La normalité chez les autres by Ephemere
Summary:

Sinto risky sur deviantart
Le vieux, roc impassible, n'attend plus rien. L'enfant, lui, furète, pépie, vole, cherche à comprendre. Entre les deux, la mer.
Participation au concours "En eaux troubles", contrainte surprise

Categories: Contemporain Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Concours En Eaux Troubles
Chapters: 1 Completed: Non Word count: 1971 Read: 2093 Published: 20/11/2013 Updated: 21/11/2013
Story Notes:
Ecrit dans le cadre du génialissime concours de Dedellia et Yunus, "En eaux troubles"

J'ai pris le risque de choisir la contrainte surprise pour ce concours, et même si je suis restée les doigts au dessus du clavier lorsque je l'ai apprise, complètement paniquée par l'absence totale d'inspiration, c'est finalement venu très vite.

1. Chapitre 1 by Ephemere

Chapitre 1 by Ephemere
Author's Notes:
Voici le résultat d'une intense réflexion, de deux nuits blanches lors desquelles je bondissais parfois hors de mon lit pour noter ce qui me passait par la tête, d'une douzaine de litres de thé pour me donner du courage, et du soutien moral mais légèrement perplexe de mon homme.

Naaan en fait, j'ai écrit cet OS tout d'une traite, en une heure, mais ça casse tout si je le dis ^^
« J'adore le bruit des vagues », dit l'enfant avec une simplicité étonnante. Une simplicité d'enfant.

Le vieux acquiesce, tire sur sa pipe éteinte et s'assied précautionneusement sur le pont.

« Tu lis dans mes pensées.

- Non, nie l'enfant après quelques secondes de réflexion. Je ne sais pas lire dans la tête des autres. Personne ne pourrait, je pense. Tu imagines le bruit que ça ferait là-dedans ? ajoute-t-il en tapotant sa tête de son index replié. Tout ce bruit... Les pensées, c'est fait pour voler. Tu entends la mouette là-bas ? Eh bien, dans deux secondes, j'aurai oublié son cri et je penserai à autre chose. Aux pas sur le pont ou à la voix du capitaine par exemple –il penche la tête sur le côté– Il me fait un peu peur d'ailleurs, le capitaine. Il a toujours l'air si en colère ? »

Le vieux sourit.

« Il n'est pas vraiment en colère. Il aime juste crier fort.

- Ça lui donne l'impression d'être important ?

- Si on veut.

- Pourtant il n'a pas besoin de ça. Même si je bouche mes oreilles je sens qu'il est là. Et il ne le sait pas.

- Non. Toi tu le sais, moi aussi, les autres le savent, mais généralement on ne se connaît pas si bien que ça.

- Et quand on vieillit, on se connaît mieux ? »

Le vieux prend un air songeur.

« Pas forcément mieux, mais on se connaît différemment. Disons qu'on a plus de détachement avec soi-même et qu'on est capable d'oublier qu'on habite son corps. On est plus libre.

- Ah. –l'enfant réfléchit puis sourit– J'aime bien la mer. Chez maman, on avait une rivière qui traversait le jardin. J'aimais bien sauter par-dessus. Parfois je tombais dedans, mais elle arrivait toujours très vite.

- Les mamans sont comme ça.

- Je pense, oui. Mais ici, c'est différent. Le bruit change. Chez maman, c'est un glouglou très doux, comme quand on fait couler de l'eau du robinet de la cuisine. Là, c'est immense, ça remplit les oreilles. J'aime beaucoup. L'odeur, aussi. Maeva dirait que ça pue, mais moi je trouve que c'est juste autre chose. Pourquoi est-ce que les gens aiment pas ce qu'ils ont jamais senti ? »

Un rayon de soleil glisse dans les cheveux de l'enfant et éblouit le vieux. Une main en visière pour se protéger de la lumière soudainement aveuglante, il se redresse sur les coudes, tousse et répond :

« Les gens ont trop l'habitude des choses. Il y a plein d'endroits dans le monde, et dans chacun de ces endroits il y a une odeur différente. Les gens ont peur de ces nouvelles odeurs, parce qu'ils ont peur de ce qu'ils ne comprennent pas. La différence fait peur, c'est comme ça. Et ça n'est pas que pour les odeurs.

- Pourtant moi je n'ai pas peur !

- Tu n'as pas encore la caboche remplie des mots des adultes, et c'est tant mieux. Tu peux encore aller partout et t'émerveiller de ce que tu vois.

- Et pour toi ?

- Moi c'est l'inverse. Je suis trop vieux pour entendre les mots des autres. Ils glissent sur moi. Je vis comme je veux et je n'ouvre mes oreilles qu'à la mer. C'est la seule femme qui vaille la peine d'être entendue.

- T'as jamais été amoureux ?

- Si bien sûr, des centaines de fois. Ç'a toujours été magique. Et vient un moment où ça ne marche plus comme ça. Où l'autre part et où il ne reste plus que toi. À ce moment-là tu as le choix. Ou tu restes et tu pleures sur ton sort, ou tu pars et tu te fabriques une nouvelle vie.

- Et ça vaut la peine ?

- Bien sûr. Tu n'entends pas la mer ? Elle me chuchote des paroles d'amours. Dès qu'une vague éclate, dès que l'écume jaillit. »

Concentré, l'enfant n'ose plus bouger. Il écoute.

« J'entends, dit-il finalement. J'entends mais dans ma tête, c'est à moi qu'elle parle. Pourquoi ?

- Parce qu'elle n'est pas égoïste, parce qu'elle pense à tous les délaissés. Ou plus simplement à tous ceux qui peuvent l'entendre. Et il n'y en a pas beaucoup, je peux te le garantir. »

L'enfant redresse instinctivement le buste, empli de fierté, heureux de son appartenance à cette catégorie de privilégiés. Ceux à qui parle la mer.

« Tu veux pas savoir ce qu'elle me dit ?

- Non. Ça ne regarde que toi. C'est entre elle et toi.

- Ah. –nouveau silence– Tu sais, j'ai reçu de l'eau sur le nez, tout à l'heure. Quand la goutte d'eau a glissé jusque dans ma bouche, j'ai trouvé ça salé. Comme quand je pleure.

- Certains disent que la mer est née des chagrins des hommes. D'autres que c'est un phénomène strictement scientifique, qu'elle arrache à la croûte terrestre son sel.

- Mais toi tu n'y crois pas.

- Que j'y crois ou non, le résultat est le même. La mer est salée, c'est le plus important. Le reste, c'est des foutaises ou le résultat de longues recherches d'hommes qui n'ont rien d'autre à faire.

- Peut-être que pour eux c'est important de savoir ?

- Sûrement. Mais pour moi, j'ai passé trop de temps à m'interroger sur le pourquoi du comment. Que chacun croit ce qu'il veut. Chacun sa réalité. Et tu sais quoi ? Si tout ce qu'on croit est réel, alors peut-être vaut-il mieux croire aux fées qu'à la science. »

L'enfant médite ces paroles.

« Et toi, tu crois en quelque chose ?

- On croit toujours à quelque chose. Je crois à l'existence des hommes, c'est déjà ça. Après, entre y croire et vouloir vivre avec, il y a un sacré fossé.

- Donc tu as voulu vivre avec la mer. Ça se comprend. Moi aussi je voudrais voyager, jamais poser le pied par terre. Je crois que j'aimerais bien vivre sur un bateau. Peut-être pas toute ma vie bien sûr, parce qu'il y a plein de choses que je veux voir –la Chine, les dragons, les fées par exemple, mais pour m'y reposer. J'aime bien l'odeur et le bruit.

- Et les couleurs ? Tu ne m'as pas parlé des couleurs que la mer prend pour toi.

- Elle a des couleurs différentes ?

- Bien sûr. Pour chacun. Tout a une couleur. Une nuance, plutôt. Ceux qui ne l'ont jamais vu l'imaginent bleue et régulière. Mais la mer gronde, elle tempête, elle brise sans pitié, elle déchire. Et puis elle se calme et redevient étale, mais jamais vraiment plate. Comme si à tout moment, elle pouvait te sauter à la gorge. Seuls les ignorants se croient toujours en sécurité. Et toi, quelle est ta couleur ?

- Je la vois pas vraiment comme une couleur. Moi, ce que je ressens pour les choses, c'est leur son. Parfois les odeurs ou le goût, mais jamais les couleurs. Tout le monde ressent les choses comme il veut, j'imagine. Et puis ça change toujours. Le bouquet de lilas de maman, par exemple. Quand elle l'a reçu, il sentait bon. Ça sentait le nouveau, tu comprends ? Et puis le lendemain, quand elle l'a mis sur sa veste, l'odeur avait changé. Je m'y étais habitué et ça ne me faisait plus pareil. Est-ce qu'on s'habitue à tout ?

- Ça, je ne saurais pas te le dire. Je suis un vieux, bon pour la décharge, alors je prends tout ce qu'on me donne. Pas sûr que j'arrive encore à m'émerveiller, mais j'apprécie. Vraiment.

- Et c'est pas un peu triste ? Je veux dire, après, à quoi ça sert de vivre ?

- Ce n'est ni triste, ni gai. C'est comme ça. Peut-être que certains arrivent à rester émerveillés toute leur vie. Pour moi, ça ne marche pas comme ça. Un jour, un mécanisme s'est cassé dans mon cœur et depuis, je regarde, je savoure aussi, mais je n'ai plus jamais eu le sourire que tu as eu quand tu as vu la mer pour la première fois.

- Senti, rectifie l'enfant.

- Si tu veux. C'est drôle que tu ne décrives pas avec tes yeux.

- Chacun fait comme il veut, dit l'enfant, buté –Le vieux ne le contredit pas– Et sinon, j'ai vraiment souri ?

- Quand tu te regardes dans une glace, qu'est-ce que tu vois ?

- Pas grand-chose.

- Normal, parce qu'il n'y a rien à voir. Un vrai sourire, qui transforme les gens, ça n’apparaît jamais sur les miroirs.

- Tant mieux. J'aime pas l'idée que mon sourire reste prisonnier. Il est libre, il a le droit de partir. Comme les oiseaux, comme les pensées. Parce que c'est ça un sourire, non ? Maman dit que lorsqu'on sourit, on donne à quelqu'un du bonheur. Donc quand j'ai senti la mer pour la première fois, je t'ai donné du bonheur ?

- Plus que ça. »

L'enfant sourit à nouveau, content de lui.

« C'est bizarre, tu disais tout à l'heure que la mer prenait les choses aux gens, mais en fait, grâce à elle, t'es heureux.

- C'est ce qui fait son charme. Toi qui parlais d'habitude, si la mer ne faisait que des cadeaux, où serait le plaisir ? On s'en lasserait, crois-moi. On n'y prendrait plus garde à la longue. Quand tu ne sais pas à quoi t'attendre, voilà le vrai bonheur. C'est ça la vie. Des hauts, des bas, des crêtes quoi.

- Des crêtes…, répète l'enfant, pensif. Et les mouettes, tu les entends ? »

Le vieux secoue la tête, chagriné.

« Non. Ça fait longtemps que je ne les entends plus. Mes oreilles ont déclaré forfait depuis longtemps.

- Et ça te rend triste ?

- Un peu. Mais après coup, quand j'y réfléchis, c'est grâce à la défaillance de mes oreilles que je vois les vagues et que je sens l'odeur de la mer.

- C'est bien. Il faut jamais regretter. Jamais.

- Et d'où tu sors ça ? »

L'enfant se frappe solennellement la poitrine.

« De là. Parfois ça fait trop mal, alors je me dis comme toi que ça m'aide pour entendre, sentir et goûter. Mais si je regrette, pfffit, j'arrive plus à vivre. Et vivre c'est le plus important non ?

- De quoi est-ce-que tu...

- MALO !!! Oh mon Dieu, recule-toi s'il te plaît ! Mais qu'est-ce qui t'a pris de te sauver comme ça ? J'ai eu si peur ! »

La femme le sert dans ses bras, l'enveloppe dans son étreinte à la saveur de violette et le couvre de baisers.

« Et vous, pourquoi l'avez-vous laissé s'approcher du bastingage ? Il aurait pu tomber !

- Calmez-vous, il aurait pu se tenir aux cordages en cas de secousse.

- Il n'aurait rien pu faire, il ne les aurait pas vus, il est aveugle ! »

Le vieux regarde l'enfant qui se recroqueville.

« Je voulais pas te le dire. Je voulais voir ce que ça faisait d'être normal, juste une fois. Maman, je te jure que je recommencerai pas. »

« Je voulais voir ce que ça faisait d'être normal ».

Le cœur complètement amorphe du vieux se brise alors que la mère rentre avec son fils. Et en se brisant il se remet à battre.

« Je voulais voir ce que ça faisait d'être normal ».
End Notes:
J'espère que vous avez apprécié. Pour la petite histoire, je travaillais avec des enfants aveugles et ils m'ont appris tellement de choses que ce texte, au fond, est un hommage.

Ma contrainte était : "A la fin de votre histoire, nous devons apprendre que le personnage principal n'est en réalité pas celui qu'il a prétendu être"
Cette histoire est archivée sur http://www.le-heron.com/fr/viewstory.php?sid=772