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Notes d'auteur :

Just A Girl de No Doubt ici (paroles en italique)

Lorsque je descends du bus climatisé, la chaleur s’échappant du bitume me saisit. Une chaleur intense. Étouffante. Oppressante. De celles qui brûlent les narines et rendent la gorge sèche en quelques secondes. Au coeur du désert des Mojaves, il ne fait pas bon rester dehors lorsque le soleil est au Zénith. Devant moi se dresse un Sphinx énigmatique, gardien d’une sombre pyramide. Voici Louxor et son ambiance extravagante. En cette période creuse, j'ai eu une offre à prix cassé dans cet hôtel-casino 5 étoiles. Le luxe après des semaines à dormir chez l’habitant ou en auberge de jeunesse ! Une fois dans le gigantesque hall pyramidal, l’air conditionné me rafraîchit agréablement. La réceptionniste hausse imperceptiblement les sourcils en apprenant que la réservation ne concerne que moi.

Car je ne suis qu'une fille, une petite fille.

Pourtant, je ne suis pas la première à bourlinguer solo, loin de là. Mais il faut croire que ça ne laisse pas indifférent. Chacun a son avis sur la question, admiratif ou intrigué, inquiet ou consterné. Bien sûr, voyager ainsi n’a rien d’un long fleuve tranquille. Si un problème se présente, il est impossible de se concerter et on ne peut compter que sur soi. Pour une erreur de jugement, il n’y a que moi à blâmer. Malgré cela, je me suis aperçue que la solitude n’était pas le fardeau que j’imaginais. Finalement, ce face-à-face intime me convient plutôt bien. Il me permet d’apprivoiser doucement l’animal sauvage que je suis devenue. Je prends soin de mes blessures. Calmement. J’écoute mes envies, mes désirs. Sans pression. Et autour de moi, il y a bien plus de bienveillance que d’agressivité. Est-ce lié à mon isolement ou simplement parce que je suis une femme ?

Je ne suis qu'une fille, toute jolie et petite.

Ma faiblesse apparente exaltent les instincts protecteurs des étrangers. Surtout ceux des hommes. Lorsque ma voiture, louée pour la journée, s’est ensablée au Lake Powell, plusieurs m’ont apporté leur aide sans rien exiger en retour ni poser de questions. Un jeune blond dans son tee-shirt rouge m’a escortée jusqu’à la rive pour trouver un conducteur apte à me remorquer. Un latino bedonnant a ensuite accroché son 4x4 à ma Chevrolet, n’hésitant pas à se coucher dans le sable. En deux temps trois mouvements, l’affaire était réglée.

Je ne suis qu'une fille...

Ces élans généreux et spontanés me consolent. En définitive, l’Autre n’est pas si dangereux et l’univers se révèle plutôt accueillant. Le danger ne rôde pas à chaque croisement pour me dévorer impunément à l’heure du crime. Et puis, il y a de quoi s’émerveiller encore. La vie est là. Foisonnante. Jaillissante. Il y a du beau et du vrai dans ce monde même si je l’avais oublié. Ces mois sur la route me redonnent peu à peu foi en l’humanité. Foi en moi aussi. Avant, le célibat me terrifiait. Je n’envisageais pas l’avenir sans un compagnon. Il me semblait essentiel de bénéficier de son affection, de son attention ou de sa protection. Jamais je ne me serais lancée dans un tel périple seule. Ce voyage est en quelque sorte initiatique, une façon de tester mes limites et d’affronter mes angoisses. Sans ciller, je regarde mes failles et je tente de les accepter. Finalement, il semblerait que je sois capable de m’en sortir par mes propres moyens. Et ça me rend fière. Très fière. La peur n’aura pas eu le dernier mot.

J’ouvre la porte de ma chambre et sa taille m’arrache un sifflement. Elle est immense ! Ses deux lits King Side aux draps immaculés n’attendent que moi et je ne résiste pas à l’envie de me jeter dessus dans un gloussement ravi. Je regrette presque de ne pas avoir réservé plus longtemps ici. C’est l’atmosphère décadente de Las Vegas qui m’a freinée. Je n’étais pas sûre de m’y plaire… Sans même défaire mon sac, je fouille pour récupérer un maillot de bain. Direction la piscine extérieure et son cocktail de bienvenue. En arrivant sur les lieux, l’affluence est impressionnante. Hors saison, je pensais qu’il y aurait moins de monde mais l’endroit est bondé. Un instant décontenancée, je réalise qu’il est vendredi et tout s’éclaire. Les Américains sont venus s’encanailler pour le weekend dans la Sin City. Ça ne m’empêche pas de me glisser dans l’eau avec délice, un Mai Tai à la main. Battant mollement des jambes accoudée au rebord, je repère rapidement le manège de deux jeunes gens à l’écart. Ils me dévisagent, insistants.

Je ne suis qu'une fille… Regarde-moi, juste ton prototype typique.

Si je devais établir un top 3 des inconvénients à voyager seule, celui-ci aurait probablement sa place. Ma solitude semble encourager tacitement les avances. Puisque je ne suis pas accompagnée, je suis forcément disposée à flirter. Comme si une femme était incapable de se suffire à elle-même. Comme si je n’attendais qu’un beau mâle pour me délivrer de ma tour d’ivoire. Foutaises ! C’est tellement irritant. Je leur tourne le dos avec l’espoir que ce message non-verbal suffise.

Oh... J'en ai marre ! Oh... Ai-je été assez claire ?

Malheureusement, ce n'est pas le cas. Absolument pas découragés, ils se matérialisent à mes côtés, avec leur sourire avenant, leurs solaires griffées et leur bronzage soigné. Un fluet et un plus épais. Ils badinent en m’interrogeant sur les raisons de mon séjour. J'essaye de couper court seulement les importuns s’obstinent. Balayant les environs à la recherche d’une issue, je croise un regard amusé.

Une pétillante rousse aux boucles folles m’observe vers le bar flottant. Un clin d’oeil de connivence répond à ma grimace exaspérée et en quelques brasses, elle est sur nous. Le plus naturellement du monde - comme si elle était née pour ça - elle m’enlace en collant sa peau pâle et mouillée à la mienne. Langoureusement, elle se penche pour embrasser ma nuque. Bien que surprise, je m’efforce de rester impassible pendant que les dragueurs du dimanche se décomposent. Un fou rire me gagne mais je mords ma joue pour éviter de révéler le subterfuge. Les gaillards s'éloignent à la vitesse de l’éclair sans demander leur reste. Il ne nous en faut pas plus et nous éclatons de rire. Des soubresauts m’agitent jusqu’aux larmes et en récupérant mon souffle, je note dans un coin de ma tête cette stratégie diablement efficace.

– Siobhán.

– Madison.

Je ne suis qu'une fille, vivant en captivité.

Mon sauveur est une Irlandaise, également voyageuse solo. Ces dons Juans de pacotille l’ont aussi abordée un peu plus tôt sauf qu'elle s’en est facilement débarrassée. Avec un naturel désarmant, Siobhán me demande si j’ai déjà une robe pour la soirée. D’un ton docte, elle affirme que pour déambuler dans les casinos ou siroter un Martini, la tenue adéquate s’impose. Ni une, ni deux, elle me propose d’aller faire un tour chez Ross Stores, Dress for less. Là-bas, il y a des allées et des allées de robes et je devrais y trouver mon bonheur. Sa bonne humeur est communicative et je me laisse entraîner, sourire aux lèvres. Il y a si longtemps que je n’ai pas fait de shopping…

C’est un des avantages de ce road trip au jour le jour. J’ai la liberté de saisir les opportunités lorsqu’elles se présentent. Je profite des rencontres imprévus, sans savoir de quoi demain sera fait. En fin de compte, l’inconnu se révèle plus grisant que nos rêves ronronnants. La vie est pleine de surprises et avec confiance, je la laisse me conduire.

Je ne suis qu'une fille, quel est mon destin ?
Note de fin de chapitre:
Et c'était donc, à nouveau, un chapitre avec Madison en narratrice mais cette fois au "présent". Comme je compte toujours alterner les points de vue, nous retrouverons vite Siobhán ! Merci à tous ceux qui lisent (ou relisent) cette histoire, ça me fait super plaisir et n'hésitez pas à commenter :hug:
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