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Notes d'auteur :

Bang a Gong (Get It On) de T.Rex ici (paroles en italique)

Un grand merci à tous ceux qui lisent et me font leurs retours. C'est très précieux ♥
Comme un assoiffé en plein désert, je déchire avidement l’emballage alu et m’empare de mon butin. Le fin chocolat du Kinder Bueno craque sous mes dents et fond sur la langue. Un gémissement de contentement s’échappe de mes lèvres. Aujourd’hui, les Urgences étaient tellement saturées que je n’ai même pas eu une minute pour manger. En quittant le service à 21 heures, il y avait encore 57 patients dont huit présents depuis plus de vingt-quatre heures. Et dire qu’au départ, je visais la maternité. Suite à un stage, je suis tombée amoureuse de l'adrénaline et j'ai changé d'avis. Fatale addiction. Exit la routine. Chaque jour ici est un défi. Sans oublier la diversité de la population. Devant notre guichet se côtoient des individus que tout oppose. Chef d’entreprise faisant un infarctus ou S.D.F. en quête de chaleur au cœur de l'hiver. Patient en crise psychiatrique insultant les chaises ou fêtard alcoolisé du week-end. Femme battue par son conjoint refusant de porter plainte ou mère de famille pointilleuse. Enfant hyperactif ayant chuté de l’armoire ou adolescent migraineux découvrant le Doliprane. Voyageur de la République Démocratique du Congo atteint de paludisme ou jeune gothique aux idées noires. Une vraie Cour des Miracles. L’Humanité. Dans toute sa richesse et sa déchéance.

J’aime mon métier d'infirmière. Sauf lorsque je manque de temps et de moyens pour l’exercer dans de bonnes conditions. L'effectif est réduit quasi quotidiennement. Le personnel soignant est constamment sous pression. Déjà trois ans que je travaille à Lariboisière. Aucun doute, ma date de péremption approche à grands pas. Je suis épuisée. A bout. Ce soir, mon seul rêve est de végéter sur le canapé, enroulée dans un plaid moelleux. Profiter de Netflix et d’un Chaï Latte bouillant et délicieusement épicé. Malheureusement, j’ai promis à des amis de les retrouver pour boire un verre, vendredi oblige. Et puis, c’est vrai qu’il y a une éternité que je ne les ai pas vus. D’ailleurs, ils me le reprochent assez. Ce n'est pas de la mauvaise volonté, entre mon travail et Vincent, il ne reste plus vraiment de place pour eux.

— Tu as vu comme le nouvel interne est canon ?

— Hum, hum, fais-je en secouant négativement la tête.

Ma collègue Alix, petit ouragan à l’énergie débordante. J’ignore son secret pour être aussi pimpante après une telle journée. Souvent, je la charrie en la suppliant de me dévoiler le nom de son dealer. Nous sortons dans la fraîcheur de la nuit. Contre les grilles, des toiles de tissu blanc dénoncent la précarité du système de soin : "Urgences en souffrance", "Soigner sans se faire cogner".

— Mais Madison ! Comment as-tu pu louper ce gars ? s’exclame-t-elle, scandalisée. C’est une BOM-BE !

— J’imagine que j'étais occupée à survivre entre les perfusions et les brancards.

— Rabat-joie. Ce n’est pas parce que tu files le grand amour avec Monsieur Parfait qu’il faut vivre avec des œillères.

Alors que nous traversons le passage piéton pour rejoindre la Gare du Nord, un sifflement admiratif nous arrête. Alix pouffe comme une adolescente puis se rembrunit en reconnaissant l'intéressé. Au contraire, moi, je m'illumine.

— En parlant du loup, grommelle-t-elle. Bon, je file, à demain !

Et elle s'éclipse à la vitesse de la lumière accordant à peine un simulacre de salut à notre vis-à-vis. De toute façon, il n'a d'yeux que pour moi. Vincent. Appuyé nonchalamment contre une moto rutilante. Dans un blouson de cuir. Il passe une main dans ses cheveux sombres en les ébouriffant, le sourire canaille. Lorsque je m'approche, il en profite pour m'embrasser dans le cou en murmurant de sa voix rocailleuse :

— Surprise !

Il n'était effectivement pas prévu au programme. Ça fait longtemps qu'il n'est pas venu m'attendre à la sortie de l'Hôpital. Je suis ravie même si je dois avoir le sex-appeal d'un épouvantail.

— Depuis quand est-ce que tu as une Harley ? lui demandé-je en fronçant les sourcils.

— Trois heures. J'ai eu une prime. Et là, j'ai une furieuse envie de fêter ça avec une charmante coquine, explique-t-il, enjôleur.

Soit il a réellement oublié que je devais sortir, soit il a sciemment choisi de passer outre. Je grimace. Comme je déteste lorsqu'il fait ça. Il sait pourtant que je suis incapable de lui dire non et il en joue sans scrupule.

— Je suis attendue par Aline et Thibaut, annoncé-je vaillamment.

— Oh quel dommage, se désespère-t-il. On dirait que mon dîner en amoureux va tomber à l'eau.

Je me détourne vivement de son regard de Cocker, sinon je suis perdue. A la place, je me concentre sur le grain de beauté qu'il a sur la joue. Une pommette dorée et appétissante. De son pouce, il caresse mon poignet en petits cercles concentriques. Je vais craquer.

— Et puis cette soirée pourrait se terminer de la plus agréable des manières, si tu vois ce que je veux dire, ajoute-t-il, suggestif.

Oui. Je vois tout à fait. Je vois même très bien. Je vais craquer. Langoureusement, il se mordille la lèvre inférieure. Je craque.

— Ok ! soupiré-je. C'est bon ! Faisons-le.

J'ai craqué. Avec un soupçon de culpabilité, j'envoie un bref message à mes amis pour décommander notre rendez-vous, prétextant une fatigue extrême. L'amertume de la mauvaise conscience disparaît néanmoins dès que je me hisse derrière Vincent, me serrant contre lui. Il démarre en trombe et je m'accroche encore plus fort. C'est grisant.
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