Uma, la fille de l'eau by Echo
Summary:

photo d'avotius sur Deviantart

La Mer donne. Elle se montre généreuse avec les hommes, mais parfois, la nature reprend ses droits. Uma en fera la dure expérience. Je vous invite à découvrir son histoire.

Participation au concours "En eaux troubles" de dedellia et Yunus

Categories: Tragique, drame Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Concours En Eaux Troubles
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 4730 Read: 1299 Published: 31/10/2013 Updated: 02/11/2013
Story Notes:
Bonjour à tous^^

Voici mon premier écrit original que je publie. J'espère qu'il vous plaira.

1. Uma, la fille de l'eau by Echo

Uma, la fille de l'eau by Echo
Author's Notes:
J'ai écrit ce petit texte dans le cadre du concours organisé par Dedellia et Yunus: "En eaux troubles". Il s'agissait d'écrire en mettant en avant l'eau.

Pour compliquer les choses, une contrainte nous été imposée. J'ai choisi une contrainte surprise, qui au final collait parfaitement avec l'histoire que j'avais imaginé.

Je tiens à remercier ma bêta de toujours Bevy, un grand merci à toi de me suivre même dans l'original ;) Et à mon amie de toujours July, pour son aide précieuse et ses conseils judicieux :D

Je n'ai plus qu'à vous souhaiter une bonne lecture ! ^v^
Ce matin le soleil se lève lentement à l'horizon. Ses rayons s'étendent progressivement sur la surface lisse de la mer et les reflets rouges orangés sont du plus bel effet. Ils embellissent le paysage que forment ce ciel encore sombre et cette mer tranquille. Le jeu de lumière permet déjà d'entrevoir les contours des îles environnantes. La surface de l'eau s'habille de tout ce qui l'entoure, comme un miroir fait de légères ondulations témoignant de la vie omniprésente à l'intérieur de son écrin brillant. La mer semble calme aujourd'hui. Elle donne envie de plonger un, deux, trois orteils dans l'eau salée. Et pourquoi pas de s'y plonger complètement ? Passer cette barrière invisible qui sépare le monde de l'air et celui de l'eau. Se fondre parmi les mille merveilles que l'océan renferme. On en oublierait presque les dangers qui se tapissent dans les profondeurs, ainsi que les caprices de la Mer elle-même. Gare à vous intrépide explorateurs ! Gardez à l'esprit l'imprévisibilité de la Grande Mer. Sous ses charmes accueillant et bienfaiteur, elle cache des colères destructrices. Elle donne beaucoup, mais prend autant si elle est contrariée. Pour vous convaincre du bien-fondé de mes craintes, je vais vous conter une histoire qui vous fera réfléchir: celle d'Uma, la fille de l'eau.

Tout commence un matin pareil à aujourd'hui. Le soleil se levait à peine de l'autre côté du ciel. L'aube ne renvoyait encore qu’une lumière pâle sur les petites maisons sur pilotis. Seulement quelques chants d'oiseaux venaient rompre le calme qui régnait aux alentours de ce petit village au-dessus des eaux. Tout était statique en surface, figé par les effets encore palpable de la nuit. Mais la vie de pêcheurs obligeait les habitants de ses maisons atypiques à se lever tôt et déjà plusieurs lumières s'allumaient dans les intérieurs sommaires.

– Réveille-toi paresseuse ! Réveille-toi je te dis ! s'écria un homme en secouant une fillette ensommeillée. Dépêche-toi, tu dois préparer le petit déjeuner et t'occuper des poissons séchés. Je ne vais quand même pas tout faire !

La fillette se releva avec difficulté sur sa couchette. Elle frotta ses yeux à demi fermés et étira son corps pour réveiller ses muscles engourdis. Pour Uma, puisque c’est ainsi qu’elle se nommait, tous les matins étaient les mêmes. Elle devait s'éveiller aux premières lueurs, aider sa grand-mère pour les tâches domestiques et s'occuper de son petit frère avant de partir pour l'école. Malgré tout, l'habitude ne rendait pas le réveil plus facile, surtout quand son oncle se chargeait de la sortir du lit. Mais c’était la vie des habitants du village sur pilotis. Et Uma n'avait jamais connu une autre vie que celle de pêcheurs. Son père était pêcheur comme son propre père avant lui, et son grand-père et ainsi de suite. Plus tard elle serait la femme d'un pêcheur elle-même et mettrait surement au monde de futurs pêcheurs. Les habitants de sa communauté vivaient de leur prise et s'approvisionnaient en produits de premières nécessités grâce à la vente de poissons séchés et de crabes, qui étaient des mets très recherchés sur la terre ferme. Il fallait partir tôt chaque matin pour atteindre les meilleurs coins de pêches. Uma ne voyait que très peu son père qui passait la plus grande partie de ses journées sur la mer afin d'assurer la survie de sa famille. Peu avant que la nuit tombe, le père de la fillette revenait accompagné des autres pêcheurs, sur sa pirogue remplie de poissons. Il fumait quelques cigarettes, mangeait son dîner, remerciait sa fille d'avoir veillée sur la famille et allait directement se coucher pour repartir le lendemain de bon matin.

Cette routine était difficile à assumer, mais Uma était quand même heureuse. Sur la mer en permanence et entourée des personnes qu'elle aimait, rien au monde n'aurait pu la convaincre d'abandonner son paradis. Chaque matin elle pouvait observer les oiseaux pêcheurs tenter de chiper quelques poissons qui séchaient sous le porche, elle pouvait admirer les milliers de reflets sur la surface de l'eau. Elle adorait aussi respirer l’air toujours changeant qui était chargé des fragrances de régions inconnues. Au loin elle discernait les côtes des nombreuses îles sauvages qui les entouraient et où elle se rendait parfois en compagnie de son oncle pour y récupérer des fruits, des noix de cocos ou des racines. Uma connaissait la mer et elle l'aimait. Elle était toute sa vie. La Mer lui donnait à manger, lui permettait de faire de longues balades en pirogue et abritait plus de merveilles que son imagination pouvait en créer. Parfois quand personne ne la regardait, elle lui parlait doucement pour lui adresser des prières. Des prières destinées à protéger son père naviguant à sa surface. Uma savait que la Mer l'entendait, car à chaque fois son père revenait.

Une fois qu'elle eut rangée soigneusement ses couvertures et réalisée une toilette rudimentaire, elle enfila un T-shirt et un short terne, puis se rendit à la cuisine où l’attendait déjà sa grand-mère. Un petit feu brûlait en hauteur. Accroupis près des fourneaux, la vieille femme rajoutait des brindilles dans le foyer. Son visage ridé s'illumina d'un sourire édenté quand elle aperçut Uma. Puis dans un silence total elles entreprirent de préparer le repas. Son père mangea, embarqua dans sa pirogue et partit en direction du soleil levant. Uma alla ensuite s'occuper des poissons qui séchaient sous le porche. Un oiseau se posa sur un poteau alors qu'elle retournait les précieuses prises. Il la toisait d'un œil tellement avide qu'elle ne put s'empêcher de lui en envoyer un qu'il réceptionna directement dans son bec. Son oncle, qui faisait semblant de réparer un filet à crabe un peu plus loin, s'en aperçut et s'avança vers elle d'un air menaçant.

– Petite idiote! Tu crois qu'on se tue à la tâche pour nourrir les oiseaux? s'écria-t-il. Tu ne fais que des bêtises. A chaque fois tu gaspilles nos provisions.

Il lui assena un coup sur la tête avant de reprendre:

– Tu as le cœur trop gros Uma. Si tu continues à le laisser grossir comme ça, il finira par être trop grand et tu exploseras !

Uma savait bien qu'il disait ça pour l'effrayer, mais l'idée qu’un trop plein d’amour puisse la faire exploser l'inquiétait tout de même. Un jour elle avait partagé avec sa grand-mère ses craintes à ce sujet. La vieille femme lui avait alors expliquée qu'elle n'avait jamais vu une telle chose se produire, mais que si les prévisions de son oncle venaient à se réaliser, elle était certaine que le cœur bienveillant de sa petite fille exploserait en des milliers d'étoiles filantes. Des étoiles qui illumineraient le ciel tout entier. La vieille femme avait précisé qu'elle avait entendue dire que pour les Hommes qui peuplaient d’autres parties du monde, les étoiles filantes étaient porteuses de vœux. Alors Uma s'était sentie rassurée, car elle aimait s'imaginait que grâce à elle beaucoup de gens pourraient réaliser un vœu.

Après avoir fini de retourner les poissons et de les avoir soigneusement protégés, Uma se rendit dans sa chambre car il était temps de réveiller son petit frère.

– Bayani, dit-elle avec douceur. Bayani, il faut se lever maintenant.

Le petit garçon ne bougea pas d'un pouce, ses petits yeux bridés restèrent fermés et ses joues rebondies immobiles. Uma le secoua légèrement sans résultat. Elle commençait à s'inquiéter, car depuis sa naissance, qui avait coûté la vie de leur mère, il lui arrivait d'avoir du mal à respirer une fois endormi. La fillette sentit une vague d'angoisse monter en elle, comme lorsqu'une tempête faisait rage en mer. Elle allait se laisser submerger par la panique quand elle aperçut un petit sourire se dessiner sur le visage de son frère.

– Arrête de jouer Bayani, ce n'est pas drôle !

Le petit garçon ouvrit enfin les yeux et lui décocha un grand sourire malicieux.

– Si c'était marrant, rétorqua-t-il en gigotant pour s'extirper de ses couvertures.
– Non ça ne l'était pas ! Allez sors de là et aide moi à ranger ton lit. Sinon on va encore être en retard. Et tu sais ce qui arrive quand on est en retard? le prévint Uma.

Bayani cacha ses mains derrière son dos. Il savait parfaitement à quoi s'attendre de la part de son professeur s'il arrivait en retard. Il voyait déjà le rotin fin frapper la peau fragile de ses doigts tendus. Il ne lui en fallait pas plus pour obéir à sa sœur. Après avoir revêtus leur uniforme d'écolier, ils s’installèrent sur des feuilles de bambous dans la cuisine et mangèrent en compagnie de leur grand-mère et de leur oncle. Le repas se composait d’une salade de papaye et d’une soupe pimentée au crabe accompagnée d’un bol de riz. Après quoi, Uma et Bayani embarquèrent dans leur petite pirogue pour rejoindre le village dans lequel se trouvait leur école. La fillette n’avait aucune difficulté à contrôler son embarcation et à l’aide de sa pagaie, elle dirigeait la pirogue selon un itinéraire qu’elle connaissait par cœur. En chemin ils ne croisèrent aucuns de leurs camarades d’école. Ils étaient déjà en retard et Bayani commençait à regretter d’avoir fait la grasse matinée.

Une fois arrivés au port du village situé au pied d’un des plus grands sommets de la région, les deux enfants coururent jusqu’à leur école. Devant les portes, Uma donna un petit cahier corné et un crayon à son frère, lui souhaita une bonne journée et rejoignit sa classe. Malgré leur précipitation, les cours avaient déjà commencé depuis un bon quart d’heure et elle n’échappa pas à la sanction des dix coups de rotin sur les doigts. Mais tout le temps de la torture, elle ne pensa qu’à son frère qui devait lui aussi souffrir le martyr. Elle se promit de le réveiller plus tôt le lendemain. La matinée se passa sans autres encombres et lorsque la cloche sonna la pause de midi, Uma et ses amis se rendirent dans la cour. Chacun sortit de son sac des gâteaux de riz et autre casse-croûte alléchant, pendant que d’autre allèrent s’acheter de quoi grignoter pour tenir le reste de la journée. Alors qu’Uma partageait son repas avec ses camarades et discutait joyeusement, Bayani apparut en pleurs et le nez dégoulinant de sang.

– Uma, pleura le garçon, une fille m’a tapé et elle m’a volé mes boulettes de riz et mon ananas !

Les larmes de Bayani n’arrêtaient pas de couler et son visage d’ordinaire si jovial n’était plus qu’une mare d’eau et de morve.

– Calme-toi Bayani, le consola Uma. Montre-moi qui t’as fait ça, je vais lui régler son compte à cette sale voleuse !
– C’est elle là-bas, à côté de l’arbre, avec les deux couettes.

Uma connaissait bien la gamine qui avait maltraité son petit frère, elle avait pris l’habitude de raquetter les plus jeunes de l’école. Uma n’avait jamais cherché à l’arrêter auparavant, mais aujourd’hui elle s’en était prise à la mauvaise personne. Elle s’avança d’un pas décidé vers la voleuse de déjeuner. Arrivée à sa hauteur elle la poussa violemment sans que l’autre ait le temps de réagir.

– Hé ! Qu’est-ce qui te prends, toi ?
– C’est toi qui a volé le déjeuner de mon petit frère ?
– Oui c’est elle, confirma Bayani qui était caché derrière sa sœur.
– Sale petit cancrelat ! s’exclama la coupable. Tu es allé tout raconter à ta grande sœur, hein ? La prochaine fois je te le ferais payer !
– Je te le déconseille sale vipère, sinon t’auras à faire à moi ! la menaça Uma.
– Maigre comme tu es, tu n’arriveras même pas à me toucher.

A ces mots Uma se jeta sur son adversaire et elles roulèrent toutes deux dans la terre. Se débattant et se rendant coup pour coup. Uma lui tirait les cheveux et la mordait dès qu’elle en avait l’occasion, tandis que la voleuse abattait de lourd coup de poing sur la vaillante Uma. Finalement le combat pris fin quand un professeur sépara les deux fillettes.

– C’est elle qui a commencé, expliqua avec précipitation la fille aux couettes.

Ses amies confirmèrent ses dires et ainsi le professeur en conclut qu’elles disaient la vérité. Bayani tenta de défendre sa sœur, mais c’était peine perdue, car le professeur n’était pas enclin à écouter les paroles d’un retardataire.

– Vous êtes exclus pour la journée. Vous reviendrez demain, et j’espère que vous vous comporterez de manière plus correcte. Filez maintenant, je ne veux plus vous voir !

Uma attrapa son frère et ils quittèrent l’école. Ils filèrent jusqu’à leur bateau, mais ne retournèrent pas tout de suite chez eux. Leur oncle serait surement en colère de les voir revenir aussi tôt. Ils seraient de nouveau durement battus, et Uma ne voulait pas que son frère paye à nouveau pour ses erreurs. Elle se devait de le protéger à tout prix. Ils restèrent donc sur la rive. Uma nettoya, à l’aide de son mouchoir, le sang coagulé dans le nez de Bayani, puis ils restèrent allongés sur la terre, côte à côte.

– Dis Uma, tu crois que c’est possible de voler comme un oiseau ?
– Pas tout à fait. Mais j’ai lu dans un livre de l’école qu’il existe de grosses boîtes volantes qui ont des ailes comme les oiseaux. Et avec, tu peux voler dans les airs, très haut. Je crois que ça s’appelle un avion.
– Un avion, répéta Bayani d’un air pensif. Moi j’aimerai bien voler dans un avion un jour.
– Moi je préfèrerai pouvoir nager comme un poisson. Et pouvoir respirer sous l’eau.
– Oh oui, moi aussi ! Moi aussi, Uma ! Ce serait tellement amusant. On pourrait nager jusqu’au fond de la mer. Et on aurait des gros yeux tout brillants, ajouta-t-il en écartant ses paupières avec ses doigts.

Il se pencha au-dessus de sa sœur et imita le poisson. Uma trouvait la grimace de son frère très amusante. Elle ne put réprimer un fou rire. Encouragé par les rires de sa sœur, le garçonnet se leva et fit semblant de nager dans l’air, frétillant tout comme les poissons qui sortaient des filets de pêche. Puis il mima la pieuvre, le crabe et ainsi de suite. Uma riait tellement qu’elle en pleurait. Bayani était si drôle, si innocent. Toujours à vouloir faire le pitre. Il était le rayon de soleil de ses journées. Même quand la pluie tombait, même quand tout allait mal.

– Regarde-moi Uma ! Je vais faire l’oiseau cette fois !

Il courut vers le bord de l’eau, ses pieds étaient baignés jusqu’aux chevilles. Et il courait encore et encore le long de la rive en battant des bras. Uma l’observait en silence, profitant de ce petit moment qui n’appartenait rien qu’à eux. Il commença à chanter la berçeuse que sa grand-mère avait l'habitude de chanter quand Uma était petite et qu'elle faisait des cauchemars.

- Uma, Uma Uma dai ! Uma, Uma Uma dai ! Uma, Uma dai !

Il avait une petite voix cristalline qui apaisait Uma. Elle ne savait pas pourquoi, mais son frère adorait chanter cette petite chanson. Il devait l'avoir assimilée à force d'entendre leur grand-mère la chanter. Au fond peu lui importait les raisons pour lesquelles Bayani aimait reprendre cette berçeuse, car elle adorait l'entendre la fredonner. Cela prouvait qu'il était heureux. Soudain, Uma fut tirée de ses pensées par la voix paniquée de son frère.

– Uma ! Uma ! Regarde, le ciel est en feu !

Uma porta son regard vers le ciel et découvrit au loin d’énormes nuages noirs qui avançaient tels deux mains destructrices. Quelques éclairs apparaissaient à intervalle régulier. Cela n’annonçait rien de bon, Uma le savait mieux que quiconque. Elle avait déjà assisté à plusieurs tempêtes. Leur maison avait été détruite et certains pêcheurs n’étaient jamais rentrés. Les vents allaient se lever, la Mer allait se déchainer et tous les éléments pactiseraient pour détruire tout sur leur passage. Mais les nuages menaçants semblaient encore loin. Alors Uma estima qu’elle avait sans doute le temps de prévenir son père. Elle connaissait les lieux de pêches où il se rendait. C’était une tentative risquée, mais elle n’avait pas vraiment le choix. Uma avait peur que les prières ne suffisent pas cette fois ci.

– Viens Bayani ! Il faut aller prévenir papa qu’une tempête arrive droit sur lui.

Ils embarquèrent dans leur pirogue et la fillette pagaya aussi vite que ses bras le pouvait. A mi-chemin une pluie violente commença à les harceler. Cependant, Uma n’abandonna pas, malgré le froid et la peur, elle continua d’avancer, ne perdant pas de vue son objectif. Derrière elle, son frère s’accrochait au rebord de la pirogue. Cela devenait de plus en plus difficile de maintenir le cap avec la houle violente qui les ballottait dans tous les sens. D’autant plus que le ciel s’était assombri à une vitesse impressionnante. Et combiné à la pluie, cela empêchait Uma de voir à plus d’un mètre de distance. Les vagues montaient si haut que les deux enfants ne voyaient plus que la mer déchainée autour d’eux. Leurs repères habituels étaient masqués par des géants faits d’eau et d'éclairs. Soudain, un tourbillon d’eau vint s’abattre sur le côté de la pirogue. Le bateau se retourna et envoya les deux enfants par dessus bord. Uma se retrouva isolée dans l’eau trouble. Elle n’arrivait plus à penser de manière cohérente, ce fut donc son instinct qui prit le dessus. Il fallait qu’elle nage. Uma essaya de combattre les courants qui l’emportaient loin de la pirogue. La tâche était difficile, mais à force de persévérance elle réussit à s’accrocher à son embarcation. Elle la retourna et parvint à remonter dedans sans vraiment savoir comment elle avait fait. Elle s’était sentie comme poussée hors de l’eau. Une fois sur l'embarcation, elle se rappela que son petit frère était avec elle. Complètement perdue, ses yeux balayaient la surface agitée de la Mer. Elle ne voyait qu'un abysse noir sous la surface et aucune trace de son petit frère. Les larmes se mélèrent aux torrents d'eau qui fouettaient le visage de la fillette.

- Bayani ! hurla-t-elle. Bayani !

Mais seuls les sifflements du vent et le tonerre lui répondirent. Uma avait perdu son petit frère. Il avait été englouti par les flots contrariés. Elle n'avait pas priée pour Bayani, jamais, car elle s'était toujours promis de veiller sur lui. Elle se laissa secouer par les vagues menaçantes sans même chercher à se retenir. Elle n'avait plus envie de se battre. Son monde venait de s'écrouler. Son petit frère si innocent, si bon ne méritait pas d'être emporté. Alors Uma pria, il ne lui restait plus que ça à faire à présent. Mais elle ne pria pas pour son propre salut. Non, elle préféra demander à la Mer de lui rendre son frère et à la place de prendre sa vie. Elle pria avec force, mais la Mer resta sourde à sa demande. Bientôt elle aperçut un poisson volant sortir de l'eau. Il resta tout près de sa pirogue et Uma l'observa avec surprise. Que faisait-il à la surface? Il serait plus à l'abri dans les profondeurs ! pensa-t-elle.

Mais le poisson continuait de planer dans les vents violents. Puis tout d'un coup il plongea et ressortit un peu plus loin. Uma plongea sa main dans l'eau pour le rattraper, mais chaque fois le poisson s'éloignait un peu plus. Hypnotisée par ce ballet irréel, elle le suivi pendant un long moment, sans se rendre compte qu'elle s'éloignait du coeur de la tempête. Pour finir, elle se retrouva à l'entrée de son village sur pilotis. Elle leva les yeux au ciel et remarqua qu'il était dégagé. Plus aucunes traces de nuages noirs, ni aucune pluie. Cependant plus loin vers l'horizon, la tempête continuait d'agiter les élements. Uma voulut remercier le petit poisson volant, car il l'avait guidé jusqu'à un endroit sûr. Mais le poisson avait disparu.

Puis, Uma rejoignit sa grand-mère et son oncle, et leur expliqua tout ce qui s'était passé.

– Ça ne sert à rien de pleurnicher gamine ! dit l'oncle d'Uma. Ça n'a jamais ramené personne. Il est mort et il faut t'y faire. Inquiète toi plutôt du sort de ton père qui est en ce moment même au centre de cette saleté de tempête.

Cet oncle était le plus odieux que la Terre n’ait jamais porté. Ses paroles avaient aggravé le chagrin de la petite fille qui pensa alors qu'elle allait aussi perdre son père. Après une attente interminable assise sous l'auvent de sa maison, un miracle s'opéra. Au loin, par devant le soleil couchant, Uma vit les contours des pirogues de pêcheurs. Toutes les autres familles qui attendaient elles aussi le retour inespéré de leurs maris, pères et fils sentirent le soulagement au fond de leur coeur. Des cris de joies parcoururent tous le village. Quand Uma aperçut son père, elle ne put retenir des larmes de joies. Elle sauta dans les bras de ce dernier dès qu'il posa un pied sur le ponteaux.

– Je vais bien ma chérie, c'est fini, la réconforta-t-il. C'est incroyable tu sais, nous pensions être tous condamnés, mais un banc de poissons, brillant sous la surface, nous a guidé jusqu'ici. Les esprits nous ont sauvés la vie ! Mais dis-moi, où est ton frère, Uma ?

Uma fut incapable de formuler la moindre réponse. La peine immense qu'avait provoquée la disparition de Bayani avait un moment était mise sous silence par l'attente du retour de son père. Maintenant toute la douleur et la culpabilité refaisaient surface dans son esprit. La souffrance intenable la figea complètement. C'est sa grand-mère qui se chargea de raconter l'accident qui était survenu en mer.

Le père d'Uma n'avait pas pu retenir ses larmes. Son fils si gentil, si joyeux n'avait pu être sauvé. Il n'en voulait ni à Uma, ni aux esprits de l'eau. Il avait depuis longtemps compris qu'il ne servait à rien de chercher un coupable, car le désir de vengeance n'engendrait que plus de souffrance. La Mort était la compagne étroite des pêcheurs, il fallait l'accepter. D’autres pleurs s’élevèrent tout près d’eux, car certains de ses compagnons avaient péris eux aussi. On décida que les rituels consacrés aux defunts auraient lieu dès le lendemain.

Ce jour-là, ce fut tout le village qui navigua sur la Mer. Et chacun offrit une couronne de fleur à leur Mère nourricière. Les villageois demandèrent à l’esprit de l’eau de prendre soin de leurs compagnons. Et même Bayani reçut les hommages qu'on offrait ordinairement aux hommes courageux.

Uma était restée silencieuse durant toute la cérémonie et une fois de retour dans sa maison, elle se plongea dans les tâches du quotidien. Elle attisait le feu dans la cuisine quand sa grand-mère la rejoignit et s'accroupit à ses côtés. Elle entoura de ses bras frêles sa petite fille et posa sa tête au dessus de la sienne. Uma ne bougea pas.

Uma, Uma Uma dai. Uma, Uma Uma dai, chanta-t-elle de sa voix cassée tout en berçant d'un mouvement lent la fillette.

Uma sentit alors le poid de l'absence de son frère. Elle ne reverrait plus ses petits yeux bridés, elle n'entendrait plus sa petite voix méliodieuse, elle ne rirait plus à ses singeries, ni ne pourrait observer son sourire malicieux. Alors Uma se mit à pleurer. Blottie contre sa grand- mère, le chagrin ne pouvait plus être contenu. Elle se rendit compte à quel point son coeur était gros. Trop gros pour sa poitrine. Elle le sentait pousser sur ses côtes, essayant de s'agrandir davantage. Et ça lui faisait mal. Elle supplia intérieurement pour que les prédictions de son oncle se concrétisent et qu'elle puisse exploser. Cela mettrait enfin un terme à toutes ses souffrances. Mais rien ne se produisit. Uma savait que la douleur était indélébile, qu'elle ne la quitterait jamais.

– Ne pleure pas Uma, dit avec douceur la vieille femme. Bayani est parmi les esprits à présent. Il doit leur faire une de ses grimaces qui nous faisaient tant rire. La Mer s’est laissée charmer par son doux visage et elle l’a emporté pour qu’il lui tienne compagnie. En échange elle a épargné d'autres vies. Elle donne et elle reprend, c'est ainsi depuis la nuit des temps, Uma. Ne sois pas triste mon enfant. Ecoute ! N'entends-tu pas la petite voix de ton frère? Là dans le remous de l'eau sous nos pieds.

Uma n'arrivait pas à stopper le flot de ses larmes, Bayani, n'etait plus à ses côtés et la Mer n'était plus son amie. Elle ne voulait pas l'écouter, elle ne voulait plus entendre ses mensonges. Cependant, au bout de quelques instants, le clapotis de l'eau salée contre les pilliers de sa maison se modifia. Et elle l'entendit, cette voix dont parlait sa grand-mère : la voix de son petit frère. Ce ne fut qu'un mumure au début, mais en tendant l'oreille Uma entendit Bayani chanter la berçeuse avec une telle douceur qu'elle se sentit apaisée. Elle n'en voulait plus à la Mer, elle était toujours triste mais elle savait qu'à présent Bayani veillait sur leur famille et qu'un jour elle le reverrait. Elle finit par s'endormir dans les bras de sa grand-mère, bercer par la voix de son frère.

La Mer peut-être cruelle, il ne faut pas la sous-estimer. Mais si vous persistez à vouloir vous aventurer en eaux inconnues, préparez-vous au meilleur comme au pire. Soyez attentif voyageur des mers, écoutez les murmures qui se cachent dans le remous de l’eau. Peut-être que vous aussi vous pourrez entendre la voix du petit Bayani. Et si vous vous retrouvez dans une mauvaise posture, il viendra sans doute à votre aide. Pour le remercier parlait lui de sa grande soeur bien aimée, alors il vous répondra par son chant favoris :

- Uma, Uma Uma dai. Uma, Uma Uma dai...
End Notes:
J'espère que cela vous a plu. Juste je vous dévoile ma contrainte surprise, mais je suis certaine que vous avez deviné en lisant la nouvelle: "un sacrifice humain devra avoir lieu".

Merci d'avoir lu et n'hésitez pas à laisser un commentaire. ^^
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