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Notes d'auteur :

C'est comme ça des Rita Mitsouko ici (paroles en italique)

Il faut que j'moove.

Son chum acquiesce distraitement, plongé dans ses cours de Polytechnique. Justine s’étire puis se hisse hors du canapé. Même s'il faut avouer que les deux matelas mous posés sur de pauvres palettes en bois n'ont de canapé que le nom. Pas facile de s’approprier cet appartement décrépit lorsqu'on a une bourse d'étudiant. Mais ils ont fait avec les moyens du bord. Quelques coussins bariolés. Une guirlande lumineuse made in Thailand qui fait le tour de la pièce. Des photos collées au mur à la pâte à fixe. Tout compte fait, un joli melting-pot coloré et dynamique, à leur image en quelque sorte. Pleine de résolution, la brune passe dans la chambre pour enfiler un leggings et des baskets. Brunch, poutine et burger. Son régime des derniers jours va lui être fatal si elle continue sur cette lancée sans se remettre au jogging. Surtout qu'elle a aussi fréquenté assidûment les endroits branchés où se sucrer le bec. Après tout, on a qu'une vie ! Son casque vissé sur les oreilles, elle balance le son des Rita Mitsouko et claque la porte de l’appartement.

En rythme, elle dévale les étages. Direction le parc du Mont Royal au sommet de la ville. À petites foulées, elle longe le mélange hétéroclite de bâtiments qui bordent le trottoir. De curieux buildings en verre côtoient les vieilles bâtisses. Un patchwork finalement attachant à l’image de sa cité, cosmopolite. Il fait bon vivre à Montréal sans le stress habituel des métropoles. Les habitants sont paisibles et chaleureux. Respectueux. Honnêtes. En tant que française fraîchement débarquée, elle trouve cela surréaliste parfois. La semaine dernière par exemple, à cause d’une panne de réveil, elle a dû piquer un sprint pour attraper son bus. C’est seulement une fois assise à l’intérieur qu’elle a remarqué que son sac était ouvert, sûrement depuis le début de sa course folle. Évidemment, toutes ses valeurs avaient disparu. Catastrophée, elle est descendue du bus pour rebrousser chemin dans l’espoir de les retrouver. Miraculeusement, son téléphone et ses clefs étaient encore sur le sol. Quelques pas plus loin, son porte-monnaie était posé bien en évidence sur le couvercle d’un conteneur. En dix minutes, quinze peut-être, personne n’avait volé ses affaires. Par-dessus le marché, on en avait pris soin. Rien à voir avec Paris !

Elle n’a aucun regret d’avoir migré ici en profitant d’un échange universitaire, suivant une envie profondément ancrée en elle. Son chum l’a suivie sans hésiter. Ils ont donc investi ce vieil appartement avec une chambre supplémentaire. Pour la famille, quand elle vient leur rendre visite. Et le reste du temps, ils la sous-louent sur la plateforme d’Airbnb à un prix modique. Le confort est basique mais l’emplacement idéal, elle est ainsi souvent occupée. En ce moment d'ailleurs, il y a cette fille étrange pour une période indéterminée. Une blonde qui fait peine à voir en ne répondant à ses questions que par monosyllabes. Un comble pour Justine qui étudie la psychologie. C'est déconcertant et frustrant. En général, elle est plutôt douée pour faire parler ceux qu'elle rencontre. Au lycée, elle était même la confidente attitrée de toute une série de connaissances plus ou moins proches. Sauf que son invitée lui résiste. Pâle. Effacée. Comme brisée. Si discrète que quelques fois, elle en oublie sa présence dans ses murs, chantant à tue-tête sous la douche ou dans la cuisine. Et dire qu'au départ, elle a hésité à accepter sa candidature parce que son profil était trop avenant. Certes, elle fait confiance à son chum mais autant ne pas faire entrer le loup dans la bergerie. En définitive, elle s'était inquiétée pour rien. Cette fille ne sort presque jamais de sa chambre. Ni allant, ni projet. Justine ignore tout des raisons de son arrivée au Canada. Elle ne sait pas non plus qu'elle sera la durée de son séjour. Mais comme elle paye et ne fait pas de vague, ça lui convient. Il y a des gens étranges tout de même. C’est comme ça.

Peu à peu, la course engloutit toutes ses pensées. Le calme l’envahit. Inspirer. Expirer. Elle se concentre sur sa respiration en se disant qu'elle devrait courir plus fréquemment. Rien de tel pour relâcher la tension. Finalement, elle parvient au pied des 256 marches qui conduisent au parc. Le souffle court, elle s’accorde une brève pause avant de se lancer. Son cœur bat à tout rompre sous l’effort. Elle manque clairement d'entraînement, néanmoins le challenge la pousse à ne pas s'arrêter. Essoufflée mais ravie, elle arrive enfin au belvédère. Pliée en deux, elle crache pratiquement ses poumons et se moque gentiment d'elle-même. Il faudra vraiment qu'elle se remette sérieusement au sport. Autant pour profiter du panorama que pour récupérer, elle s'accoude à la balustrade en pierre, les joues rouges et le regard brillant. Sous de gros nuages gris, les gratte-ciel s'élèvent, sans charme. Mais elle ne les voit pas. Ce qu'elle contemple, c'est la forêt. À l'orée de la ville, les arbres sont parés pour l'automne, rivalisant de couleurs chaudes, s'agitant paresseusement au gré du vent. La brise légère lui rafraîchit le visage. Autour d'elle, les enfants jouent. Les cyclistes les contournent. Des amoureux se baladent main dans la main. Sur les bancs, des anciens devisent. Chacun profite des derniers instants à l'extérieur avant le long et rude hiver qui arrive. Son premier ici. Elle n'est probablement pas prête à affronter ces journées à -30° C. Elle qui est si frileuse. Cependant, vivre une telle expérience doit être assez exaltant. Elle a hâte. Les rues enneigées dignes de cartes postales. La ville souterraine. Le va-et-vient des déneigeuses. Le patin à glace. Par contre, elle va devoir améliorer sa garde-robe pour résister au froid. Manteau, bottes et compagnie. Ce week-end, elle ira magasiner.

Requinquée, elle repart pour la descente, à petite allure. Le trajet lui semble étonnamment plus rapide et elle est chez elle avant que la nuit tombe. Épuisée. Fière. Dans le couloir d'entrée, Justine se retrouve nez à nez avec sa colocataire fantomatique qui sursaute, l'ayant remarquée au dernier moment. Sérieuse, la blonde l'observe de pied en cap puis demande :

— Tu cours ?

Première bonne nouvelle, celle qu'elle avait étiquetée comme quasiment mutique peut entamer une discussion de sa propre initiative. Deuxième bonne nouvelle, celle-ci a au moins le niveau de déduction d'un enfant de quatre ans. Tout n'est donc pas perdu.

— Oui, répond Justine en esquissant un sourire encourageant.

— Je peux venir avec toi la prochaine fois ?
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