La Princesse des Étoiles by ARD_Guillaume
Summary:

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Crédits : Images de ParallelVision (Pixabay) - Montages par mes soins

 

Aux frontières d'un royaume en pleine expansion, la jeune Dahut savoure son couronnement qui la place à la tête de la station spatiale d'Ys. Hommage à sa défunte mère, disparue dans des conditions mystérieuses et inexpliquées, la jeune Princesse des Étoiles y voit l'occasion de concrétiser la paix entre deux nations qui se déchirent depuis des décennies. Elle est loin de s'imaginer que sommeille en elle un secret aux pouvoirs qui défient l'entendement et attisera les tensions s'il vient à être révélé.

Fic-cadeaux pour l'échange de fic de Noël 2020 - Joyeux Noël lilychx


Categories: Cadeaux, Conte, Fable, Mythologie, High Fantasy, Space Opera Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Echange de Noël 2020
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 10122 Read: 133 Published: 02/01/2021 Updated: 02/01/2021
Story Notes:

Salut tout le monde !

Je reviens vers vous avec une toute nouvelle histoire écrite dans le cadre de l'échange de fic de Noël 2020. Loin d'être un projet en attente depuis longtemps, ce texte a surtout était l'occasion pour moi de m'essayer au genre hybride du space-fantasy (un mélange de sapce opera et de fantasy) !

J'ai mis pas mal de temps à trouver une histoire qui m'intéressait et qui correspondait aux attentes de mon enfants sage lilychx. Puis, surfant un peu sur la bonne expérience que j'avais eue avec le concours de Fleur, j'ai décidé de m'inspirer d'une légende ou d'un mythe autour d'une cité perdue pour la retravailler sous forme de conte. Et parce que j'aime m'imposer des difficultés, je voulais une légende française (ou du moins, européenne) !

 

Et, grande surprise, je suis tombé sur la légende d'Ys, issue du folklore de ma Bretagne paternelle. S'il n'est jamais bon de se lancer dans un nouveau texte et faires des recherches au cours d'un NaNo, j'ai quand même pris 2-3 jours pour bien me familiariser avec cette légende et réfléchir à ce que je voulais en faire.

Après être parti sur une ébauche versant en plein dans la fantasy et le merveilleux, je me suis finalement laissé porter par le space-fantasy, afin de pouvoir me démarquer suffisamment de la légende originale (et parce que je suis définitivement un incorrigible de la SF XD).

Au final, j'ai beaucoup apprécié écrire ce texte, j'y ai pris beaucoup de plaisir. Même si je ne maîtrise pas trop le format conte et l'aspect fantasy, il m'a permis de m'y attaquer et d'essayer des styles et une forme auxquels je ne suis pas habitué. Et après un départ un peu molasson le temps de trouver mes marques, le reste s'est enchaîné assez vite et, encore une fois, j'ai largement dépassé la longueur que j'avais anticipée ^^'

 

Un grand merci à ma Ienny d'amour qui a su jouer à merveille le rôle de ma bêta !

1. La Princesse des Étoiles by ARD_Guillaume

La Princesse des Étoiles by ARD_Guillaume
Author's Notes:

J'espère que ce texte vous plaira autant ! Lilychx a bien apprécié ce petit cadeau, je vous laisse donc le découvrir :D Vous trouverez quelques explications à la fin.

Bonne lecture !

 

Il était un lieu où l’infinité de l’espace s’étendait à perte de vue, interrompue seulement par les reflets bleutés de Sidh, l’immense planète gazeuse de la taille d’un petit pois qui apparaissait sur la voute céleste. Comme le soleil était beaucoup trop éloigné, ce monde glacial, entouré d’anneaux et de quelques satellites isolés, consistait la seule réelle source de lumière extérieure pour s’orienter dans le dédale de rues pavées qui sillonnait la base. Les quelques milliers de résidents avaient à présent regagné leurs dortoirs pour profiter de leurs familles, savourant les dîners alléchants qui étaient servis. Nul n’aurait pu deviner l’activité frénétique qui avait agité la foule venue s’agglutiner sur les places et les avenues pour célébrer le sacre tant attendu quelques heures plus tôt, alors que le soleil brillait encore dans le ciel matinal.

À l’abri dans son balcon, Dahut couvait sa cité du regard, comme une mère protectrice surveillant ses enfants, un dragon gardant jalousement son trésor. Elle huma l’air comme pour en certifier son authenticité, mais aussi pour s’imprégner de l’atmosphère façonnée par les âmes qui animaient chaque parcelle devant elle. Beaucoup n’y auraient perçu qu’un effluve inodore, mais elle y reconnaissait une sérénité tranquille. Les projecteurs diurnes s’étaient éteints depuis longtemps, mais grâce à des yeux exercés comme ceux de Dahut, on devinait la silhouette imposante de la Coupole, unique rempart contre le vide extérieur et les dangers mortels qu’il abritait.

Comme son père Gradlon, le roi de Dana, le lui avait promis, il avait fait bâtir une station spatiale où elle aurait tout loisir de vivre et grandir. En hommage à sa mère Malgven, Dahut avait décidé de la placer en orbite près de Sidh. Point de passage entre les deux mondes, la cité de l’espace avait crû au fil des années, jusqu’à devenir la plus prospère du royaume, la plus riche, la plus faste et donc la plus jalousée par les autres villes de la planète des origines. Aucun avant-poste, aucune base ne rivalisait avec Ys, seule et isolée du reste du monde. Les années étaient passées et désormais, Dahut avait atteint sa majorité.

Par conséquent, suivant son unique parole, le roi Gradlon avait dû céder Ys à sa fille, l’intronisant Princesse des Étoiles.

La station proclamait ainsi son indépendance et devenait un territoire souverain et autonome. Par sa position stratégique et les richesses accumulées au fil du temps, elle réformait l’équilibre des pouvoirs dans le système, sans pour autant être mise en minorité. Aucune réelle unité militaire ne parcourait la station spatiale. Quelques troupes détachées par le roi Gradlon s’occupaient de maintenir l’ordre, même si elles n’avaient jamais reporté de troubles, et elles étaient parties la veille rejoindre leur base. Ys n’était pas une place puissante par ses forces armées ou ses idéologies bellicistes et impérialistes, comme pouvait l’être Dana ; mais son emprise reposait à présent sur l’influence politique et commerciale qu’elle avait engrangée année après année.

Dahut représentait le symbole de l’union des deux mondes et si les relations s’étaient dégradées entre Sidh et Dana après la mort de la reine Malgven, toutes deux maintenaient un mysticisme entre eux. L’une rêvait de découvrir les plaines herbeuses qui s’étendaient à perte de vue, tandis que la seconde s’émerveillait devant les Cuélebres célestes chevauchés par les mythiques Sterenganes. Toutefois, si l’une et l’autre avaient pu guerroyer dans le passé, et se préparaient à y replonger à la première provocation, chacune dépendait des ressources de sa rivale pour se développer. Ys en était devenu la plateforme d’échange indispensable, en tant que territoire neutre. Sa sécession renforçait donc ce statut et lui conférait à présent le rôle d’arbitre.

Un bruit d’étoffe sortit la nouvelle Princesse de ses pensées. Abandonnant ses contemplations cosmiques, elle se retourna et découvrit la silhouette de son ami d’enfance : Gwenole. Tous deux étaient nés dans le Morvak, l’astronef qui avait transporté la reine Malgven à Dana au cours d’un voyage de plusieurs longs mois. Les deux camarades avaient vu le jour à quelques semaines d’intervalle et, étant les seuls nourrissons à bord, avaient été élevés ensemble jusqu’à la fin du périple. Par conséquent, les deux bambins avaient grandi de concert toute leur enfance, nouant une amitié solide qui avait peu à peu mué en rivalité.

Quand Dahut était partie pour Ys pour y vivre et devenir l’ambassadrice de son père sur place, Gwenole avait de son côté décidé de suivre une initiation pour intégrer l’Ordre des druides de Dana. La compétition entre les deux amis, rendue inévitable, avait donc naturellement éclot : l’une cherchait à donner à la station orbitale sa liberté, quand l’autre travaillait pour renforcer la domination du royaume. L’une ne voyait pas d’un bon œil les ingérences de l’Ordre dans la vie d’Ys, le jugeant rétrograde et archaïque ; le second abhorrait l’opulence qu’exhibait Ys, l’accusant de précipiter la décadence. Leur relation reposait donc sur cette dualité incessante entre amitié et rivalité, et s’ils ne s’accordaient pas sur leurs convictions et idéologies, tous deux se montraient en permanence cordiaux et chaleureux lorsqu’ils se retrouvaient.

« C’était une belle cérémonie, attesta Gwenole lorsqu’ils se furent rejoints à mi-chemin.

— Merci, même si j’imagine que tu ne vois pas ça d’un bon œil.

— Ys est une place forte de Dana. Même si je n’approuve pas ce que tu en as fait avec les années, je ne peux nier son apport stratégique pour le royaume. La perdre nous coûtera plus que ce qu’on en a gagné et cela nous handicapera au plus haut point à l’avenir, si jamais un nouveau conflit éclate avec Sidh.

— Je ne le permettrai pas, assura Dahut. Je ne laisserai pas de vieilles querelles séculaires ternir l’héritage de ma mère. Notre scission nous confère une indépendance totale sur les relations entre Sidh et Dana, plutôt que d’être assujetti à l’une ou l’autre.

— Crois-tu vraiment à ce rôle de médiatrice entre nos royaumes ? railla le druide. Je ne me souvenais pas d’une telle naïveté.

— Est-ce ton avis ou celui de l’Ordre que tu exprimes ? Je me souvenais encore quand tu ne cessais de remettre en question le monde.

— L’Ordre ne s’opposera pas aux directives du roi. Après tout, il n’a qu’une parole et nous devons nous y tenir. Je regrette juste… la tournure des évènements. »

Sa voix trahissait sa désillusion, comme s’il avait fondé ses espoirs sur une autre issue, mais que la réalité l’avait rattrapé et fait prendre conscience de la situation. Pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, Dahut eut l’impression que son ami se morfondait dans une lassitude impérissable. Elle se dirigea vers son trône pour y récupérer ses parures princières et la cape de cérémonie qu’elle enfila par-dessus ses épaules. Lorsqu’elle se retourna, Gwenole attendait un peu plus loin, observant l’une des tentures qui ornaient la pièce. Elle représentait l’une des victoires supposées de la reine Malgven contre une armée interstellaire venue envahir Sidh bien avant la naissance de Dahut.

« Ta mère était très belle, confia le druide.

— Les artistes ont tendance à l’enjoliver selon leurs propres fantasmes, déplora-t-elle. Mais merci.

— J’espère que tu as hérité de ses capacités de meneuse, pour le bien de nos royaumes.

— Tu devrais plutôt te soucier des héritiers de papa, taquina-t-elle. De ce que j’ai entendu, aucun n’a les épaules pour prendre sa succession.

— Des rumeurs, rien de plus. En parlant d’ailleurs de ton père, tu as quelque chose pour moi, n’est-ce pas ?

— Et moi qui pensais que tu étais venu au nom de notre amitié. »

Lâchant un soupir de dépit, Dahut fouilla dans les longues manches de sa houppelande pour en sortir une carte magnétique. Après une courte hésitation, elle la tendit à Gwenole qui la saisit aussitôt et l’étudia avec soin avant de la ranger.

« Le laissez-passer pour accéder au contrôle orbital de la station, confirma la Princesse. Comme convenu par le traité.

— L’Ordre te remercie.

— Si ça peut faire plaisir à ces vieux gâteux. »

Gwenole ne releva pas le mépris qui habillait la résolution de Dahut. Les délégations de Sidh et Dana avaient accepté l’autonomie d’Ys, mais un accès au cœur opérationnel de la station constituait une des conditions exigées. Celle-ci se situait à un point d’équilibre gravitationnel entre la géante gazeuse et son étoile, pour minimiser la consommation en carburant. Cependant, cet équilibre demeurait instable, du point de vue physique, et par conséquent une légère correction se révélait parfois nécessaire. Afin de s’assurer qu’aucun des royaumes ne tenterait de saboter la manœuvre, tous s’étaient accordés sur la présence d’un représentant de chaque bord et, pour garantir une indépendance totale, il devait être choisi par les délégations en question. Dahut devait donc remettre en main propre le sésame qui permettait de déverrouiller les portes de la salle de contrôle. Elle ne s’y résignait pas de gaité de cœur, mais cela avait été la seule façon de garantir d’autres avantages.

Tous deux sortirent de la Plénière en silence pour rejoindre le festin servi dans la salle à manger du palais, animée par des musiciens et des danseurs. Des dizaines de convives s’étaient regroupés autour de longues tablées couvertes de mets plus appétissants les uns que les autres. Au centre de la pièce trônait une somptueuse sculpture de lumière qui représentait la défunte reine Malgven de Sidh, redoutable et resplendissante, avec son armure bleu nuit de valkyrie sur laquelle retombaient ses boucles cuivrées. La chevelure flamboyante se mêlait à la cape et aux épaulières, comparables aux ailes d’un rapace majestueux. Certains la décrivaient de son vivant comme la plus belle femme du système, mais sa grâce pâlissait devant son ardeur et sa bienveillance.

Les deux amis contournèrent la statue pour rejoindre la table d’honneur, perchée sur une estrade, où les attendaient déjà le roi Gradlon et les membres les plus importants de sa cour. On y trouvait aussi Morgane, la nouvelle souveraine de Sidh, et ses représentants. Sur le chemin, Dahut salua les invités qui l’alpaguèrent pour la féliciter encore une fois. Certains se fendirent même d’un baisemain pour lui exprimer leur profonde loyauté. La Princesse des Étoiles finit toutefois par enfin rejoindre son père, qu’elle gratifia d’un baiser sur la joue, qu’il répondit d’une petite tape affectueuse. Les deux retardataires s’assirent à leurs places respectives, séparées par plusieurs chaises, mais cela ne les empêcha pas de s’échanger un sourire en coin.

Le banquet dura toute la soirée et une grande partie de la nuit. Les convives se rassasièrent et s’abreuvèrent sans fin, car aussitôt qu’un plat ne laissait plus que des reliefs de nourriture ou qu’une choppe se vidait, un serveur venait les regarnir à profusion. Dahut discuta gaiment avec son père rendu hilare et présomptueux par l’alcool qui coulait à flots, tout comme avec ses voisins immédiats charmés par la voix hypnotisante de leur hôte. La Princesse connaissait les rumeurs qui couraient à son sujet, du caractère dionysiaque et bachique des fêtes organisées à Ys, célébrations que l’Ordre n’hésitait pas à qualifier d’orgies déliquescentes. Pourtant, autant qu’elle pût en juger, Gwenole et ses collègues-druides semblaient tout à leur aise.

« À la reine Malgven ! s’exclama tout à coup Morgane en portant un toast vers la sculpture iridescente.

— À la reine Malgven ! lui répondirent ses sujets avec la même vigueur, accompagnés de certains Dannites.

— Que son courage et sa sagesse bénissent Ys et sa souveraine !

— Houra !

— Que sa mort mystérieuse nous inspire dans les moments de doutes et nous enseigne le sens du sacrifice ! »

D’un geste nerveux, le roi Gradlon saisit le poignet de sa fille et le serra si fort qu’elle laissa échapper une exclamation de douleur. Elle se retourna vers lui et vit à quel point la harangue de son opposante le troublait. Elle-même se sentit mal à l’aise au souvenir de cette terrible nuit où, pour une raison inconnue, sa mère avait disparu. La reine Malgven n’était pas juste partie, elle s’était volatilisée sans laisser la moindre trace. Dahut se rappelait encore la vision horrifique où sa mère, sous ses propres yeux, peu après l’avoir bordée le soir, s’était tout simplement dissipée dans l’air, comme du brouillard.

Personne n’avait trouvé d’explication ni cru bon d’en fournir à la jeune fille épouvantée par ce dont elle avait été la témoin. Bien sûr, un tel secret ne pouvait pas être gardé indéfiniment et Sidh avait fini par apprendre la terrible nouvelle, plusieurs mois plus tard. Les ambassadeurs avaient concocté une version où la reine Malgven avait vaillamment lutté face à une escouade dissidente d’une des tribus mineures du système qui avait tenté de kidnapper la jeune enfant royale. Malheureusement, l’héroïque et valeureuse reine était tombée sous les armes de l’ennemi, qui avait battu en retraite face aux renforts et détruit le corps inerte. Sidh avait accueilli l’annonce dans l’affliction, mais n’avait jamais accepté l’histoire officielle sans pour autant apporter les preuves pour la contredire.

« Au roi Gradlon ! s’exclama Gwenole en se levant à son tour.

— Au roi Gradlon ! suivirent les Dannites.

— À la Princesse des Étoiles ! répliqua aussitôt Corentin, le voisin direct de Dahut. Que son règne devienne un exemple de droiture ! »

Surprise par l’éloge soudain, l’intéressée sursauta tandis que ses lèvres s’étirèrent en un sourire crispé et que le rouge lui monta aux joues. Avec maladresse, elle se leva et salua la foule qui lui lança des louanges, avant de se rassoir presque aussitôt. Son cœur palpitait encore dans sa poitrine et elle réalisa qu’elle avait arrêté de respirer pour un moment. Corentin ne reprit sa place que lorsque l’écho des triomphes disparut et que chacun reporta son attention sur son assiette et les mondanités qui animaient leurs conversations. La reine Morgane parut taciturne et grognon, sans doute à cause des Dannites qui avaient botté son réquisitoire masqué hors des débats. Sidh poursuivait sans relâche ses piques et insinuations, espérant découvrir un jour la vérité, mais les seuls à la connaître étaient Dahut et le roi Gradlon. Peut-être que l’Ordre en avait eu vent, mais elle n’avait jamais abordé avec Gwenole.

Exalté par son coup de tête, Corentin adressa un sourire béat à sa voisine, qui ne put répondre qu’avec gaucherie. Le jeune homme, à peine plus âgé qu’elle, siégeait au Conseil d’Ys et assistait Dahut du temps du protectorat. La nouvelle indépendance leur conférait le rôle d’assemblée constituante et les pouvoirs décisionnaires qui l’accompagnaient. Toutefois, Dahut savait que Corentin avait d’autres idées en tête. S’il n’avait rien avoué, elle devinait néanmoins qu’il était on ne peut plus amoureux de la Princesse. Avait-il attendu qu’elle se libère de la supervision de son père, elle l’ignorait ?

En revanche, Dahut n’éprouvait pas les mêmes sentiments pour le jeune homme. Elle se trouvait encore bien trop dans la fleur de l’âge pour déjà considérer une union avec qui que ce soit. Elle commençait tout juste à expérimenter les plaisirs de la vie et elle comptait bien en profiter, malgré les rumeurs qui se propageaient à Dana et n’hésitaient pas à la trainer dans la boue. Elle savait que l’Ordre ne voyait pas ses extravagances comme une offense contre le royaume, où de telles pratiques demeuraient interdites, voire proscrites, mais elle n’en avait cure. La vie s’avérait bien trop précieuse pour ne pas la saisir et la mordre à pleines dents.

À l’inverse de ce que prétendaient certaines des médisances les plus abominables, elle ne tuait pas ses conquêtes chaque nuit. Ambassadeurs et voyageurs d’un soir tombaient sous le charme de la progéniture même de la reine Malgven, dont elle avait hérité le charisme et la sensualité, puis repartaient le lendemain pour leur mission intersidérale. Certains revenaient à la navette suivante, d’autres avaient entendu les ragots et voulaient se faire une idée par eux-mêmes. Quelques-unes se laissaient même tenter par une expérience exotique. Mais aucun décès n’était à déplorer, tout cela n’était que des calomnies fomentées par l’Ordre pour saper l’autorité de Dahut et l’influence d’Ys.

Toutefois, la Princesse ne voulut pas blesser l’orgueil de son Conseiller, surtout lors d’une soirée aussi importante pour l’une comme pour l’autre. Avec bienveillance, elle posa sa main dans celle de Corentin, qui s’empressa de refermer sa poigne. Son visage s’illumina encore plus et, saisi d’une impulsion, il embrassa Dahut sur la joue. Celle-ci gloussa de surprise, mais parvint à contrôler son mouvement de recul. Ils s’échangèrent un regard, l’un empli d’allégresse, l’autre de bonté. Sauf que cela ne dura qu’un instant.

Les traits du jeune homme se déformèrent presque aussitôt en une grimace de douleur indéfinissable, mais qui témoignait d’une souffrance qui torturait son être. Il laissa échapper un grognement, qui se transforma en un cri guttural. Toute l’attention de la salle se reporta sur eux, partagée entre surprise et effroi d’un son aussi viscéral. Par instinct, Dahut se pencha sur son voisin pour essayer de déterminer la cause d’un pareil mal, mais Corentin se dégagea de leur poignée d’un geste impulsif. Il se releva en titubant et recula d’un pas chancelant, le bras tenu contre lui. Il vociférait toujours, incapable de se débarrasser de sa peine.

Plusieurs phénomènes insolites et chaotiques se succédèrent : tout d’abord, les voisins immédiats de Corentin, en dehors de Dahut, furent pris de violentes nausées et régurgitèrent leur repas, certains perdant même leurs cheveux par poignées ; puis le Conseiller se mit à irradier d’une vive lumière qui semblait provenir de l’intérieur de son bras, rendant sa peau rougeoyante et laissant apparaître son système circulatoire en transparence ; et enfin, le jeune homme disparu dans une puissante explosion d’énergie, dont l’onde de choc balaya toute la salle, renversant tout objet instable. Une violente bourrasque déferla vers le cœur de la déflagration avant de s’évanouir presque aussitôt, tandis que le mobilier et les tissus à proximité s’enflammèrent. Lorsque Dahut reporta son attention sur Corentin, elle découvrit avec horreur que seul un tas de chair informe et calcinée constituait les ultimes preuves de l’existence du Conseiller.

La Princesse culbuta son fauteuil, qui se renversa, et se précipita vers les restes en charpie. Une terreur parcourait la salle, où, parmi les convives, certains s’étaient évanouis, tandis que d’autres s’effondraient en larme, sous le choc. Quelques-uns tentèrent de fuir, mais tous regardèrent la scène avec le même effroi. Dahut, agitée de violents sanglots, voulait sauver son Conseiller, ne pas rester impuissante devant une telle barbarie. Ses gestes se montraient hésitants, tressautants, tandis que son père s’était approché d’elle pour essayer de l’écarter du massacre, mais elle résista. Elle n’acceptait pas d’apparaître désarmée, vulnérable, le soir même de son couronnement. Elle devait prouver aux sceptiques qu’elle détenait le prestige qu’elle aspirait.

Survint alors l’ultime phénomène invraisemblable : sous les yeux de tous, les bouts de chairs s’animèrent, mus d’une volonté propre. Au départ anarchiques, ils prirent peu à peu une logique. Comme si on rembobinait un film, le corps de Corentin se reconstituait de lui-même, à cela près qu’une partie avait disparu dans l’explosion. L’œuvre fut terminée en moins d’une minute, mais le cadavre à peine reconnaissable s’effondra aux pieds de Dahut et du roi Gradlon, qui furent pris de convulsions.

L’assemblée abandonna la panique derrière elle et accueillit le chaos à bras ouverts.

Les invités de la table d’honneur bondirent d’un coup devant le spectacle horrifique et inenvisageable. La plupart disparurent dans le tumulte, la délégation de Sidh vint à l’encontre de leur reine pour l’escorter le plus loin possible de cette attaque, ou du moins cet incident inexplicable. Les quelques membres de l’Ordre présents se précipitèrent vers leur souverain ou transmirent leurs directives aux subalternes encore proches. Gwenole lui-même s’occupa de Dahut, toujours sidérée par la dépouille défigurée, et la saisit avec délicatesse par les épaules pour la conduire à la suite de son père.

On les escorta jusqu’à la coupole princière, une vaste salle circulaire au sommet d’Ys qui donnait un panorama imprenable dans toutes les directions. Cependant, aucun des occupants ne semblait d’humeur à en profiter, car tous conservaient le regard traumatisé par ce qu’ils venaient tous et toutes d’assister. Cela dépassait leur imagination, défiait le bon sens, balayait toute forme de raison. Pourtant, ce n’était pas une hallucination ni une fantaisie. Chacun et chacune pouvait lire sur le visage des autres qu’ils avaient tous vu la même chose se produire. Le silence pesant durant lequel aucun n’osa s’exprimer ni évoquer l’incident, sans quoi cela le rendrait concret, réel, véritable, persista pendant de longues minutes jusqu’à ce que la reine Morgane ne pût plus tenir en place.

« Quelqu’un ici va-t-il m’expliquer ce qui vient de se passer ? Où allons-nous rester là sans rien dire et considérer que ce pauvre garçon n’a jamais existé ?

— Il… Il s’appelait Corentin, murmura Dahut dans un soupir.

— Peu importe son nom à présent ! Il vous avait tout juste porté un toast et le voilà qui se désintègre sous nos yeux puis… Je ne sais même pas comment le décrire ! s’exaspéra-t-elle en levant les bras au ciel et commençant à faire les cent pas.

— Je… Je crois que… quelque chose a… inversé son entropie, suggéra alors Gwenole avec hésitation, en lançant des regards affolés à ses collègues de l’Ordre.

— Pardon ? s’effarèrent plusieurs voix.

— Le temps a localement rebroussé chemin, traduisit un vieux Druide. Pas comme dans un voyage temporel, où on saute d’un point à un autre de notre continuum, ceux-ci sont prohibés par notre Ordre ; mais plutôt comme si on avait… remonté le fil du temps du… de Corentin… Mais j’ignore ce qui a pu produire un tel phénomène ni l’explosion.

— C’est de toute évidence une attaque contre votre Princesse et Ys ! insista la reine Morgane. Ça ne vient sans doute pas de nous, nous ne sommes pas si inhumains et nous n’en avons aucun intérêt ; donc j’en déduis que ça ne peut émaner que de vous.

— Vous avez la verve bien vive ce soir, rétorqua un des délégués de Dana. Vous partez bien vite en besogne en nous accusant sans aucune preuve.

— Aucun de nos royaumes n’est responsable, trancha Gwenole avant que la situation ne s’envenime davantage. Aucune de nos technologies ne permet un tel exploit !

— Notre Ordre se trouve même dans l’incapacité d’en expliquer le mécanisme, renchérit le vieux Druide. Nous ne pouvons qu’en constater le résultat et le reporter, rien de plus. »

Les délégations de Sidh et de Dana s’écharpèrent pendant encore de longues minutes, tandis que l’Ordre tentait en vain de calmer leurs ardeurs. De toute évidence, la reine Morgane y voyait une attaque personnelle dont elle était la victime et comptait bien ne pas en rester là. De leur côté, le roi Gradlon et Dahut gardèrent le silence, l’un abattu par la situation qui prenait des proportions gargantuesques, l’autre perdue dans ses lamentations. Elle n’avait rien pu faire. Corentin avait disparu sous ses yeux sans qu’elle puisse l’empêcher, ni même intervenir pour le soulager des atroces souffrances qu’il avait endurées. Peu importe le commanditaire, elle était la responsable qui l’avait observé mourir sans agir. Il lui avait dédié sa loyauté et sa confiance et elle l’avait laissé trépasser dans l’indifférence absolue. Jamais elle ne pourrait oublier son dernier regard enjoué qui se transformait en agonie en l’espace d’un instant.

« Je connais le coupable, tonna le roi Gradlon, en coupant net le débat. C’est moi !

— Vous ? s’abasourdit le vieux druide. Votre Majesté, vous devez encore être…

— Je vais très bien, Morfessa. Je suis fautif, j’aurais dû confesser mes impairs il y a bien longtemps. Si vous devez blâmer quelqu’un, c’est bien moi, et personne d’autre. J’ai commis une erreur impardonnable, avoua le roi. Par respect pour la mémoire de mon épouse, la reine Malgven, j’ai tu l’indéfendable en pensant que je pourrais le contrôler, l’enfouir, l’annihiler. Je dois maintenant admettre l’évidence.

— Papa, qu’est-ce que tu veux dire ? intervint d’une voix tremblante Dahut pour la première fois.

— Je suis désolé, mon trésor, se justifia-t-il en la couvant d’un regard affectueux. Je croyais pouvoir te protéger, mais j’ai échoué.

— Que cachez-vous donc ? exigea la reine Morgane, qui perdait patience.

— La reine Malgven n’a pas été assassinée lors d’une insurrection étrangère, tout comme le Conseiller Corentin n’a pas été victime d’une machination. Les deux cas sont liés, tous deux constituent des accidents regrettables d’une cause identique : ma fille. »

Tous les yeux se braquèrent sur Dahut, qui dévisagea son père d’un air effaré pendant un moment de suspension d’incrédulité partagée. Son regard alterna entre le roi Gradlon et les autres occupants de la pièce, interloqués, sa bouche s’ouvrant et se fermant d’incompréhension alors qu’elle réalisait peu à peu les conséquences d’une telle accusation.

« Non ! »

Par ce simple murmure, elle voulut réfuter une telle incrimination avec ferveur, mais sa raison l’étiola. La soudaine révélation se mua en une véritable illumination alors que son esprit connecta tous les points, sans aucun rapport entre eux quelques minutes plus tôt. Elle ne gardait que de très vagues souvenirs d’avant la disparition de sa mère. Elle se rappelait d’une dispute stupide et infantile, comme n’importe quelle brouille entre un parent et sa progéniture, au point qu’elle en avait même oublié la raison. Quant à Corentin, elle avait pensé aux sentiments qu’il éprouvait pour elle, à combien ceux-ci ne correspondaient pas à ses propres désirs.

Pourtant, ce n’étaient pas les seules occasions où elle s’était laissé porter par ses émotions, bonnes ou mauvaises, et personne d’autre n’était mort dans de si horribles et inexplicables façons. Cependant, elle réalisa que chaque fois qu’elle s’était retrouvée dans des situations similaires, de légers incidents étaient survenus sans raison apparente et son père s’était montré prévenant, lui offrant mille et une promesses.

« Vous n’êtes pas sans savoir que la reine Malgven était réputée pour ses talents redoutables et inégalés au combat, reprit le roi Gradlon.

— C’était une valkyrie, balaya un des délégués de Sidh. Elles sont reconnues pour leur férocité et leur dangerosité.

— Mon épouse fut la première souveraine de Sidh issue de leur rang depuis des siècles, la seule valkyrie qualifiée d’Óskmær depuis vos plus anciennes légendes.

— La reine Malgven s’est vu attribuer ce titre honorifique pour ces hauts faits de combat, répliqua son héritière. Elle a livré seule des batailles contre des armées entières où ses propres troupes avaient été décimées et en est sortie victorieuse.

— Parce que ma tendre épouse était une Sterenganes et elle a transmis ses aptitudes à sa fille unique, Dahut.

— Une… Une “Née des Étoiles” ? s’interloqua la reine Morgane. Ce sont des légendes pour attraper les touristes ! Elles n’existent que dans nos mythes.

— Je peux vous assurer qu’elles voltigent toujours dans l’atmosphère de Sidh.

— Je ne comprends pas, intervint un des délégués de Dana. Quel est le rapport entre la princesse Dahut, sa mère et ces légendes ?

— Les Sterenganes disposent des pouvoirs qui défient l’entendement, expliqua Morfessa. On raconte qu’elles pourraient… contrôler les quatre interactions fondamentales de l’univers. Mais, Votre Altesse, ce ne sont que des fictions imaginaires, vous ne pouvez pas vous imputer…

— J’ai vu la reine Malgven exercer de telles prouesses, trancha le roi Gradlon. Elle m’a elle-même confié que son peuple l’avait envoyée pour rapprocher nos deux royaumes. De la même façon, j’ai assisté à la mort involontaire de mon épouse ; tout comme nous avons regardé ce pauvre Corentin trépasser. »

Alors qu’elles se tordaient sous la terreur, les entrailles de Dahut disparurent d’un coup. Elle sentit un immense vide se propager, la purger de toute émotion, ne lui laissant qu’une culpabilité teintée de honte et de remords. Toutes les pièces s’assemblaient sans heurt pour former un tableau criant de vérité. La Princesse des Étoiles se trouvait au pied du mur et ne pouvait plus échapper au jugement qu’elle devait confronter. Avec une lueur d’espoir, elle releva la tête pour prendre sa défense, jouer en sa faveur, mais elle remarqua Gwenole qui donnait des instructions à des subalternes. Ceux-ci disparurent presque aussitôt, tandis que la reine Morgane ne lâchait plus ses yeux azur d’elle.

« Gardes ! Attrapez-là ! ordonna-t-elle.

— Non ! intervinrent plusieurs Conseillers d’Ys.

— Reine Morgane, s’il vous plaît…

— C’est mon devoir, roi Gradlon. Notre Assemblée régente décidera en temps et en heure de votre sort pour avoir menti et dissimulé la vérité. J’ai prêté allégeance ! J’ai promis de venger la mort de notre idole. La princesse Dahut a rompu le pacte de non-agression en assassinant sa propre mère  et doit payer ! Elle représente une menace pour la stabilité de la paix entre Sidh et Dana. Je savais dès le départ que c’était une mauvaise idée.

— Vous ne pouvez pas faire ça ! s’obstina l’un des délégués d’Ys. C’est une violation la souveraineté de notre station orbitale ! Vous avez vous-même signé le décret.

— Vous vous trouvez sur un territoire souverain ! s’enflamma un autre Conseiller. Vous n’avez aucune autorité sur cette station.

— Je conteste l’indépendance d’Ys ! répliqua la reine Morgane. Gardes, saisissez-la !

— Lâchez-moi ! se débattit Dahut quand les deux cerbères lui agrippèrent les bras.

— Roi Gradlon, vous ne pouvez pas fermer les yeux ! s’insurgea le deuxième Conseiller. Nous occupons à un point de Lagrange, nous ne sommes pas soumis à l’influence gravitationnelle de Sidh.

— Le roi Gradlon n’a pas la voix au chapitre, récusa la reine Morgane. Il a cédé Ys, par conséquent le royaume de Dana se termine deux secteurs solaires plus intérieurs. Vous vous trouvez dans l’espace spatial de Sidh, je revendique cette station ! »

Un des molosses poussa la détenue dans le dos, qui tituba. Elle tenta de résister, mais elle ne faisait pas le poids face aux deux armoires à glace et leurs matraques. Avec désespoir, elle lança un coup d’œil à son père, mais celui-ci garda un visage fermé, baissé, couvert de remords. Quand elle passa devant Gwenole, Dahut essaya de capter son attention, mais celui-ci semblait à peine la remarquer. Ils sortirent du premier cercle de fauteuil lorsqu’une vive secousse cahota la station orbitale. Un grincement métallique, semblable à une plainte, se propagea dans toute la structure et quelques délégués perdirent l’équilibre.

L’escorte de la Princesse s’interrompit, surprise et attendant des directives, mais la reine Morgane scrutait la pièce avec crainte. Un nouveau soubresaut agita Ys et jeta à terre d’autres diplomates, dont la souveraine de Sidh. Dahut put observer depuis le promontoire plusieurs résidents sortir dans les rues. On entendit au loin l’écho de quelques alarmes, tout comme on apercevait quelques sirènes rougeoyantes clignoter un peu partout. Un des Conseillers de la station se jeta sur un des écrans de contrôle situé derrière un panneau.

« Quelqu’un a activé les propulseurs orbitaux ! s’exclama-t-il en pianotant frénétiquement sur la console. On est sorti de l’équilibre gravitationnel, on se précipite tout droit vers Sidh ! »

D’un même mouvement, chacun porta son regard vers la planète qui flottait dans la voûte céleste. Bien sûr, la dérive restait encore imperceptible, mais l’accélération des réacteurs et l’incroyable force gravitationnelle ne rendraient la chute longue que d’une dizaine de minutes tout au plus. Dahut savait que l’unique façon d’interrompre la séquence consistait à l’avorter depuis la salle de contrôle. Or, si quelqu’un avait pu l’enclencher en premier lieu, cela signifiait que cette personne avait outrepassé les commandes et les techniciens chargés de les surveiller. Une seule autorité détenait une telle influence.

« Toi ! cracha-t-elle en se tournant vers Gwenole. Tu as donné la carte d’accès à l’un de tes larbins pour qu’il force l’allumage.

— Je n’ai fait que suivre la procédure, se dédouana le druide. En renversant ton trône, la reine Morgane devient par défaut la souveraine de la station. L’Ordre ne peut se permettre que cette technologie tombe entre les mains ennemies, j’ai donc pris la décision de détruire Ys plutôt que de la céder. Cela sera de toute façon mieux pour tout le monde.

— Tu n’as pas le droit ! vociféra la Princesse, se dégageant par la force de ses gardes. Tu ne peux pas me court-circuiter ainsi, c’est une violation de notre autonomie ! J’exige…

— Tu n’es pas en mesure d’exiger quoi que ce soit. Si les accusations de ton père se révèlent exactes, non seulement tu as assassiné notre souveraine et mis en péril la paix entre nos royaumes, mais tu as fait aussi preuve de… capacités interdites. Notre Ordre te condamne de facto à mort pour sorcellerie. N’ai-je pas raison, druide Morfessa ?

— Je crains fort que l’heure des discussions ait depuis longtemps expiré, déplora Morfessa. Nous devons évacuer Ys sans tarder, ou nous allons tous périr. Le sort de la Princesse ne nous regarde plus. »

Sans attendre, les druides attrapèrent le roi Gradlon et le reste des représentants de Dana, puis ils sortirent au pas de course de la salle. Dahut observa la planète Sidh grossir peu à peu dans le ciel. De petites capsules passèrent par-dessus l’immense coupole, témoignant que plusieurs habitants avaient déjà rejoint les zones d’évacuation, mais des milliers restaient encore. Toutes les mesures de sécurité avaient été conçues pour permettre à chaque citoyen d’Ys de s’échapper en cas de perdition, mais toutes reposaient sur des scénarios accidentels. Aucun n’avait anticipé de malveillance volontaire ni que les propulseurs seraient activés.

La reine Morgane s’enfuit sur les talons des druides, ordonnant à ses sbires de prendre Dahut avec eux, mais celle-ci ne l’entendait pas de cette façon. Ys représentait un hommage à sa mère, une promesse pour l’avenir qu’elle ne pouvait laisser disparaître dans les nuages tourmentés de la géante gazeuse, sa planète natale à en croire les légendes. Dahut était Princesse des Étoiles, son devoir consistait à unir les deux royaumes, à arbitrer leurs différends, et tous deux venaient de se retourner contre elle, lui volant son trône, lui arrachant son honneur, la privant de ses responsabilités. Elle ne pouvait le permettre, c’était inacceptable.

Avec plus de verve, elle essaya de se débattre de la poigne resserrée des cerbères, mais ceux-ci résistèrent sans effort apparent. Un de ses Conseillers vint à son secours, mais un autre garde le bouscula sans ménagement contre l’une des balustrades. Le jeune homme bascula dans un cri d’horreur qui s’évanouit au bout de quelques instants. La délégation de Sidh ne sembla pas s’en soucier davantage, mais Dahut ne pouvait plus tenir et se démena avec plus d’ardeur. Elle finit par dégager un bras et essaya de gifler le second larbin qui la retenait, mais il lui bloqua le poignet avec facilité. Sans se démonter, elle lui flanqua un coup de genou dans l’aine. Sa sentinelle s’effondra au sol, le souffle coupé, ce qui alerta aussitôt les autres.

La Princesse leur fit face, alors qu’ils se placèrent pour couvrir la fuite de Morgane, qui avait interrompu sa course. On pouvait lire dans ses yeux qu’elle était partagée entre la terreur qui la forçait à se sauver et son obsession de capturer et condamner la meurtrière de sa reine vénérée. Pourtant, il était trop tard : Sidh avait déjà doublé dans le ciel et l’approche s’accélérait. Les alarmes se succédaient les unes après les autres, après que les senseurs détectaient de plus en plus de danger, ce qui créait une cacophonie assourdissante. Deux des gardes s’avancèrent, obéissant sans doute au doigt pointé de leur reine, mais Dahut ne leur laissa pas le loisir de la toucher.

Suivant son instinct, elle asséna un premier coup de poing au premier soldat. Celui-ci tenta de parer l’attaque avec son avant-bras et sa matraque, mais la frappe de la Princesse les traversa comme des brindilles. Le membre supérieur du garde vola en éclat sous le choc. L’impact du horion en pleine poitrine le projeta à travers la plateforme. Dahut observa son œuvre d’un air aussi abasourdi que le second soldat, qui hésita un instant. Sans chercher à réfléchir,  elle l’agrippa par les flancs et, avec la même aisance insoupçonnée, le catapulta sur le nouveau duo qui s’était détaché de l’escorte. La masse s’écrasa sur ses coéquipiers, qui restèrent plaqués au sol. La Princesse scruta ses mains avec incrédulité, sans comprendre ce qui venait de se passer, mais une petite voix dans son esprit lui murmura de se laisser guider par son intuition. Sans laisser aux autres gardes le temps de réagir, elle braqua ses bras dans leur direction et tous s’envolèrent dans les airs au même instant, projetés aux quatre coins de la coupole par une force inconnue.

Devant la déconfiture de sa garnison, la reine Morgane s’échappa en courant sans demander son reste. Une étrange énergie parcourut le corps de Dahut, à la fois grisante et pénétrante, alors qu’elle continuait d’ausculter ses mains avec la même stupéfaction, essayant de déchiffrer ce qui venait de se produire. Lorsqu’elle se retourna vers les Conseillers qui n’avaient pas pris la poudre d’escampette, elle découvrit que chacun l’observait avec un air médusé, presque intimidé. De nouvelles alarmes se déclenchèrent, tandis que les rumeurs de la panique commençaient à atteindre même le sommet de la tour. Le temps pressait, chaque seconde les rapprochait d’un désastre sans nom.

« Foncez à la salle du contrôle, commanda-t-elle. Neutralisez l’envoyé de l’Ordre et inversez la poussée. Essayez de nous mettre en orbite autour de Sidh, nous aviserons plus tard pour retourner au point Lagrange.

— Et vous ?

— Je dois retrouver mon père. L’Ordre paiera pour ce forfait.

— C’est vrai ? Ce qu’ils disaient ? »

Le Conseiller paraissait de toute évidence inquiet. Dahut ne put s’empêcher de compatir pour lui, elle-même n’expliquait pas la moitié de ce qui lui arrivait. Pourtant, elle devait se rendre à l’évidence : aussi troublante que se révèle la réalité, elle s’avérait exacte. Sous ce prisme, tous les mystères trouvaient une explication logique, même si elle allait à l’encontre de la rationalité. Cependant, comment élucider autrement la mort de sa mère ? Celle de Corentin ? L’exploit qu’elle venait d’accomplir face aux gardes ? Dahut ignorait comment, mais si la légende était avérée, alors elle disposait du pouvoir d’influencer le champ gravitationnel. Par extension, si elle ne pouvait pas altérer la masse des objets, elle pouvait modifier leur poids. En d’autres termes, elle avait donc aussi la capacité de…

Rien qu’à l’idée qui lui traversa l’esprit, elle lévita à quelques centimètres du sol.

« J’ai l’impression, concéda-t-elle. Cela ne change pas que les morts de ma mère et de Corentin soient accidentelles. Je ferai tout pour sauver Ys. J’en attends autant de vous.

— Oui, Princesse ! obtempérèrent-ils en chœur.

— Alors, chacun à sa tâche ! »

D’une grâce qui lui parut naturelle, elle se retourna et s’envola avec maladresse à la poursuite des druides. Toutefois, plus elle avançait, plus elle gagna en assurance et plus sa progression devint gracieuse. Elle savait que la délégation de Dana était arrivée par ses propres vaisseaux, qui stationnaient dans le hangar royal. Même si celui-ci se trouvait plus éloigné que les zones d’évacuation, l’Ordre n’abandonnerait pour rien au monde ses précieux astronefs. Lévitant au-dessus des rues à une vitesse qui lui parut démente, mystifiant ses sujets qui la voyaient passer, Dahut essaya de ne pas laisser sa panique prendre le dessus. Sidh grossissait de minute en minute, au point qu’elle emplissait déjà un bon quart de la voûte céleste à présent.

Le hangar se trouvait dans le cadran est-sud-est. Comme tous ses homologues, le dock consistait en un caisson de verre isolé du reste de la station par une série de sas qui pouvait contenir jusqu’à une dizaine de spationefs de transport. Il s’ouvrait sur l’espace extérieur grâce à une écoutille coulissante actionnée par une tour de guet qui coordonnait les départs et les arrivées. Toutefois, ses occupants l’avaient évacuée comme le reste d’Ys. Par conséquent, l’Ordre allait sans doute envoyer un autre de ses larbins pour ouvrir les portes extérieures et Dahut n’avait que peu de chance de le convaincre du contraire. De toute façon, elle ne pourrait atteindre la vigie à temps. Sa seule solution restait donc d’intercepter la délégation de Dana au hangar. Elle n’avait aucune idée de comment s’y prendre, elle aviserait une fois sur place, mais elle était déjà assurée d’une chose : Gwenole n’en sortirait pas indemne.

La Princesse arriva enfin en vue de la plateforme d’envol. À son grand soulagement, elle reconnut à travers les parois transparentes la silhouette de la navette de son père. Avec ses lignes élégantes, elle ressemblait à un trèfle où les deux lobes latéraux servaient de voilure et de réservoirs à carburant et où l’habitacle se trouvait dans le lobe central. D’un vert impérial profond avec des finitions argentées, son carénage rappelait les plaines natales de Dana. Dahut arriva devant le sas quelques instants plus tard, où elle retrouva le cortège qui accompagnait le roi. Elle avisa son ancien ami dans le groupe, alors qu’il supervisait le flot de passagers. Sans perdre de temps à doser sa force, elle se laissa retomber au sol.

« Gwenole ! s’exclama-t-elle en se précipitant vers la file, prête à en découdre. Ne prends pas la fuite comme un lâche ! »

Le druide se retourna avec surprise à l’apostrophe, mais son visage s’alarma aussitôt lorsqu’il la reconnut. Sans même attendre que les délégués aient franchi le sas, il se faufila à travers et referma la porte derrière lui, juste au moment où Dahut s’abattit dessus. Elle le fustigea du regard, mais il se contenta d’un sourire complaisant en haussant les épaules. Sans se démonter, la Princesse apposa ses mains sur la paroi en verre et se concentra. Un frisson parcourut son corps entier, tandis qu’elle eut l’impression de ressentir les moindres défauts du sas pourtant parfaitement lisse. Après quelques secondes, elle réalisa que ce n’étaient pas les imperfections qu’elle tâtait, mais les molécules, les atomes, les particules mêmes qui composaient la structure. D’une simple inspiration, elle traversa la porte comme si elle ne constituait qu’un mince filet d’eau. Gwenole observa la scène d’un air abasourdi, alors qu’elle le rejoignit.

« Somme ton complice de renverser la poussée ! intima-t-elle. Nous allons nous écraser ! Si Ys disparaît, c’est la fin de toute relation commerciale entre Dana et Sidh !

— Un prix que l’Ordre est prêt à payer si ça peut nous débarrasser de la corruption et de la fornication qui souille cette décharge spatiale. »

Dahut le gifla par instinct, l’envoyant valdinguer quelques mètres plus loin. Une escorte de gardes surgit de la foule, sans doute alertée par l’activité imprévue, et vint se poster devant le druide, qui se relevait en se massant la joue. Il foudroya la Princesse de ses yeux d’un bleu électrique, tout en crachant du sang. Toujours à l’abri derrière ses sbires, il recula avec précaution sans la lâcher du regard, en direction de la rampe d’embarquement qu’il emprunta. Par l’encadrement, Dahut aperçut le visage de son père qui attendait dans l’éclairage intérieur, mais il fut très vite occulté par le druide qui dominait à présent la princesse.

De son côté, Dahut essayait de calmer sa respiration. Les gardes restés en bas lui barrèrent l’accès, mais elle n’était pas décidée à vouloir engager un combat ici, elle risquait d’endommager l’astronef et détruire toutes leurs chances. Sidh occupait plus de la moitié de la coupole désormais et la chute ne cessait toujours pas. Est-ce que ses Conseillers avaient pu atteindre la salle de contrôle ? Étaient-ils tombés dans une embuscade ? Ou bien, l’ordre avait-il saboté la console, empêchant toute tentative de correction ?

« Le temps presse, rappela Gwenole comme s’il lisait ses pensées. Il est trop tard pour sauver la station.

— Non ! protesta-t-elle. Il y a encore de l’espoir.

— Si j’avais une semaine, je t’expliquerais bien pourquoi ce n’est pas vrai, mais l’urgence m’appelle. En revanche, tu te doutes bien que tu n’es pas la bienvenue à bord. Si la reine Morgane n’est pas capable de s’occuper de ton cas, tu me feras le plaisir de mourir avec ta cité.

— Mon père ne te laissera pas faire ! Papa !

— Ton père est celui qui a porté les accusations à ton encontre.

— Pas pour l’abandonner ici ! intervint le roi Gradlon.

— Navré, Votre Majesté. Vous connaissez nos lois. Votre fille est une monstruosité de la nature. Elle remet en cause la fabrique même de l’univers, on ne peut la laisser vivre. Tuez-la ! »

Réagissant comme un seul homme à l’ordre donné, les soldats chargèrent la Princesse, qui se trouva désemparée quelques instants. Par réflexe, elle tendit ses bras en avant, mais cette fois-ci tout le hangar fut plongé dans le noir. Dahut cligna à plusieurs reprises des yeux et finit par comprendre que la lumière avait disparu. Elle entendit le désarroi de ses adversaires, sentit même de lourdes masses la frôler. Pourtant, personne ne la vit. Peu à peu, elle crut recouvrer une certaine vision, mais elle ne s’habituait pas à l’obscurité. Au contraire, elle découvrit avec stupéfaction qu’elle captait d’autres spectres lumineux : elle détectait désormais les gardes dans des dégradés de jaune à violet.

Profitant de son nouvel avantage, elle les prit à revers et en neutralisa plusieurs, mais son attaque ne se révéla pas silencieuse pour un sou. Certains, saisis de panique, ouvrirent le feu dans toutes les directions, tandis qu’elle entendait Gwenole ordonner le décollage immédiat de la navette. Ne voulant pas perdre sa chance de confronter son ami, Dahut se retourna et se précipita vers la passerelle qui commençait à se rétracter. Pourtant, si elle était omnipotente, elle n’était pas omnisciente : alors qu’elle mettait un pied sur la plateforme, un garde parvint à la saisir et à la renverser par-dessus. Quelques instants plus tard, elle sentit une vive douleur irradier dans sa jambe et aussitôt, la lumière visible revint.

La Princesse se retourna péniblement, juste à temps pour noter la sentinelle qui pointait vers elle un des derniers fusils de Gauss. Elle voulut s’esquiver, mais son mollet était coincé dans le mécanisme rétractable de la passerelle et Dahut ne parvint pas à s’en dégager. Par instinct, elle se protégea avec ses bras lorsque le projectile jaillit du canon magnétique. L’instant suivant, une puissante explosion déchira le dock et fit voler en éclat l’écoutille. La brusque différence de pression aspira vers l’extérieur tout ce qui n’était pas arrimé et pulvérisa les parois en verre du sas, qui n’étaient pas conçues à une variation si soudaine.

Suspendue en l’air, la Princesse était retenue juste par sa cheville qu’elle sentit craquer, tandis que les gardes disparurent dans le vide de l’espace. Gwenole s’agrippa de justesse à une rambarde quand l’écoutille de secours s’activa et referma aussitôt la brèche. Malheureusement, la coupole n’en était pas sortie intacte et des fissures en lézardèrent la structure, qui lâcha par endroit. Cette fois-ci, tout semblait être avalé par l’ogre Sidh, dont le disque remplissait tout le champ de vision céleste et illuminait la station d’une lueur diffuse bleu cobalt. Dahut parvint enfin à se dégager de sa nasse. Même si la bourrasque se révélait moins virulente, la Princesse se sentit décoller et dut recourir à ses pouvoirs pour rester sur la plateforme.

Les chocs successifs avaient désamarré la navette, qui se laissait emporter vers la coupole tandis que les pilotes essayaient de mettre les moteurs en route. Dahut, quant à elle, ne put que déplorer le spectacle qui prenait place sous ses yeux : Ys était mortellement blessée, frappée en plein cœur. Elle se désossait par pans entiers, des édifices s’effondraient ou se dilapidaient sous les contraintes qui s’exerçaient sur eux. La coupole finit par rompre et voler en éclat, mais la Princesse dressa les bras et se concentra de toutes ses forces. Alors même que les structures disparaissaient, elle les recomposait avec grossièreté avant qu’elles ne se détruisent à nouveau. Un long combat débuta entre les limites physiques de la station et la volonté de Dahut pour sauver son monde. Le druide observait son amie d’un regard dément, à la fois horrifié et ébahi par ce à quoi il assistait.

Malgré ses efforts incessants, la lutte parut perdue d’avance : les forces gravitationnelles de la géante gazeuse contraignaient Ys à des marées si puissantes qu’elles en tordaient toute l’armature, sous un concert de lamentations métalliques. L’air continuait à s’échapper par la moindre fuite au point de devenir à peine respirable. Tout en poursuivant son œuvre de réparation, Dahut tenta de transformer les décombres qui voltigeaient et s’effondraient de toute part en éléments gazeux. Elle se concentra pour rompre les liaisons de Van der Waals et en créer de nouvelles, briser les molécules pour en assembler d’autres. Elle modifia la structure même des atomes en altérant leurs particules pour les transformer en d’autres composés et donner aux derniers survivants une chance de s’en sortir.

Un bruit de réacteur lui fit comprendre que la navette de son père se trouvait sur le point de partir, s’élevant déjà de plus en plus haut. Dahut sentit la passerelle se rétracter sous ses pieds, quand une main lui agrippa le bras avec une force insoupçonnée. Pendant un instant, elle détourna son attention de sa tâche et découvrit le regard de son père, implorant, déterminé, compatissant. Cette bienveillance qu’il avait toujours eue pour elle-même après la mort de la reine Malgven. Était-ce de l’amour ou de la culpabilité, la Princesse ne put le définir avec certitude. En revanche, elle perçut cette légère traction, ce geste instinctif, à peine tangible, qui l’attirait vers le roi Gradlon. Une invitation, une supplique même, à le rejoindre.

Les gémissements d’Ys se transformèrent en hurlement, mais Dahut les oublia presque un instant lorsqu’elle se perdit dans l’émeraude de son père. Des dizaines, des centaines de souvenirs rejaillirent dans son esprit, tous les bons moments qu’ils avaient pu passer ensemble, la joie et le bonheur qu’ils avaient pu partager pour dépasser la tristesse qui avait dévasté leurs cœurs bien des années plus tôt. Pendant cet instant suspendu, la Princesse voulut croire qu’ils pourraient continuer ainsi, que la vie poursuivrait son cours imperturbable. Qu’ils surmonteraient cette épreuve comme ils avaient terrassé les précédentes : ensemble. Toutefois, la seconde fugace s’évanouit lorsque Dahut comprit que l’Ordre ne l’autoriserait pas et la traquerait jusqu’à la mort pour effacer l’insulte qu’elle incarnait pour eux.

La Princesse porta son regard sur Gwenole et y lut quelque chose de bien différent : ce n’était pas de la tristesse ni de la compassion. C’était une résignation froide et déterminée. Son corps se raidit, ses muscles se crispèrent sous l’intuition qui se diffusa dans son esprit. Un clin d’œil plus tard, le druide se précipitait vers le père et la fille et les fit basculer par-dessus la plateforme. Le roi Gradlon hurla de surprise puis d’horreur pendant sa longue chute, tandis que Dahut prit conscience d’une réalité effroyable : elle ne pouvait plus sauver Ys et assouvir son désir de vengeance. Elle devait choisir et la décision s’imposait à elle dans l’instant.

« Je t’aime, papa. »

Elle attrapa le visage de son père et l’embrassa sur la joue, puis elle le repoussa d’un geste brusque. Tout en stabilisant sa propre chute, elle renvoya le roi vers la navette qui négociait sa trajectoire vers une brèche considérable. Bien sûr, Gwenole n’avait accordé aucun regard en arrière et avait donc fermé la porte, mais Dahut la réactiva en utilisant le champ magnétique de la commande de contrôle, ce qui permit à son père d’embarquer, sain et sauf. Elle reverrouilla l’écoutille, puis dégagea la voie devant le spationef qu’elle propulsa le plus loin et le plus vite possible.

Tout autour de la station en ruine, la Princesse aperçut des dizaines de nacelles de sauvetage qui filaient ; mais elle découvrit avec la même horreur qu’il restait toujours des centaines de personnes qui tentaient de s’accrocher à la vie et qui se cramponnaient aux rares charpentes encore intactes. Au-dessus de leurs têtes, Sidh les englobait qu’on aurait pu croire qu’Ys s’apprêtait à plonger dans la haute atmosphère à tout moment, mais Dahut savait que des dizaines de milliers de kilomètres les en séparaient encore. En réalité, ils arrivaient à proximité des anneaux les plus externes et, déjà, les grains de poussières et plus petits rochers s’abattaient sur la station comme une pluie burinante.

Tout en se laissant porter au centre même de la coupole, la Princesse créa une bulle d’atmosphère qui en épousait les contours. L’air cessa de s’échapper vers l’extérieur, tout en devenant plus respirable, et les météores s’y consumèrent. Les quelques survivants parvinrent à se mettre à couvert, les familles à se réunir. Dahut se concentra pour projeter son esprit en dehors de son corps, cherchant à ressentir chaque fibre de matière qui composait le monde autour d’eux et au-delà. Les druides avaient dit qu’elle avait inversé l’entropie de Corentin, peut-être pouvait-elle le retenter avec celle de la station, ou de l’univers tout entier, pour remonter le temps et annuler la chute inexorable.

Les veines saillaient sur son front et dans son cou sous l’effort consenti, les tendons de ses bras et sa nuque se crispèrent et ressortirent sous sa peau, lui donnant l’allure d’un pantin. Pourtant, Dahut s’obstina, visualisant chaque liaison, chaque connexion. Pendant une fraction de seconde, l’univers se figea, puis rebroussa chemin, mais la thermodynamique reprit ses droits presque aussitôt quand une vive douleur fendit le crâne de la Princesse, qui se laissa choir au sol. Se tenant la tête, elle essaya de taire l’agonie qu’elle traversait. Sa vision se brouillait, un étrange bourdonnement incessant sifflait dans ses oreilles, son cerveau était sur le point d’exploser. Elle le sentait palpiter sous ses méninges, alors que son supplice se répandit à travers son organisme et ses nerfs.

Après plusieurs secondes de désorientation, Dahut finit par se ressaisir et surmonter la souffrance. Elle se redressa au milieu d’un groupe de rescapés qui s’était massé autour d’elle, dans l’attente qu’elle leur donne l’espoir dont ils avaient tant besoin. Elle leur accorda à chacun et chacune le regard bienveillant que son père lui avait transmis au cours des années, puis elle repartit à l’assaut des éléments. Elle savait qu’elle y était parvenue, qu’elle avait réussi, même si ce ne fut que pour un instant. Une fois de plus, la Princesse rassembla son courage et sa concentration pour se plonger dans la fabrique de l’univers, mais cette fois-ci, rien ne se produisit. Elle pouvait sentir les liens invisibles qui unifiaient l’ensemble, mais elle ne parvenait plus à transgresser l’entropie.

Sans se démonter, elle recentra son attention sur une autre interaction qu’elle maîtrisait toujours : la gravitation. Ce coup-ci, elle visualisa le champ de force dans lequel baignait l’univers, le maillage dimensionnel qui construisait l’espace et le temps. Ys était prise dans un piège dont elle ne pouvait échapper, un puits au fond duquel Sidh l’attendait, prête à la gober. Dahut brandit ses bras vers la planète pour essayer de changer les lignes de champ, de les tordre, de les déformer, d’en altérer les valeurs, les constantes, les paramètres.

Sous l’effet de ses pouvoirs, les rochers qui composaient les anneaux s’écartèrent au passage de la station et s’éparpillèrent aux quatre coins de l’espace, arrachés de leur planète pour l’éternité. Plus impressionnante encore fut la géante gazeuse elle-même, qui se mit à pulser, à se contracter puis se décontracter face aux modifications profondes qu’elle subissait. Pourtant, aussi prodigieuses que se révèlent les actions menées par la Princesse, elles se montraient dérisoires devant les échelles avec lesquelles elle devait jouer. La douleur crânienne revint, tout en restant supportable, toutefois Dahut ne modéra pas ses efforts, mais les décupla.

Ys franchit le dernier anneau interne, sans donner le moindre signe de fatigue. L’échec était exclu. Dahut ne pouvait pas abandonner les âmes qui avaient placé leur confiance en elle. Elle ne pouvait pas les décevoir. Elle entendait leurs lamentations au milieu du vacarme dans lequel était plongée la station. Elle pouvait voir leurs regards se raccrocher aux dernières lueurs d’espoir dans les reflets turquins qui éclairaient la coupole. Elle devait tout faire pour les sauver, pour exaucer leurs prières silencieuses. Quoiqu’il en coûte.

La Princesse fit sauter les ultimes entraves inconscientes, éclipsant le martyr qui tailladait son crâne. Alors que la station commençait à plonger dans la haute atmosphère de Sidh, Dahut céda à sa volonté et à sa détermination, abandonna son esprit dans un état de transe où il se retrouvait affranchi de toute limite. Ys s’enfonça dans les nuages riches en hélium, hydrogène et méthane, dans des conditions de température et de pression qu’aucun être humain n’avait jamais expérimentées.

Au détour d’un éclair qui déchira le ciel, la Princesse reconnut la silhouette d’un Cuélebre qui se rapprochait de la station. Le dragon-serpent ailé aux proportions colossales traversa la coupole jusqu’à s’arrêter devant Dahut. Il l’observa pendant de longues secondes d’un regard perçant qui trahissait une grande sagesse, mais aussi une profonde inquiétude.

« Que fais-tu ? »

La Princesse mit plusieurs secondes à comprendre que la créature légendaire ne parlait pas, mais communiquait par leurs esprits. Prise de court, elle finit par se confier à son instinct et se contenta de formuler ses idées.

« J’essaye de sauver ma cité.

— Si tu continues ainsi, tu vas causer la destruction de l’Univers et condamner les milliards de formes de vie qui le peuplent.

— Au diable Dana et son Ordre ! Ils nous ont condamnés sans hésitation ! Ce ne serait que justice !

— Certains méritent peut-être de payer pour leurs forfaits, mais d’autres sont aussi innocents que ceux que tu essayes de protéger. Est-ce ta justice, abattre une sentence de même gravité que le crime commis, sans discernement ?

— Je… Non… Je veux juste les sauver !

— Je sais qui tu es : Dahut, la bonne sorcière. Ton ascension a été annoncée, voilà bien des éons. Tu as été promis à une grande révolution, mais celle-ci n’est pas la fin de l’Existence. Laisse-moi te guider et accomplir ton destin. »

Sous le regard sidéré de la Princesse, le Cuélebre ondula dans l’air pour la contourner. Avec une grâce à peine croyable pour une créature de cette taille, il vint à sa rencontre par l’arrière et sinua entre ses jambes. Avant même d’avoir pu comprendre ce qui se passait, Dahut chevauchait le dragon-serpent ailé. Presque aussitôt, le chaos qui se déchaînait dans son esprit cessa, comme l’œil d’un cyclone, et le monde autour d’elle apparu sous un jour nouveau. Ce n’était pas que sa rétine pouvait voir désormais des choses qui lui avaient été rendues invisibles, mais que son esprit pouvait à présent les comprendre.

Dahut quitta Ys, qui sombrait toujours de plus en plus dans les couches nuageuses de la planète, pourtant elle parvint à en préserver la bulle hermétique. Aidée par le monstre mythique, elle visualisa les quatre interactions fondamentales de l’univers et les agença dans un concert harmonieux pour sauver la station spatiale. Peu à peu, se propageant depuis le centre de la coupole, les particules changèrent, se transformèrent, se réarrangèrent entre elles ; les connexions atomiques et moléculaires se rompirent, des nouvelles s’établirent dans des réactions chimiques inimaginables qui illuminèrent l’atmosphère ; le champ gravitationnel s’effondra de plus en plus vite sur lui-même, concentrant les masses de plus en plus importantes dans un volume de plus en plus faible ; jusqu’à ce que tout fut en place pour amorcer la plus formidable énergie de l’Univers.

Sidh était entrée en fusion. Elle était devenue étoile.

Pendant quelques minutes, le nouvel astre brilla avec une telle vigueur qu’il irradia et calcina ses satellites, dont celui de la reine Morgane, pour ne laisser que des mondes stériles. Son champ magnétique pulsa à travers le système, grillant tous les composés électroniques qui s’y trouvèrent. Les perturbations gravitationnelles ébranlèrent les orbites stellaires sur des dizaines de milliards de kilomètres, déstabilisant à jamais des planètes. Certaines remercièrent la chance et purent poursuivre leur danse immémoriale, mais d’autres furent éjectées sans tambour ni trompette du système, condamnées à une errance éternelle.

La nouvelle étoile consomma tout son carburant en l’espace de quelques secondes, mais cela suffit pour métamorphoser à jamais ce coin de la galaxie. Lorsqu’il s’épuisa enfin, l’astre s’effondra sur lui-même à plusieurs reprises, jusqu’à former une nébuleuse planétaire qui ensemença l’espace tout autour d’elle. Tout ce qu’il resta ne fut qu’une étoile sombre, noire, qui n’émettait plus la moindre lumière ni la moindre chaleur.

La nef du roi Gradlon constitua une des miraculées du cataclysme qui ébranla son système solaire. Elle parvint à rejoindre Dana, pour découvrir un monde mourant, devenu inhabitable, impropre à la vie. Plusieurs périrent, dont les druides de l’Ordre que le roi condamna à l’exil ; mais nombreux furent ceux qui survirent et se réfugièrent sur l’une des nouvelles planètes propices à leur civilisation. Peu se souvinrent de Sidh, désormais disparue dans l’obscurité de l’espace infini, mais tous se transmirent l’histoire de la Princesse des Étoiles.

Certaines légendes racontent que lorsqu’on s’égare dans les confins du système solaire, on peut parfois croiser une Sterenganes qui tantôt vous éconduira, tantôt vous capturera, tantôt vous guidera. On narre qu’elle vit dans une cité somptueuse et grandiose, croulant sous des richesses inimaginables, avec de fidèles compagnons. Les récits relatent ses exploits prodigieux qui lui permettraient de créer ou de détruire des mondes par la simple pensée. Au cours des années, des siècles, des millénaires, des époques qui se succédèrent, des civilisations qui s’élevèrent et disparurent, le mythe revêtit autant de formes qu’il eut de conteurs. Toutefois, tous s’accordaient sur un point : la Princesse des Étoiles se montrait aussi redoutable que courageuse ; aussi belle qu’inébranlable ; aussi vertueuse qu’intransigeante.

C’était une déesse.

 

End Notes:

Tadaaa !!

J'espère que ça vous a plu ! N'hésitez pas à laisser un commentaire ou à poser vos questions.

Concernant les pouvoirs de Dahut, comme indiqué, elle est capable d'influencer les 4 forces fondamentales de notre univers : l'interaction nucléaire forte (responsable de la cohésion des particules formant les atomes et des noyaux atomiques), l'interaction électromagnétique (responsable de la plupart des phénomènes observables, comme la lumière, l'électricité, la chimie...), l'interaction faible (resposnable de la radioactivité béta et donc de la fusion nucléaire) et l'interaction gravitationnelle (responsable de l'attraction réciproque des corps sous l'effet de leurs masses).

Par conséquent, Dahut est capable d'agir directement sur les particules qui véhiculent ces forces (respectivement gluons, photons, bosons et gravitons), mais également sur les champs qu'elles génèrent. J'ai essayé de représenter au mieux comment cela pourrait se traduire visuellement, j'espère que ça fonctionne :)

 

Encore merci et à la prochaine pour un nouveau texte !

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