes qui glissent entre les doigts fuselés des demoiselles, des tissus crème que seul convoite le soleil, des rubans opalins qui tournoient sur eux-mêmes dans une tarentelle effrénée... c'est un monde sans nuages. Cécile s'y plaît. Entre ces quatre murs de pierre grise, elle se sent respirer. L'odeur du savon y est si forte, si épaisse, qu'elle masque le parfum du chagrin. Sentir le froid rugueux du linge qu'elle lave et la douceur glacée de l'eau la soulage. Cécile se perd entre les capes d'un autre temps, les voiles d'un navire à la dérive qui abandonne sur les rivages des grands bacs de granit des traînées d'écume savonneuse. A ses pieds, un océan de mousse clapote, miroitant les éclats de voix de ses camarades de corvée et leurs expressions appliquées.

Et pourtant, cet univers de voie lactée d'habitude imperméable aux changements est aujourd'hui le théâtre de discussions moroses, seulement troublées par le fracas des gouttes qui s'écrasent sur le sol dans un « ploc-ploc » évoquant les averses de grenades qui pleuvent ailleurs dans le pays. Toutes les femmes prêtent une oreille attentive à ce qui se dit, la nuque inclinée sur le côté. Il ne faut pas que le soldat posté près de la porte puisse comprendre leurs paroles, qui sait ce qui pourrait arriver ?  

A la droite de Cécile, Gisèle a lancé les hostilités. Il est question d'Allemands et de mots recherchés, de dédain et de haine refoulée. Marie réplique et Jeanne hausse les épaules. Cécile ferme les yeux pour mieux les écouter. Autour d'elle, l'on s'exclame, l'on s'affole, l'on marmonne. Et l'on songe toutes à la même chose, c'est que l'on ne veut pas de ces Allemands chez nous. Ces gens-là, dit-on, nous font perdre notre temps, notre argent, notre fierté. Il n'y a qu'à voir ce vilain lieutenant qui s'est attribué le rôle de dirigeant du village. C'est la débandade dans son sillage. Les maigres réserves des habitants sont pillées, les femmes outragées, les hommes menacés. Il paraît même que le vieux Roger - oui, celui qui habite plus loin, sur la route d'Aubernois, entre la ferme des Bremont et la maison des Lemonier - a été réveillé par la détonation d'un pistolet alors que l'aube se levait.  

-    C'est à peine s'il a compris ce qu'il se passait, le pauvre homme ! s'exclame Francine, qui tient l'auberge du coin d'une main de fer.

Mais Francine a toujours eu tendance à exagérer, aussi hausse-t-on un sourcil, et renchérit-on sur la grossièreté des Allemands qui vivent sous nos toits. Ah, ces goujats, ces forcenés, ces olibrius qui astiquent le cuir de leurs bottes chaque matin à cinq heures, avant même d'entendre chanter le coq... comment ça, vous ne l'aviez pas remarqué ? Mais c'est que vous devez être sourde, ma chère. Tenez, ce matin encore...

Et l'on sourcille, et l'on brosse le linge, et les rides se creusent sur des joues chaque jour plus tendues, et l'on essore les draps sans plus penser à la poésie du geste, à la beauté d'une dentelle humide qui déferle par terre en formant des motifs géométriques semblables à une toile d'araignée. Tout n'est qu'histoires racontées à demi-mots, œillades complices et pourtant incertaines, à qui peut-on se fier, et si l'on parle, de qui peut-on parler ? Car il faut se garder, à présent, certains collaborent avec ces Allemands, avec ces « Boches », comme on dit... Le moindre mot suffit à vous conduire au peloton d'exécution. Comment, vous ne le croyez pas ? Vous ne lisez donc pas les journaux ? Mais je vous l'assure...

-    Et le tien, Cécile ? A quoi ressemble-t-il ?

Fin des conversations. Tout le monde relève la tête. Cécile retrousse ses manches, les lèvres entrouvertes, comme si elle s'apprêtait à chanter.

-    Le mien ? demande-t-elle à mi-voix.

-    Ton Allemand, oui, reprend Gisèle d'une voix forte en frottant ses vieux dessous avec une vigueur nouvelle, à quoi ressemble-t-il ?

Cécile hausse les épaules tandis que le cercle des femmes reprend en chœur la question de Gisèle.

-    Je ne sais pas, répond-elle en jetant un coup d'œil à Marthe qui, plus loin, s'absorbe dans sa tâche. Je ne l'ai pas regardé.

-    Comment, tu ne l'as pas regardé ?

Cris scandalisés, regards suspicieux. Cécile n'a pas vu son Allemand. Est-ce donc un fantôme qui arpente sa maison, ses bottes lustrées aux pieds, dès cinq heures du matin depuis plus d'une semaine ? On l'a bien aperçu, pourtant, le « Boche », sortir de chez elle pour se rendre au quartier général et y recevoir ses ordres... certes, de loin, mais on l'a vu, n'est-ce pas ? Tenez, Marthe nous le confirmera...

-    Comment est-il, l'Allemand de Madame Cécile ? s'enquiert Gisèle.

-    Poli, répond Marthe, peu prolixe pour une fois.

-    Allons, rit Jeanne, ne racontez pas de bêtises, tout le monde ici sait que les Allemands sont des rustres...

Rires discrets, étouffés dans les tabliers blancs et les vapeurs de l'eau qui forment des volutes de fumée semblables à des colonnes corinthiennes qui viennent égratigner le plafond. L'on jette un coup d'œil en direction du soldat posté à l'entrée du lavoir mais celui-ci a l'esprit ailleurs, inutile d'avoir peur. Les commérages reprennent de bon train. Cécile les suit de loin, concentrée sur les rougeurs qui s'emparent de ses doigts, et sur la transpiration qu'elle sent dégouliner le long de son échine. Il fait chaud ici, en été, malgré la fraîcheur des pierres et celle de l'eau que contiennent les bassins. Et tous ces mouvements et ces mots qui s'entrechoquent au-dessus de sa tête dans un foisonnement de syllabes indissociables lui donnent la migraine...

-    Je vous assure, rétorque Marthe d'une voix ferme, que notre Allemand se comporte bien. Il descend chaque matin à sept heures, ne revient pas avant vingt heures, ne me demande jamais rien d'autre à boire que de l'eau, et rien d'autre à manger que ce que j'ai préparé pour Madame Cécile, il ne m'a pas pelotée comme l'Allemand de Simone a pu le faire, et il n'envahit pas les espaces communs. Parfois, j'oublie même son existence... c'est dire s'il est incommodant !

Brouhaha brûlant, et sourires entendus. Ce Boche, à coup sûr, prépare quelque chose de peu reluisant. Sinon, il n'en serait pas un.

-    Mais, reprend Gisèle qui, décidément, ne se fait pas à l'idée que Cécile ignore tout de l'homme qu'elle loge chez elle à contrecœur, vous ne vous voyez donc jamais ?

-    Non. Et c'est très bien ainsi.

Grondement d'approbation teinté de jalousie. Certes, c'est très bien comme ça, un Boche fantôme, c'est même cent fois mieux que celui qu'on a sous le coude et qui nous réclame les derniers œufs pondus ou le litre de lait tout juste arraché au laitier... mais tout de même, tout de même... c'est intriguant. 

 

End Notes:

J'espère que ce drôle de chapitre ne vous aura pas déplu. Le prochain chapitre verra la première confrontation de Cécile et de l'Allemand... ;) désolée si c'est long à se mettre en place, je voulais instaurer une sorte d'ambiance avant de me jeter dans l'histoire de Cécile. 

*Le mot araignée figurait dans le liste des mots à insérer.

3. La baignade by Roxane
Author's Notes:

Bonne lecture !

Elles jaillissent du lavoir au compte-goutte, sans se soucier du soldat qui les surveille. Leurs bavardages évoquent le bourdonnement incessant des abeilles. Cécile se glisse dans cette marée de coudes anguleux, de squelettes tortueux et de robes en jachère sans un sourire. Elle a trop chaud pour feindre de goûter aux plaisirs de l'été. Cette saison la rend maussade, alourdit ses mouvements, creuse le vide béant qui dévore sa poitrine. Elle lui a toujours préféré la palette fauve de l'automne, sa saveur à la fois amère et teintée de douceur. André aussi, d'ailleurs. Cécile se souvient qu'il a plus d'une fois comparé l'arrière-saison à une aquarelle enflammée. André a l'âme d'un poète, Cécile n'en a jamais douté. La moindre de ses lettres exhale un arôme satiné qu'elle ne retrouve que dans les pages de vieux ouvrages. Elle les glisse dans ses draps les soirs d'orage. Il lui arrive de s'endormir en les pressant sur son visage. Elle a parfois l'impression que les mots se déversent sur sa peau, comme une caresse. L'ultime qu'André pourra jamais lui prodiguer.

-    Seigneur, quel temps !

Cécile tressaille. A ses côtés, Marthe éponge son front luisant à l'aide d'une mantille. Gisèle est prise d'une quinte de toux. L'air est pesant, l'on a du mal à respirer. Cécile a l'impression d'avaler le soleil. Le monde entier est brûlant sur ses lèvres, tant et si bien qu'elles se craquellent. Une boule de feu ravage son œsophage. Ses pensées se confondent sans découvrir de point d'ancrage. Elles dérapent. Mais Cécile s'entête à avancer, les yeux rivés sur la place centrale du village. Chaque enjambée soulève un ruban de poussière, chaque geste représente un effort dont on se serait bien passé. Il fait si chaud... On a allumé un incendie dans le ciel. Il flamboie de l'aube au crépuscule, inondant la terre de reflets écarlates. Les brins de blé sont devenus des allumettes. A la moindre cajolerie, ils s'embrasent.

Insensibles à l'atmosphère saturée de couleurs criardes, des enfants courent près du vieux puits, attirant les regards las des Allemands qui grouillent devant la mairie, aussi connue sous le nom de la « Maison Bleue ». Les femmes se dispersent comme une trainée de poudre à leur vue. Certaines entraînent leur progéniture, sourdes aux protestations et aux sourires discrets ou effilés qui se propagent. D'autres, comme Francine, regagnent la fraîcheur de leurs cuisines, en priant pour que leur « Boche » soit encore en train de « s'engraisser chez ce vieux tas de Maire » qui, selon elle, « boit à la défaite du peuple français avec la grâce d'un pachyderme éploré ». Francine est très douée pour trouver les mots qui font rire. Mais cette fois-ci, personne n'amuse de sa plaisanterie. Elle sonne comme un coup de fusil.

Marthe se tourne vers Cécile, qui la regarde sans la voir.

-    Je vais préparer le dîner. Ce sera frugal, malheureusement...

-    Cela ne fait rien.

Cécile balaye l'univers d'un revers de la main. La France entière ne mange plus à sa faim. Etant donné les circonstances, elle pense qu'il n'y a pas lieu de se plaindre. Elle se rappelle qu'André ne se lamente jamais. Aussi accroche-t-elle un sourire sur ses lèvres, comme on suspend un drapeau sur le mât d'un bateau.

-    N'oubliez pas de vous ménager, Marthe. Je reviens plus tard, je vais me baigner dans la rivière.

Elle tourne les talons, fiévreuse à l'idée de se débarrasser de ses vêtements pesants et de cette chaleur étouffante qui lui comprime le cœur. Marthe ne la retient pas, s'engageant quant à elle dans la direction opposée. Cécile traverse un dédale de ruelles étroites où la lumière embrasse la pénombre, caresse distraitement le pelage moucheté d'un chat famélique qui somnole sur un muret fardé de lierre calciné, et descend vers le lit de la rivière qui prend sa source à quelques kilomètres de Saint Levally. Elle ôte ses bas de soie abîmés - la pénurie de tissus ne lui permet pas d'en acquérir d'autres - ainsi que ses chaussures. Les brins d'herbe ploient sous son poids, et crépitent entre ses orteils nus. Ils éraflent son épiderme, comme des centaines d'aiguilles chauffées à blanc. Cécile ignore leur morsure et trempe le bout de ses pieds dans l'eau. Elle est gelée. Un sourire éphémère flotte sur ses lèvres. Le froid réveille ses muscles et sa conscience. Une étincelle s'allume dans son regard. Elle a l'impression de replonger en enfance, une période bercée de rires et gouttelettes argentées qui volaient dans les airs, de grands chapeaux de femmes et de houppettes aux odeurs de jasmin empruntées à sa mère...

 Cécile dégrafe ses vêtements, ne gardant que ses dessous, et s'immerge dans ce couloir fangeux paré de particules de jour. C'est ici, sur cette berge jaunie par le soleil qu'André l'a embrassée pour la première fois. Elle avait quinze ans, alors, peut-être seize. Ses vêtements lui collaient à la peau. Il faisait chaud. Elle se souvient du feu d'artifices qui avait éclaté entre ses lèvres et n'avait jamais cessé de chatoyer en elle. Elle se souvient d'une nuque que l'on incline, d'un souffle qui se défile. Elle se souvient des premiers gestes, des doigts qui s'agrippent au col d'une chemise, des regards qui se croisent et qui brillent, scintillent, pétillent. Quand ses lèvres rencontrent l'eau noire, c'est comme une rencontre, elle retrouve le goût salé qui flottait sur celles d'André lors de leur dernier baiser, celui des larmes mais aussi celui du bonheur avarié, souillé par la perspective d'un départ sans promesse de retour.

-    Eh ! Madame !

Tempête de mots que l'on vomit sans soucis de respecter la poésie. Avalanche de rires graveleux. Cécile rouvre les yeux. Trois hommes se tiennent près du buisson où elle a négligemment jeté ses affaires. Seul l'un d'eux détourne le regard en constatant sa quasi-nudité. Ses pommettes hautes se griment d'une vague rougeur, que viennent masquer des boucles claires, d'un châtain tirant sur le blond. Les autres, eux, rient à gorge déployée et s'avancent vers elle en se répandant en commentaires qu'elle devine injurieux.

-    Ne m'approchez pas ! glapit-t-elle tandis qu'un jeune homme brun, à l'air effronté, la provoque d'un sourire.

Il ne semble pas méchant mais ses allures frondeuses ne lui inspirent pas confiance. Et puis, qui sait de quoi est capable un Allemand ? Cette pensée lui fait l'effet d'une éruption volcanique. Cécile inhale fébrilement, patauge dans la nasse et se réfugie derrière un bosquet d'ajoncs, pétrifiée de terreur.

-    Viens ici, kleine meerjungfrau*, braille le troisième en faisant mine d'ouvrir sa chemise.

Sa conduite irrévérencieuse fait s'esclaffer le brun, mais l'homme aux cheveux clairs reste de marbre. Il paraît mal à l'aise. Sa posture voûtée éveille chez Cécile un sentiment de déjà-vu... Paniquée, elle met plusieurs secondes avant de mettre le doigt sur ce qui la tracasse. C'est « son Allemand ». Elle le reconnaît à présent. Certes, elle ne s'est jamais attardée sur son physique. Elle n'a pas menti aux femmes du village, tout à l'heure : elle ne le voit pour ainsi dire jamais, et cela lui convient à merveille. Mais cette posture... Dieu qu'elle se sent mal. Ses lèvres sont saisies de tics nerveux.

 Il murmure quelques mots en allemand à ses deux compagnons et ceux-ci lui lancent un regard déçu avant de s'éloigner de la rive, et de remonter vers la chênaie qui borde les alentours du village. Une fois qu'ils ont disparu de son champ de vision, son Allemand descend au bord de la rivière et s'adresse à elle en regardant ailleurs :

-    Vous ne devriez pas être ici.

Son français est mauvais, mais Cécile n'a aucun mal à déceler le message.

-    Je vous raccompagne à la maison.

Il époussette ses vêtements et les entasse sur une pierre, près de la rivière. Après s'être assuré qu'elle a bien compris et qu'elle n'esquisse pas un geste pour s'enfuir dans la nature, il lui tourne le dos et s'appuie contre un tronc d'arbre, les lèvres pincées. Cécile sort de l'eau en frissonnant. Que va-t-il se passer à présent ? Va-t-il la menacer de son arme ? La tuer pour avoir désobéi à des règles dont elle ignorait l'existence ? Ou la livrer à son chef pour la faire pendre au petit matin sur la place publique ? La peur se fraye un chemin en elle, et enfle comme un ballon de montgolfière. Mais, très vite, à mesure qu'elle se rhabille en vérifiant qu'il regarde ailleurs, Cécile sent une autre émotion éclater dans ses veines. Le poison de la colère la fait frémir toute entière. Qu'importe les conséquences, elle ne se laissera pas marcher sur les pieds par l'envahisseur. Cet homme ne mérite que sa haine. Jusqu'à présent, elle le vouait à l'oubli, considérait son existence avec le dédain des grandes dames... mais s'il faut se battre, elle se battra ! Et s'il faut mourir, elle mourra.

-    Venez.

Cécile serre les dents, et ignore la main tendue de l'Allemand. Ses cheveux mouillés cascadent dans son dos, et le tissu de sa robe lui colle à la peau. Au moins, la moiteur de l'été ne lui semble plus aussi redoutable après son bain, et ses jambes ont regagné leur vigueur d'antan.

-    Attention !

L'Allemand rattrape Cécile à l'instant où une alvéole terreuse menace de l'engloutir. Elle pousse un cri, proteste, se débat. Elle ne veut pas de ces mains sur elle, de cette peau sur la sienne, de cette odeur musquée qui l'enrobe comme un manteau éthéré, transparent, et pourtant bien présent.

-    Lâchez-moi !

-    Calmez-vous...

-    Laissez-moi !

Un geste a suffi. Il a posé un doigt sur l'arme pendue à sa ceinture. Un réflexe, peut-être, ou une véritable envie de lui nuire. Cécile ne le sait pas. Elle sent seulement la rage qui gronde en elle, comme le tonnerre avant l'averse, et le regard perdu de cet Allemand trop pâle, dont les cernes creusent comme des tranchées sous les yeux qu'il a bleus.

Cécile ne voit que l'ennemi, l'arme, l'absence d'André, le sang versé, sa dignité froissée. En face d'elle, elle n'a plus un Allemand mais l'Allemagne coupable. Cela achève de la tuer. Elle le gifle. Et tant pis pour l'effroi. 

 

End Notes:

*petite sirène en allemand.

Merci de votre lecture. ♥

4. Formes nocturnes by Roxane
Author's Notes:

Merci infiniment pour vos reviews ♥

La date butoir de ce concours approche et je n'ai pas fini mon texte -.-' (on admire la capacité à ne pas respecter les deadlines).

Je vous souhaite une bonne lecture !

Il lui semble que l'été la serre dans ses bras. Elle a beau se débattre entre ses draps, rien n'y fait, la sueur lui colle à la peau, dégouline dans son dos. La chaleur dépose des baisers enflammés sur ses omoplates, lui caresse les seins, ceint ses reins. L'été est un amant dont on se lasse. Sous ses tendresses, Cécile s'efface.

Le parquet craque, une porte claque. C'est un monde de silence qui se fissure. Cécile a l'impression de voir trembler les murs. Il fait les cent pas à l'autre bout du couloir. Lui. L'Allemand. Chez elle. La peur fait frissonner ses lèvres. Elle repense à la façon dont elle l'a quitté, tout à l'heure, après cette gifle qui a brûlé ses doigts, en courant à travers les fourrés calcinés et les murs austères des maisons délaissées avec la sensation d'être légère et lourde à la fois, le sang palpitant contre ses tempes au rythme d'un tambour de guerre. Il ne l'a pas suivie sous le soleil sanglant. Il l'a laissée s'enfuir, avec sa haine et sa douleur, il a laissé sa colère éclater dans l'éther pour en crever l'abcès. Depuis, il suinte de la touffeur. Il pleut des larmes aigües qui font trembler les fenêtres de la maison. Le verre se fendille et se transforme en sable. Des grains ardents se glissent sous les portes de cette vaste demeure, si seule, si triste. Même les pétales des fleurs se fanent et flétrissent. Les étreintes de l'été avilissent les beautés. Celle de Cécile est sur le point de s'envoler.

Cécile ferme les yeux, écoute. Depuis que l'Allemand est ici, la maison crépite comme un feu de cheminée. Depuis combien de temps n'avait-elle pas entendu les bruissements assourdis des draps qui se déploient comme les voiles d'un navire, le chuchotis de la gouttière, les tintements des casseroles entassées dans le vaisselier, le frémissement d'une poêle au contact du feu ? Même le silence semble fracassant depuis l'Allemand.

Cécile se souvient... le jour du départ d'André, le silence, l'absence qui résonnait dans chaque pièce, les yeux lourds de sommeil, l'esprit ailleurs, l'inertie... quelque chose a remué en elle après la gifle. Elle sent comme un renflement au niveau de son cœur. C'est douloureux, un peu, mais aussi étrangement réconfortant...

Le plancher palpite sous la plante de ses pieds. Cécile réalise trop tard qu'elle s'est levée. A présent, elle ne peut plus reculer. Elle pousse la poignée de sa porte. Elle s'ouvre, béante, et le couloir du premier étage avale son squelette tremblotant.

Ses cheveux tanguent dans son dos, sa chemise de nuit lui érafle la peau. Tous ses muscles se tendent à l'approche de la première marche de l'escalier. Celle-ci grince. Elle a beau poser un orteil attentif sur le bois mort, il ne peut s'empêcher d'hurler son bonheur de la voir se mouvoir ainsi, comme un fantôme lactescent dans l'obscurité d'une nuit rougeâtre. Alors elle les descend une à une, ces marches qui réclament sa présence, et gagne la cuisine où les fenêtres grandes ouvertes laissent passer un filet d'air chaud, entrecoupé d'odeurs entêtantes. Du romarin, du thym, de la lavande... Elle ne se souvenait plus de la richesse de ces parfums. André a tout emporté avec lui. Son cœur, son corps, et une parcelle de vie.

-    Vous allez bien ?

Cécile sursaute. Un sursaut, ce n'est jamais qu'un trouble de l'âme, mais celui qu'elle éprouve en voyant se dessiner un visage derrière elle, dans l'encadrement de la porte... oui, celui-là suffirait à réveiller tout un cimetière.

Il a glissé ses mains dans les poches de son pantalon. Son arme n'est nulle part en vue. Sans doute l'attend-elle à l'étage, dans l'un des tiroirs qui, jadis, abritaient mille et un secrets et bonheurs éparpillés. Ses yeux, cette fois, n'esquivent pas le mélange de reproche et d'inquiétude qui se lit dans ceux de Cécile. Ils l'affrontent, avec la résignation d'un condamné à mort. D'eux, lequel s'apprête à braver la guillotine ?

-    J'avais soif, répond Cécile, en reculant jusqu'à l'évier sans le quitter du regard.

-    Moi aussi.

Il sort deux verres des placards, les lui tend. Cécile constate avec surprise qu'il a des mains de jeune fille... des doigts longs, pâles, des paumes douces... certainement déjà souillées par du sang. Celui d'André, qui sait... Cécile pince les lèvres. Sa colère s'est atténuée, c'est la nuit qui veut ça, mais elle est toujours là, en elle, comme un arrière-goût amer, celui d'un souvenir qui s'entête à vous suivre, vous poursuit de ses ardeurs acerbes.

Ils s'assoient. Leurs chaises râclent le carrelage dans un concert larmoyant. Cécile boit lentement, la gorge nouée par les représailles qui se profilent à l'horizon. Et maintenant ? Maintenant, il faut attendre la dernière lampée. Ignorer la canicule qui s'abat sur ses épaules. Les odeurs qui se pressent sous ses narines, affluent dans la cuisine et les enrobent, tous les deux, deux âmes dévorées par la nuit enflammée. Leurs yeux se croisent, dansent, sautent d'un point à un autre, et se rencontrent de nouveau, se déchiffrent, se déchirent. Il les a beaux. D'un bleu voilé par une absence. Celle-là même dont Cécile s'est parée chaque jour après André.... L'adieu, le vide. Il ne cherche pas à les lui imposer, il les promène partout ailleurs que sur elle, ses épaules rongées par le soleil, ses joues constellées de tâches de Lune. Et pourtant, ils se voient, l'un l'autre, presque aussi bien qu'au petit matin. Mieux, sans doute. Dans la pénombre cramoisie de cette nuit estivale, ils se découvrent.

-    Je m'appelle Gustav, déclare l'Allemand d'un ton hésitant.

Il lui tend la main, Cécile ne la serre pas.

-    Et moi, Cécile.

Une larme solitaire perle aux yeux de Gustav, et il sourit.

-    Je suis désolé. 

Cécile acquiesce. Elle aussi est désolée.

 

End Notes:

Un petit chapitre mais important. :D

5. La fin by Roxane
Author's Notes:

Voici le dernier chapitre de cette histoire, je suis désolée il est un peu bâclé, je n'avais pas réalisé que j'étais aussi à la bourre pour le concours x) 

Je vous souhaite néanmoins une bonne lecture et je vous remercie pour vos retours. Et je remercie Omi, en particulier, qui m'a poussée à publier. Merci ma naine. ♥

N'hésitez pas à lire les autres participations !

 

Les roses trémières ont fleuri dans la nuit. Elles ornent le puits de la place centrale du village de leurs pétales poudrés aux nuances raffinées, dégringolent le long des pierres dans des rigoles colorées, et répandent un délicieux arôme de liberté. Derrière les portes des maisons, des femmes aux hanches étroites ou généreuses se poudrent, s'habillent, parlent, trépignent, grondent, sourient. Derrière celle de Cécile, c'est tout un univers qui chatoie. Une galaxie de mots bégayés et de regards en coin. Une voie lactée de robes qui virevoltent dans une chambre au petit matin. Et ces marches de l'escalier qui ne cessent de sourire...

La théière fume. Marthe a laissé un mot sur la table de la cuisine. Elle n'est pas là, elle reviendra dans une heure, peut-être deux. Le temps d'aller quémander des œufs à la ferme des Joubert. Il faut compter trente minutes à pied, et un peu plus pour les négociations. Cécile ne se fait pas de soucis. Marthe a un joli sourire, et le vieil Henri a toujours eu un faible pour ses yeux plein de malice. Et si jamais elle revenait sans œufs, ce ne serait pas la fin du monde...

Cécile sort une tasse, puis deux. Une chaise râcle le sol, puis l'autre. Le thé jaillit. Les lèvres s'étirent. Une boucle châtaine capte un rayon de soleil, une pluie de tâches de son fait frémir un regard. C'est l'heure. D'échanger des banalités. Dans un français discordant, d'abord, comme un orchestre mal accordé, une partition froissée, un tourne-disque rayé. Puis plus tard, les mots pleuvent, les gestes suivent, et les pages d'un dictionnaire volent. C'est absurde, ce qui se dit, vraiment. « Les poules sont vertes et les agneaux bien portants » ou encore « François Ier a mangé le bon roi Dagobert ». Oui, absurde. L'Allemand - non, Gustav - rit, sourit, bégaye, s'emporte. Ses mains miment les mille mots qui se pressent sur le bout de sa langue. Des mots qu'il aimerait bien comprendre. Cécile et lui les chassent partout, au travers de la maison. Dans chaque pièce, un meuble, dans chaque meuble, un souvenir, une idée, une passion, un loisir...

« Qu'est-ce que c'est ? Et ça, alors, comment le dit-on en Français ? »

Ça, c'est une chaise, et ceci est une armoire, là-bas, un chat qui sommeille sur un accoudoir, ici, une coccinelle qui vole... saviez-vous que les coccinelles portaient chance ? Et cette odeur, c'est celle du citron frais, n'est-ce pas ?

Oui, Cécile acquiesce, se moque quand une langue dérape et bute contre une rangée de dents, une bouche trop ouverte ou trop pincée, avec gaieté, toujours, et quelquefois même, avec tendresse. Bientôt, les mains se cherchent, se trouvent, se détachent, l'on s'aime bien mais l'on n'est pas sûr, c'est si dur de savoir, de comprendre, de connaître... mais qu'elle est belle et qu'il est beau, et qu'ils sont bien lorsqu'ils fuient ensemble dans la maison, pieds nus sur le plancher, loin de la foule déchaînée, du monde à feu et à sang, des champs de blé calcinés, des railleries des autres et de leurs regards accusateurs... et que son rire est beau, que sa voix est belle, que ses yeux sont chauds, oui, comme des incendies qui jamais ne s'éteindraient... Et ce fauteuil, ce livre, ces lettres qui s'évadent et qui ploient sous leurs langues conjuguées, ces musiques qui s'égrènent au rythme des battements de leurs cœurs...

Les jours passent, défilent, s'en vont, trépassent, et les ailes des papillons envahissent la maison. Des couronnes de fleurs jonchent le couloir, leurs pétales froissés se perdent dans les recoins d'un placard, et les paroles fusent, douces, turbulentes, délicates, dissonantes... Cécile rit, Gustav la regarde faire. Elle paraît vingt ans à la lumière du rire. Et lui, irrémédiablement, tombe, chute, trébuche. C'est l'amitié, l'amour, les sourires qui lui passent la corde au cou, c'est un champ de pâquerettes, une vallée de pissenlits... c'est une maison, Cécile, c'est Cécile, son sourire, ses yeux, sa bouche, ses mains, ses mots, Cécile entière, Cécile et sa France, Cécile qui tente à son tour d'apprendre sa langue, au début avec dédain, dégoût, révulsion, puis avec intérêt, curiosité, douceur... C'est la langue. C'est l'harmonie des langues. C'est un tout. Mais c'est avant tout Cécile.

Un mois a passé, ou deux, ou trois. Gustav traîne ses trente ans dans la maison de Cécile avec la fureur d'un homme amoureux. Il l'aime, veut le lui dire, hésite, tressaille, frisonne, sursaute au moindre bruit. Il ne peut pas... lui, un pauvre soldat, amoureux d'une « ennemie » ? C'est inconcevable - Cécile lui a appris ce mot la semaine dernière - délirant, absolument, follement, totalement impossible... Et ce regard qu'il sent peser sur lui... André.

Cécile lui a parlé de lui. Cécile évoque son nom comme elle évoquerait celui d'un oiseau. Il plane sur ses lèvres, les embrasse, les enlace, avant de s'envoler. Parfois, Cécile pleure en le prononçant. Alors Gustav sent ses entrailles se nouer. Il ne peut pas... Il ne peut rien lui dire. Il n'a pas le droit de l'aimer. Mais c'est trop tard. Il doit le faire, en dépit d'André, de la guerre, de l'arme qu'il porte à la ceinture, des cicatrices qui marbrent son visage, de tout, de rien, c'est décidé, il le fera aujourd'hui, demain, après-demain, il lui dira, elle lui répondra « je veux t'aimer », ce sera la fin des demi-mots, le début des phrases chargées de sens, d'une histoire éternelle. Ce sera eux, Cécile contre son torse, Cécile et son odeur qui s'ancre en lui comme une liqueur dans laquelle il se noie, une dernière fois, une énième fois, encore une fois... Cécile.

Le silence dure deux semaines. C'est un supplice.

Mais ils sont là, ce soir. Le ciel est si bleu qu'il leur fait mal aux yeux. Cécile les ferme, attend. Que Gustav parle. Qu'une partie de son monde s'écroule. Que les rideaux se referment sur leurs visages tâchés de rouge.

-    Je vous aime.

Il les a dits, les mots bannis, proscrits, honnis. Cécile, à son tour, les fait rouler contre ses lèvres mais ne s'échappe qu'une litanie de sanglots, de regrets, d'excuses qui se confondent avec le bruit de l'âme qui se fracasse contre le gouffre des sentiments.

Elle ne peut pas... André... les femmes... plus tard...

-    Gustav...

-    Cécile.

-    Je ne peux pas... vous avez brisé ce silence froid, morbide, désuet, impossible à porter qui me tirait en arrière. Vos rires et vos sourires m'ont redonné ma légèreté, mais je ne peux pas... André serait fâché. Je ne me le pardonnerais pas, vous comprenez ?

Non, Gustav ne comprend pas. Il est l'heure de vivre, pourquoi refuser, s'obstiner, se déchirer l'un l'autre quand on peut au contraire se réparer ?

-    Votre présence m'a guérie, Gustav.

-    Elle continuera de le faire, Cécile. Je vous en supplie...

Les larmes roulent et les doigts se déchaînent, s'emmêlent, s'entremêlent, c'est une bataille perdue d'avance, une guerre sur laquelle aucune des armées n'a de prise, un combat dont l'issue est connue. L'échec se solde d'un baiser, d'un frémissement de paupières, d'un déchaînement de l'esprit. Cécile se perd dans les bras de Gustav, dans les mots qu'il lui souffle à l'oreille, dans les draps qui, autrefois, portaient l'odeur d'André et de l'amour qu'il lui donnait.

Le passé appartient à un voile incertain. Le futur se fond dans les creux des amoureux.

C'est la fin.

Plus tard, à l'aube, quand le monde ne sera pas encore tout à fait réveillé et que Gustav feindra de dormir dans sa chambre, Cécile se lèvera pour parler à André. Elle lui dira des mots très beaux, des mots d'amour, des mots du cœur. Elle lui dira, par exemple, qu'elle est tombée amoureuse d'un homme qui ne sait pas conjuguer ses verbes au passé simple mais connait par cœur toutes les nuances de l'arc-en-ciel. Elle lui dira qu'elle l'a rencontré pour la première fois dans cette maison, qu'il se tenait aussi mal qu'un point d'interrogation et qu'il avait l'accent Allemand le plus affirmé qu'elle connaisse quand il l'a rendue à elle-même, douloureuse mais heureuse. Elle lui dira tant de choses qu'elle ne saura plus qu'elle les lui aura dites et lorsqu'il reviendra en rêve, elle sera prête.

 

End Notes:

Bon, la contrainte du dialogue m'a vraiment donné du fil à retordre mais je suis trop crevée pour chercher à rectifier le tir. En tout cas, merci d'avoir lu jusqu'au bout. Cette fin n'était pas DU TOUT prévue (disons que j'avais encore de la marge pour une dizaine de chapitres dans ma tête :mg:) mais bon. Le thème m'aura donné plein d'idées pour d'autres histoires et c'est le principal...

Merci encore à Lyssa d'avoir organisé ceci. ♥

Cette histoire est archivée sur http://www.le-heron.com/fr/viewstory.php?sid=1952