Réflexions éthyliques by Seonne
Summary:



« Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire. »
Guillaume Apollinaire, Rhénanes, Alcools (1913).

Une femme, une nuit, son reflet.
Ivresse, doute, espoir.

Nuit du 31 juillet 2021.
— Participation à la septième Épreuve d'Immunité de Koh-Lanta HPF —
Organisé par Omicronn et Catie


Image libre de droits (Marina Khrapova sur Unsplash)


Categories: Contemporain, Nuits HPF, Satire Characters: Aucun
Avertissement: Violence psychologique
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Les Nuits d'HPF, Koh-Lanta, l'île des HPFiens
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 2117 Read: 106 Published: 25/08/2021 Updated: 26/08/2021
Story Notes:

Ce texte participe donc à la septième et dernière épreuve d'Immunité du concours Koh-Lanta HPF, organisé sur le forum HPF. Les contraintes pour cette session étaient :

Contrainte générale : publier un texte inédit écrit pendant une Nuit.
Ce texte a été écrit durant la Nuit d'écriture HPF du 31 juillet 2021. (lien)
Il répond au thème de 23h : Oubli et à son image. (lien)

Contraintes personnelles :
Endurance (2) : Écrire plus de 1700 mots (plus ou pile 1700). 1998 mots au compteur (j'ai dû couper des bouts de ce texte, sachant qu'il a été écrit en moins d'1h pour les Nuits je trouve ça plutôt drôle).
Sentimentalisme (3) : Insérer (au moins) quatre sentiments différents. Les sentiments utilisés sont : peur, tristesse, colère, honte, espoir et désespoir.

1. Chapitre unique by Seonne

Chapitre unique by Seonne
Author's Notes:
TW : alcoolisme, pensées suicidaires.
Le CW de violence psychologique s'applique surtout à la violence que la personnage principale s'applique à elle-même, mais je n'en dis pas plus.

Je vous conseille d'être si possible dans un bon mood pour la lecture de ce texte.

Le bout de miroir cassé traîne par terre, quelque part. Léna tâtonne, à quatre pattes, dans le bordel sans nom où traînent ses affaires. Son capharnaüm personnel, cet amas de choses et trucs intimes qui passent leur vie au fin fond d’une male, sous son lit, à l’abri des regards et des questions. Son jardin secret, exposé au grand jour. Elle a tout déballé, en proie à une folie, une rage, une transe. Elle a ouvert la cage aux lions. Elle a explosé la prison des souvenirs bien enfouis.

Elle retourne les morceaux de tissu, elle patauge dans l’océan de babioles éparses. Elle cligne des yeux – il fait noir mais elle n’a pas la force de se relever pour appuyer sur l’interrupteur. Obsédée par sa quête stupide, elle cherche sous la faible lumière de la lune.

Enfin, une lueur apparaît au milieu de la masse obscure. Léna tend la main et se précipite un peu trop ; elle glisse, se cogne le menton sur le coin de la table de chevet. Elle se relève, un peu sonnée – quoi que pas beaucoup plus qu’avant. Tout tourne autour d’elle mais elle a l’habitude de ce genre de sensation.

Le bout de ses doigts caresse enfin la relique brisée, le morceau de verre aux bords tranchants en forme de demi-lune. La surface est froide, lisse, aussi polie qu’au premier jour. Les éclats ne l’ont pas abîmé. Outre ses contours déchiquetés, l’objet est intact. Léna le trouve parfait. Unique. Étrange.

Elle veut regarder dedans mais elle ne voit rien – rien d’autre que les ténèbres dans lesquelles elle se fond. Ses yeux sont embués de larmes. Vision brumeuse. Elle pousse sur ses genoux pour s’avancer jusqu’au rebord de la fenêtre. Elle ne se remet pas debout, elle se contente de s’affaler contre le mur. Elle ferme les yeux, le temps que son tournis se calme.

Son ivresse ne passera pas tout de suite, elle voudrait juste que la nausée se dissipe.

Son vœu est exaucé et elle porte sa petite glace de poche à la hauteur de son visage. Et elle se plonge dans son reflet.

Que s’attend-t-elle à voir ?

Que veut-elle voir ?

Sa figure s’y dessine, cette face qu’elle aperçoit tous les jours et qu’elle reconnaît de moins en moins. Ses pommettes empourprées. Ses lèvres écarlates, peintes à outrage. Ses yeux fardés, soulignés de noirs, allongés de faux-cils. Ne reste que la couleur de sa pupille, d’authentique. Ce noir banal, profond, dont elle ne peut se départir.

C’est elle mais ce n’est pas elle.

Tout se mélange à la fois et elle ne sait plus.

Pourquoi fallait-il qu’elle retrouve ce miroir ? Pourquoi le fallait-il absolument ?

Le besoin était pressant, il fallait qu’elle l’obtienne. Pourquoi, au juste ?

Elle se souvient de l’urgence.

Elle a peur.

Elle caresse sa joue chargée de poudre. Sous la couche épaisse de fond de teint, elle sent les ridules, fines, les marques du passé. Les traces, les cicatrices. Une larme coule et creuse un sillon. Léna frotte, frotte, du bout de l’index. Les pigments noirâtres du mascara se mêlent au reste pour donner un tourbillon pâteux qui découvre par endroits la peau si bien dissimulée.

Le masque s’effrite.

Oui, elle se souvient. Enfin, pas encore. Un peu.

Ici, tous les reflets mentent.

Il lui fallait son miroir à elle.

Le vieux, le cassé. Le vrai. Sinon, comment retrouver qui elle est vraiment, sous les apparences ?

Elle a oublié. C’est triste. Triste à pleurer. Triste à crever.

Ici tout n’est que façade et mensonges. À trop se fondre dans le décor, Léna s’oublie. S’est oubliée. Elle ne sait déjà plus. À quoi ressemblent sa mâchoire, son nez, son front, sans les contours de maquillage qu’elle leur impose quotidiennement ?

Il pleut dehors et elle ouvre le carreau. Elle rêve que l’averse nettoie sa fausseté. Imposture. Qu’elle l’absolve de ses péchés. Lesquels, au juste ?

Elle a trop bu, ce soir. Comme tant d’autres. Est-ce bien grave ? Il faudra bien mourir de quelque chose un jour : elle choisit de quoi. Ça rend tout plus supportable. L’idée de la mort, la douleur, les souvenirs – parce que l’ivresse gomme tout. L’idée de la mort, en fait, devient presque attrayante.

Léna se penche au dehors. L’air fouette son visage, elle s’accroche à la rambarde, en mordant sa prise sur la jardinière, ses ongles plantés dans l’humus. Ça sent bon, pourtant, c’est dégueulasse. De la terre pleine de vers de terre. Ses géraniums sont fanés depuis longtemps mais elle n’a pas encore viré le pot. Dans l’espoir – on ne sait jamais – que ça repousse par miracle.

Est-ce que les miracles existent ?

Ses pensées sont un fil discontinu. Une pelote toute emmêlée.

Quelle heure est-il ? Elle fouille dans les poches de son jean – son téléphone n’est pas là. Sûrement dans sa veste. Dans l’entrée. Pas essentiel. Flemme de bouger jusque là-bas. Elle est mieux, là, à sa fenêtre. Il fait frais. Elle croit que ça lui clarifie les idées. Ce n’est pas vrai, mais quelle importance ?

Le crachin lui balaye la figure. Se mêle à ses larmes. C’est doux, comme ça, moins salé.

Elle sort la flasque, qui, elle, est toujours dans la poche arrière de son pantalon. Ah, ça, elle ne la perd pas. Elle se dégoutte.

Léna s’avale une bonne rasade de vodka, comme ça, sec. Ça lui arrache le gosier, bien sûr. À ce point-là, elle ne s’en soucie plus. Elle a passé le point de non-retour depuis un bon moment. Dans cette soirée-là comme dans sa vie. Elle le sait.

Flasque, bouteille, cannette. Vodka, vin, bière. Autant de compagnons qu’elle rencontre quotidiennement. Un amour toxique comme tant d’autres.

À ce rythme-là, son envie de vomir va vite revenir. Voilà, elle n’aurait pas dû y penser. Un haut-le-cœur et elle recrache du liquide dans ses géraniums. Ça pue mais pas trop. Normal, elle n’a pas mangé. Quand elle sort, elle ne mange pas. Ça permet à l’ivresse de monter plus vite. Que ça tape plus fort. Économies pour le porte-monnaie. Défonce garantie.

Voilà qu’elle pleure. Ou elle rit. Les deux à la fois ; c’est insupportable, elle ne sait plus. Elle est un tel désordre, un tel gâchis. C’est drôle tant c’en est désespérant.

Elle a commencé à boire pour prendre le contrôle.

Pour sortir de sa coquille.

Se décoincer.

Adieu, la Léna timide qui se cachait dans ses écharpes et ses pulls trop grands. Bonjour l’exubérante, la drôle, la bombasse.

Elle n’a aucun contrôle.

Sur rien.

Ridicule.

Il y a des gens qui passent dans la rue – un couple, ils se tiennent par la main. Elle ne les remarque pas mais eux entendent ses gémissements, ses ricanements, ses geignements. Ils la fixent si fort qu’elle finit par le sentir. Elle voit flou, elle ne sait pas s’ils se moquent. S’ils sont inquiets.

Ils la jugent, c’est sûr. Tout le monde le fait.

Elle leur en veut. C’est injuste. De quel droit se permettent-ils ?

Elle lève son majeur bien haut dans leur direction, chancelle, se rattrape encore une fois à sa balustrade. Sans ciller : sa colère la stimule. Ils n’attendent pas qu’elle leur crie des politesses pour reprendre leur chemin. Encore une soularde du samedi soir. Quelle déchéance, ces jeunes.

Sauf qu’on n’est pas samedi, ou peut-être que si, et ça n’a aucune importance. Elle ne sait pas, elle ne sait plus. Tous les soirs la même chose. Tous les soirs la même dose – non, Léna y va crescendo. À se demander, même, s’il y a une limite.

Elle se demande ce que ce serait, de faire un coma éthylique. Ça lui fait peur et ça la grise en même temps. L’inconnu, le frisson. Repousser toujours plus les frontières de l’acceptable.

C’est douloureux.

Léna sait, au fond, qu’ils n’ont pas tort. Ces connards de passants. Ils la jugent et la mettent dans le même panier que tous les autres. Elle voudrait leur crier qu’ils se trompent – mais c’est elle qui se trompe.

Son histoire est unique, comme toutes les autres.

Son histoire est universelle, comme toutes les autres.

Comme tous les addicts, comme tous les drogués, tous les alcooliques. Tous ont une bonne raison de commencer. Et pour elle, les choses passent presque inaperçues. On la regarde avec une certaine bonhommie.

Elle est jeune. Elle est étudiante. Elle veut profiter de la vie. Quel mal à ça ?

À croire que la jeunesse autorise les pires conneries. Que les études autorisent l’auto-sabotage. Que profiter de la vie implique de détruire son futur.

Ce n’est pas si grave.

Soirées, apéros, fêtes et compagnie.

Non, elle n’a rien du cliché de l’alcoolo, qui titube à midi avec sa bouteille de pinard entamée jusqu’au dernier tiers.

Pourtant est-elle si différente ?

Elle est invisible. On n’en parle pas – chut. Ça ferait tache. C’est si commun, au fond. Il n’y a pas qu’elle. Rien que dans ses potes, oui, elle peut citer une bonne dizaine de noms. Pas tous au même degré. Mais lequel d’entre eux peut se targuer de n’être jamais rentré chez lui à quatre pattes ? De n’avoir jamais oublié une portion de souvenirs ?

Lequel d’entre eux n’a jamais eu honte de se regarder dans le miroir ?

Elle récupère son éclat brisé. Elle l’a laissé glisser dans le pot de fleurs quand elle a manqué de tomber par-dessus. Il est plein de terreau – sale, comme son image. L’image qu’elle a d’elle, surtout. De l’extérieur, on ne croirait pas. Qu’elle est si moche, sous ses couches de maquillage. Qu’elle est si moche, sous l’apparence qu’elle se donne. Qu’elle est si moche, sous son ébriété chronique et malsaine.

Elle regarde en contrebas. Le trottoir pavé est si loin… Léna habite au sixième – sans ascenseur. Elle réalise qu’elle ne se souvient pas comment elle a réussi à grimper les marches, ce soir. Peut-être que quelqu’un l’a porté – en tout cas, aujourd’hui, ce n’était pas un connard qui voulait juste profiter de son lit. Parce qu’elle est seule.

Elle pense à eux – les connards – à ce qui va avec, à ces actes manqués. À tout ce qu’elle regrette.

Elle est prise dans un tourbillon de destruction.

Elle voudrait l’arrêter.

Elle voudrait tout arrêter.

Chut.

L’appel du vide résonne dans sa tête. Vertige. Non.

Chut.

Elle clôt les paupières et elle se laisse retomber à l’intérieur. Elle s’étend par terre, sur ses fringues sales et ses doudous d’enfances revenus d’outre-tombe.

Le fragment du miroir contre son cœur.

Demain, promis, elle arrêter.

Demain, elle le sait, elle recommence.

Ou peut-être pas.

Peut-on s’en sortir ? Peut-elle s’en sortir ?

Elle ne sait plus.

Elle a envie d’y croire. Il n’y a pas une citation à la con, quelque part, qui stipule que « quand on veut, on peut » ?

Reste à voir si elle voudra suffisamment fort.

Volonté contre volonté.

Espoir contre désespoir.

Elle sombre – dans les bras de Morphée, au fond de l’abîme la plus béante de son cœur. Le point de non-retour est un concept comme un autre. Tous les grands philosophes s’amusent à démentir les concepts des autres.

Elle a bien envie de parier. De jouer.

Elle veut être plus forte ; non – la plus forte.

Dors, pour l’instant.

Demain sera un autre jour.

 

End Notes:
Bien, j'espère que vous n'êtes pas trop déprimé·e après lecture de ce texte. C'est très sombre, oui, je sais, on ne se refait pas, que voulez-vous ?

J'espère que vous aimez autant que moi la citation d'Apollinaire qui sert de sous-titre. Je trouvais qu'elle collait à la perfection au texte.

Je serais vraiment curieuse d'avoir des avis sur ce texte. Il est un peu différent de ce que j'ai l'habitude de faire et il a un côté... personnel dans une dimension particulière. J'ai hésité à le publier pour cette raison. L'alcoolisme chez les jeunes (et sa minimisation) sont des sujets qui me tiennent beaucoup à cœur. Bref, je m'étale.

Merci à Omi et Catie pour l'organisation de ce concours, merci à l'équipe des Nuits pour leurs thèmes inspirants, merci à mes coéquipières qui m'accompagnent depuis le début de l'aventure qu'est ce concours et à bientôt !
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