Autre Terre - Tome 1 : Cinq-Iles by Mayra
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Myriam, 17 ans, vit une vie banale entre amis, famille et lycée. Adolescente un peu renfermée, en manque d’assurance, elle se retrouve brusquement projetée dans un autre univers, du nom de Cinq-Iles, dictée par des codes différents de ceux qu’elle connaît. Bien qu’arrivée par hasard, elle s’adapte et se fond dans la masse, dans l’espoir de trouver rapidement un moyen de rentrer chez elle, malgré la magie omniprésente et les individus dangereux. Heureusement, elle peut compter sur quelques âmes charitables pour l’aider dans son périple, à la recherche d’un moyen de réintégrer son monde.

Mais très vite, son incroyable voyage soulève une question importante : Myriam est-elle réellement arrivée sur Cinq-Iles par hasard ?
Categories: Romance, Amitié/Famille, Aventure, Fantasy, Fantastique Characters: Aucun
Avertissement: Violence physique
Langue: Français
Genre Narratif: Roman
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 20 Completed: Oui Word count: 92895 Read: 3936 Published: 12/03/2021 Updated: 06/11/2021

Chapitre 10 by Mayra
Chapitre 10

 

Lorsque je sortis de mon rêve, la première chose que je vis fut un immense ciel entièrement bleu. Comme j’étais persuadée de m’être endormie chez ma mère, en sécurité dans mon lit, j’eus un instant de panique. Puis, en tournant la tête sur la droite, je tombai sur le profil de Nyann, perché sur son cheval à la robe blonde, et je me souvins que j’avais quitté ma maison depuis près de deux mois. Rassurée, je m’assis et frottai mes yeux pour en chasser les dernières bribes de sommeil. Autour de moi, la plaine interminable qui nous avait accompagné au cours des deux dernières semaines s’effaçaient peu à peu pour laisser la place à des champs et des pâturages. Le fleuve n’était plus qu’un lointain souvenir dont nous nous étions peu à peu écarté, préférant suivre la ligne plus mince d’une rivière qui avait elle-même disparue trois jours plus tôt.

— Est-ce que j’ai dormi longtemps ? demandai-je au soldat qui chevauchait près de moi.

Il me jeta un bref coup d’œil avant de répondre :

— Vous êtes restée assoupie une bonne partie de la matinée.

Je m’étirai bruyamment, tentant de détendre mon dos rendu douloureux à cause des inconfortables planches de bois du chariot. Quelle idée de m’endormir sans même étendre au préalable l’une de nos couvertures aussi … La faute à toute ces nuits chaudes et sèches d’un été caniculaire ainsi qu’à mes cauchemars. Lorsque j’arrivais enfin à trouver le sommeil, je ne dormais guère plus de quelques heures et me réveillais bien avant l’apparition des premières lueurs du soleil, perturbée par des songes où je me retrouvais perdue dans ce monde, sans collier et sans visage familier pour m’aider.

— Vous savez que vous ronflez ? intervint la voix de Born, sur ma gauche.

Il affichait une mine hilare sans oser croiser mon regard, signe qu’il cherchait seulement à chauffer les oreilles de quelqu’un - moi en l’occurrence.

Suite à notre soirée en compagnie des nomades, l’atmosphère s’était grandement améliorée au sein de notre groupe. Le peu d’information offert aux soldats semblaient avoir contenté la curiosité de Born, qui était redevenu le compagnon agréable des premiers jours. Puis, cohabitation oblige, lui et Issa s’était peu à peu ouverts à moi, mettant à jour des pans de leur personnalité dont j’ignorais tout jusque là.

Issa avait tout d’un grand frère affable et protecteur, là où Born enrôlait plutôt volontiers le rôle du garnement moqueur, toujours à la recherche d’une personne à venir titiller. Orun et Nyann, quant à eux, étaient restée fidèles à eux-mêmes, m’obligeant à me demander s’ils avaient été honnêtes avec moi dès le début, sans chercher à cacher qui ils étaient réellement, ou s’ils préféraient tout simplement continuer à jouer les faux-semblants, quel que soit leurs raisons de le faire.

— Une damoiselle ne ronfle jamais, répondis-je, entrant dans son jeu et adoptant un ton que je jugeais ampoulé, tout en espérant que Born se fichait bien de moi et que je n’avais pas régalé mes compagnons d’un concert indésirable.

Le sourire du soldat s’étira un peu, me rassurant sur ce que j’avais deviné de son comportement.

— Toutes mes excuses, noble damoiselle, renchérit Born en faisant mine de s’incliner dans ma direction, mon erreur est impardonnable. Comment ai-je pu confondre la douce mélodie s’échappant d’entre vos délicates lèvres avec les bruits indécents que produisent les sangliers.

Si on avait été sur Terre, je l’aurais frappé. Mais puisque nous étions sur Cinq-Iles, je me contentai de croiser les bras pour montrer ma vexation et de lui offrir le condescendant de mes regards. Comme la réponse de Born fut un monumental éclat de rire, j’en conclus que mon message n’était pas vraiment passé.

Alors que je roulais des yeux, excédée par l’humour limite du soldat, Issa s’exclama avec un soupir de contentement depuis le banc du chariot :

— Enfin, nous arrivons chez nous.

Je me retournai.

La première chose que je vis fut l’immense bande bleu gris qui s’étendait sur tout l’horizon, entre le ciel et la terre. Je mis un temps avant de comprendre ce que c’était : c’était la première fois de ma vie que je voyais l’océan. Excitée, je me redressai vivement et me mis debout pour pouvoir mieux admirer. J’eus alors une meilleure vue de tout le reste. Droit devant nous, à encore plusieurs heures de route, une immense ville s’étendait largement sur l’horizon. Tout ce que je pouvais en voir pour l’instant était l’immense muraille en pierre qui la protégeait et quelques toits pointus qui en dépassaient. Notre route serpentait jusqu’à deux immense portes en bois sombres dont je pouvais déjà distinguer les contours. Entre nous et la cité, des fermes, de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que l’on se rapprochait de la muraille, amenuisant les dimensions des champs et des pâturages.

Nous croisâmes plus de personnes en cette seule journée que lors de tout le reste de notre périple : aussi bien des fermiers aux charrettes vidées de leur contenant ou, au contraire, pleines de matières premières, que des cavaliers pressés ou des marcheurs lourdement chargés ; certains quittaient la capitale, d’autres faisaient route à nos côtés, et ils devinrent plus nombreux au fur et à mesure que la journée avançait. Beaucoup de ceux que nous croisions ne pouvaient s’empêcher de jeter des regards curieux sur notre groupe, la plupart d’entre eux s’arrêtant significativement sur les soldats qui avaient de nouveau revêtus leur plastron frappé de l’emblème du royaume : une épée, lame pointée vers le haut et ceinte par deux paires d’ailes dont quelques plumes, semblables dans leur formes à celles du paon, s’échappaient.

Lorsque le soleil eut déjà bien entamé sa descente vers l’ouest, nous fûmes suffisamment proche des portes d’entrée de la ville pour que je puisse en découvrir un peu plus sur la capitale. Le mur de pierre qui protégeait Nashda était plus haut que tout ceux que j’avais vu jusque là, avoisinant sans doute les dix ou douze mètres. De quoi vous donner le vertige … Il était plus épais aussi, puisque des hommes armés patrouillaient à son sommet, vêtus du même uniforme que mes compagnons, à la différence que leurs pantalons et leurs chemises étaient de couleurs différentes. Les gardes de la ville travaillaient en binôme, l’air insouciant, ce qui m’amenait à penser qu’il y avait sans doute longtemps que personne n’avait tenté de pénétrer de force dans la capitale. Bien que les portes de la ville étaient grandes ouvertes au moment de notre passage, je pus tout de même noter que le blason qu’arboraient tous les soldats s’y retrouvait aussi gravé, de sorte à n’être entier que lorsqu’elles étaient closes.

Dès que nous pénétrâmes dans la cité, nous circulâmes sur une large route pavée sur laquelle pouvaient facilement passer plusieurs chariots côte à côte. Cependant, les premières habitations se trouvaient à plusieurs mètres des murailles, laissant la place à une large bande herbeuse où poussaient arbres fleuris et buissons de toutes les couleurs. Quelques femmes et leurs enfants s’y baladaient, profitant d’un soleil radieux. L’architecture des bâtiments de Nashda me rappela fortement les maisons que j’avais déjà pu voir lors de notre escale à Paset. Les habitations de la capitale étaient elles aussi construites généralement sur un ou deux niveaux, rarement plus ; elles étaient principalement faites en pierre, mais nous en croisâmes aussi quelques unes construites en bois. Elles étaient de tailles diverses, allant de l’immense bâtisse occupant une place tellement grande qu’on aurait pu y mettre quatre de plus, et d’autres si petites et étroites que je m’interrogeai sur l’utilité même de ces habitations.

Alors que nous remontions toujours plus vers le haut de la cité et nous approchions de ce qu’il devait être la limite ouest de l’île, j’observais les habitants. La plupart étaient affairés, pressés, comme obligés d’être toujours en mouvement, notamment les plus jeunes. Ceux qui étaient plus vieux, quant à eux, semblaient en minorité et plus enclins à prendre leur temps et à profiter de l’instant présent. Je coulai un regard sur Orun, près de qui j’étais assise, en prenant conscience que le conseiller était la personne la plus âgée que j’avais vu sur Cinq-Iles. Cela signifiait-il que l’espérance de vie d’un habitant de ce monde - ou tout du moins de ce royaume - n’excédait pas les soixante-dix ans ? Cela me semblait bien jeune pour s’éteindre, si je comparais avec l’espérance de vie moyenne d’un Terrien d’aujourd’hui.

Puis je me rappelai que, un millénaire plus tôt, chez moi, il était extrêmement rare qu’une personne excède les cinquante ans. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que la population de Cinq-Iles soit jeune, et ils pouvaient sans doute remercier l’existence de la magie pour les garder en bonne santé aussi longtemps, compte tenu de leur niveau d’évolution.

Au bout de la longue avenue traversant la ville, nous tombâmes sur un autre rempart, plus petit, mais dont l’entrée était barrée par deux hommes, lances en main, qui montaient la garde. Ils s’empressèrent d’ouvrir la large porte, elle aussi gravée de l’emblème du royaume, quand ils nous virent approcher avec la ferme intention d’aller plus loin. Ils saluèrent ensuite notre passage en collant leur poing fermé, tenant toujours leur arme, à l’emplacement de leur cœur. En voyant l’immense bâtisse qui se profilait au loin, je compris que nous étions entrés à la cour royale. Et comme je n’avais pas pensé me retrouver aussi rapidement dans la demeure du roi, mon cœur fit une embardée monumentale.

La cour du château était moins fréquentée que le reste de la ville. Il n’y avait même visiblement que des personnes travaillant là : des gardes, des jardiniers ou toutes autres sortes de serviteurs dont je n’identifiais pas les fonctions. L’allée que nous remontions était cernée d’arbres feuillus créant un ombrage agréable qui nous guidait jusqu’au château lui-même.

Ce dernier ne ressemblait pas à ce à quoi je m’attendais. Taillée dans la même pierre éclatante de blancheur que celle qui constituait les murailles, il était légèrement surélevé et ne s’étendait que sur deux niveaux, dont l’étage était plus petit et ceint d’un large balcon qui semblait faire le tour de la construction. On n’accédait au bâtiment que grâce à un imposant escalier à double entrée qui se trouvait droit devant nous et permettait d’atteindre une très haute porte en bois entièrement travaillée. Avec la tourelle qui pointait, étrangement esseulée, à gauche à l’arrière du bâtiment, et le dôme en verre qui recouvrait le dernier étage, cet édifice ressemblait plus à une grande demeure bourgeoise qu’à un vrai château.

A mon grand soulagement, Orun ne conduisit pas notre groupe jusque là, bifurquant à mi-chemin sur la droite, en direction d’un ensemble de bâtiments d’apparence plus simple qui se révélèrent être des écuries.

C’était la fin de notre voyage.

Cinq personnes se précipitèrent sur nous dès que Orun intima aux chevaux de s’arrêter. Trois d’entre elles entreprirent aussitôt de s’occuper d’eux tandis que les deux autres commençaient à décharger le chariot.

— Bon retour à Nashda, conseiller Tzarine, fit soudain une voix grave et posé. J’espère que votre voyage a été agréable.

L’homme qui venait de parler s’adressait à Orun. Il était fin, avait le visage blafard de celui qui ne profitait que rarement du soleil - une première pour moi qui était habituée à côtoyer des gens aux visages brunis depuis mon arrivée sur Cinq-Iles - et semblait avoir dans les cinquante ou soixante ans. Il portait une tenue guindée composé d’un pantalon noir et serré, d’une chemise immaculé proche du corps et d’un long gilet sombre sans manches, complétés par de haute bottes en cuir. Ses cheveux châtains striés de mèches blanches étaient longs, attachés bas sur la nuque et une espèce de broche portant le blason du royaume était épinglé à sa chemise, à la base de son cou. Comme il était arrivé au moment où Orun m’aidait à descendre du banc, il me jeta un regard aigu.

— Merci de votre sollicitude, intendant. Notre voyage a été …

Orun ne termina pas sa phrase, interrompu dans sa lancée par l’arrivée d’une seconde personne. Cette dernière bouscula l’intendant sans s’excuser et fonça sur Nyann avec une exclamation de joie non-feinte et l’enferma dans une étreinte telle que je crus un instant que c’était une tentative de meurtre. Autour de moi, les réactions à l’arrivée de ce nouvel individu furent instantanés et divers : l’intendant inclina légèrement la tête en signe de salut, Orun se plia carrément en deux et Born et Issa se mirent au garde à vous, celui-là même qu’avait adopté les gardiens de la porte un peu plus tôt. En les voyant faire, j’eus un instant de panique, me demandant ce qui se passait et lequel d’entre eux j’étais censée imiter pour éviter les problèmes.

— Petit frère, tu m’as manqué ! déclara le nouvel arrivant d’une voix forte, indifférent à ce qu’il se passait autour de lui.

Chacun reprit rapidement une position plus naturelle, me permettant de m’abstenir d’avoir à faire comme eux. L’homme relâcha son emprise sur Nyann qui arborait un sourire heureux.

Leur ressemblance me frappa à ce moment-là.

Ils avaient tous deux le même teint hâlé par le soleil, la même chevelure brune et les mêmes yeux noisettes. Même la forme de leur visage comportait des similitudes, il n’y avait qu’à leurs carrures qu’on pouvait facilement les différencier : Nyann était fin et possédait une musculature discrète, là où le nouvel arrivant avait des épaules carrées et des hanches plus larges, accentuées par des muscles plus développés.

Je cessai de les détailler en sortant des yeux sur ma personne. Je me tournai vers l’intendant qui me regardait d’un air désapprobateur, sourcils froncés, comme dans l’attente de quelque chose. Orun plaqua alors une main dans mon dos et me força à m’incliner à mon tour. Quand je me relevai, surprise, je compris que c’était exactement ce que l’intendant attendait de ma part. Mais, honnêtement, je n’étais pas sûre d’avoir tout compris.

— Maman a hâte de te voir, fit le frère de Nyann. Ne la faisons pas attendre davantage.

— Prince Issa, intervint aussitôt l’intendant, je pense que son altesse Nyann souhaiterait d’abord faire un brin de toilette. Ces longs voyages sont réputés pour être poussiéreux.

Altesse ? Prince ? Est-ce que j’avais bien compris ?

Nyann esquissa une mimique qui donnait raison au vieil homme et posa une main amicale sur l’épaule du prince Issa en lui proposant :

— Accompagne-moi, nous irons ensuite voir maman. Et puis, tu en profiteras pour me raconter en détails comment tu t’es retrouvé engagé auprès de la fille du protecteur Arrah pendant mon absence.

Le prince Issa se gratta la nuque d’un air gêné et les deux jeunes hommes quittèrent les écuries. Nyann me lança un drôle de regard en passant devant moi, regard que je lui rendis. Je ne savais pas trop quoi penser de la nouvelle que je venais d’apprendre, ni du fait qu’on m’avait sans doute volontairement cachée cette information primordiale à propos de la véritable identité de Nyann.

— J’informe immédiatement sa majesté de votre arrivée, conseiller Tzarine, dit l’intendant dès que les deux princes furent sortis de l’écurie.

— Dans le même temps, prévenez-le que je passerais lui faire mon compte-rendu avant ce soir, je vous prie. Je dois traiter d’un sujet urgent avec lui.

L’intendant acquiesça d’un signe de tête puis tourna les talons. Orun s’avança alors vers l’arrière du chariot pour récupérer le sac contenant ses effets personnels et en profita pour me passer aussi le mien. Je l’attrapai, l’esprit toujours obnubilé par ce que je venais d’apprendre et avide d’obtenir des réponses à mes questions.

— Orun, interpellai-je le conseiller avec un brin d’hésitation avant de poursuivre. Est-ce que j’ai bien compris ? Nyann est … prince ?

Il confirma d’un signe de tête au moment où j’entendis rire dans mon dos. Issa et Born, qui se trouvaient toujours avec nous et qui récupéraient eux aussi les affaires qu’ils avaient emportés pour le voyage, se rapprochèrent.

— Je suis navrée pour ce mensonge par omission, Myriam, s’expliqua Orun avec une mine gênée. Nous n’avons jamais fait mention du titre du prince Nyann car la protection de son anonymat était importante. Qui sait quand des oreilles mal intentionnées peuvent entendre des choses qu’elle ne devraient pas ? C’est une règle qui s’applique à tout les membres de la famille royale, dès qu’ils sortent de la ville. Ne le prenez pas contre vous, nous ne vous avons pas menti par manque de confiance en vous.

Je comprenais, même si j’étais un peu vexée.

— C’est ici que nous vous quittons, conseiller Orun, fit alors la voix d’Issa. Nous devons faire notre rapport avant de rentrer chez nous.  

— Bien entendu. Et, comme convenu …

Issa leva la main pour interrompre un Orun au visage très sérieux.

— Comme convenu, nous ne ferons mention ni de damoiselle Myriam, ni des attaques dont elle a été la victime. Comme tout cela n’avait rien à voir avec notre mission d’escorte, le général ne nous tiendra sans doute pas rigueur de laisser au mage L’Oril le soin de gérer les affaires d’ordres magiques.

Orun serra les mains d’Issa et de Born en les remerciant pour leur discrétion. Les deux jeunes hommes se tournèrent ensuite vers moi pour me dire au revoir, non sans préciser au passage qu’il y avait de fortes chances que nos chemins se croisent de nouveau si je devais m’établir durablement sur la capitale. Je leur assurai qu’une future rencontre se ferait avec plaisir, non sans croiser les doigts pour que, si cela devait se faire, ce soit dans des délais extrêmement brefs.

Je suivis Orun hors de l’écurie, direction la sortie de l’enceinte du château, laissant les deux gardes partir de leur côté. Cela me fit très bizarre de me retrouver seule à seul avec le conseiller. Puisque nous avions toujours été entourés d’autres personnes, je ne savais plus vraiment comment me comporter avec lui.

En silence, je le suivis dans les rues de Nashda jusqu’à ce qu’il s’arrête très vite devant une maison étriquée à deux étages, coincée entre deux bâtisses plus imposantes. Il me fit entrer à l’intérieur, où une immense table rectangulaire pourvue de chaises occupait largement le centre de la pièce. Sur ma droite, le mur était quasi intégralement occupé par une cheminée éteinte et on avait calé un ensemble de meubles hétéroclites sur le reste de l’espace de libre de la pièce, cachant presque l’escalier du fond qui menait à l’étage. Les seules fenêtres de la maison se trouvant sur la façade, il y avait très peu de lumière dans la petite pièce encombrée.

Orun déposa son sac sur la table et m’invita à faire de même avant de déclarer :

— Vous resterez chez moi jusqu’à ce que vous ayez rencontré Sosha. Il n’y a qu’une seule chambre à l’étage, je vous la laisse. De toute manière, j’ai pris la mauvaise habitude de dormir ici.

Il ponctua sa phrase d’un signe de tête en direction de la cheminée et d’un amas de couvertures posées au sol juste devant que j’avais pris pour un tapis dans la pénombre.

— Je vais immédiatement envoyer un message au mage pour lui demander de nous rencontrer. Pendant ce temps, je vous laisse vous installer. Faites comme chez vous, Myriam.

Il n’ajouta rien d’autre avant de quitter la maison. Désormais seule, je restai immobile un moment, observant mon environnement. Il y avait beaucoup de livres disséminés dans la pièce et on sentait que le rangement n’était pas le point fort du conseiller. Dans l’âtre de la cheminée, je pouvais discerner les restes du dernier feu qui avait brûlé, significatif du manque d’entretien que subissait apparemment cet intérieur. Siam aurait hurlé si elle avait vu cela.

Puisque je n’avais rien de plus à faire au rez-de-chaussée, j’entrepris ensuite d’aller découvrir ce qui allait être ma chambre. J’empruntai l’escalier qui menait à un tout petit couloir et en ouvris la seule porte.

La chambre était chichement meublée, ne comportant qu’un lit double, une table de chevet et une commode. Je posai mon sac sur le lit auquel il manquait le linge de maison puis m’approchai de la petite fenêtre en ogive qui donnait sur la rue. Je regardai le va-et-vient des badauds pendant un moment avant de me décider à m’activer.

Je fouillai d’abord la commode mais, n’y trouvant que des vêtements d’homme, je redescendis bien vite à la recherche de quoi faire le lit pour ma première nuit sous le toit d’Orun. Je finis par dénicher quelques couvertures rangée dans le bas d’un buffet branlant et remontai les installer. Une fois le lit préparé, je revins au rez-de-chaussée et eus l’idée d’allumer un feu dans la cheminée afin qu’il soit suffisamment vif au retour d’Orun pour qu’on puisse préparer notre dîner. Je dus cependant abandonner mon projet juste après avoir entassé quelques bûches dans l’âtre, en constatant l’absence de briquet. Je supposai que Orun avait l’habitude de se servir de sa magie pour allumer le feu.

Désemparée, je finis par m’asseoir sur l’une des chaises pour attendre patiemment le retour d’Orun. Je réussis à tenir les sentiments d’ennui et de solitude à l’écart pendant un moment, mais ils finirent par me rattraper et mes pensées voguèrent vers des horizons que je passais mon temps à vouloir éviter.

Combien de temps est-ce que j’allais encore devoir attendre avant de rencontrer quelqu’un qui pourrait enfin m’aider ? Je venais déjà de passer deux mois sur Cinq-Iles, un temps qui devait apparaître infiniment long à mes parents restés sur Terre et qui ignoraient tout de ma situation. Devraient-ils patienter encore longtemps ou le mage que Orun cherchait à me faire rencontrer possédait déjà les réponses à mes problèmes ? Quand allais-je pouvoir le voir ? Et est-ce qu’il croirait facilement à mon histoire ? Après tout, ce n’était pas parce que j’avais réussi à convaincre Orun de la véracité de mes propos qu’il en serait de même pour tout ceux à qui je devais encore les raconter.

Le roi, par exemple. Même si le conseiller semblait persuadé que tout se passerait bien, j’étais angoissée à l’idée de cette entrevue avec le souverain de Drïa. Trop de fois dans l’Histoire, de pauvres gens avaient eux un mot ou un geste malencontreux qui avaient menés à des sanctions horribles de la part de leur dirigeant, et je ne voulais pas être la prochaine sur la liste.

Penser au roi m’amena évidemment à me rappeler ce qu’il s’était déroulé dans les écuries. Jamais, à aucun moment, j’avais douté que Nyann ne soit qu’un simple soldat, à l’instar de Born et Issa. Cela avait été une sacrée surprise d’entendre l’intendant l’appeler prince. Et que dire de son frère ? Ils semblaient être de natures différentes mais avaient aussi l’air d’avoir une très bonne relation. Avait-il d’autres frères et sœurs ? A quoi pouvait bien ressembler sa vie en dehors de ses escapades incognito ?

Soudain, je secouai la tête. Pourquoi est-ce que je pensais à tout ça d’un coup ? Ce n’était pas comme si je comptais m’attarder ici assez longtemps pour que ma curiosité ait un intérêt quelconque. Il valait mieux cesser d’y penser …

Heureusement, Orun choisit ce moment pour revenir. Quand il me vit assise dans la pénombre de la pièce mal éclairée, il jeta un œil sur la cheminée, avisa les bûches sagement entassée qui n’attendait que de brûler et esquissa une grimace en refermant la porte derrière lui.

— Excusez-moi, j’ai tellement l’habitude d’être seul que je n’ai pas pensé que ma maison n’était pas adaptée aux personne dénuées de magie. J’allume la cheminée immédiatement.

Il s’exécuta, non sans continuer sur sa lancée en m’annonçant :

— Le soleil est encore haut, j’ai bon espoir que Sosha me répondre avant la nuit et que nous puissions le rencontrer dès demain.

Mon cœur s’envola à cette idée. Orun se détourna de la cheminée où crépitait avec force le feu qu’il venait d’allumer, et me proposa ensuite :

— En attendant, que diriez-vous de nous rendre sur le marché le plus proche pour nous procurer de quoi dîner ?

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