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Notes d'auteur :

Merci Lyssa et Alrescha pour vos reviews ♥

On se retrouve pour un court chapitre encore différent du premier avec une discussion entre femmes... :D

 

C'est un ballet de mains qui dansent, s'élèvent vers le ciel comme pour l'implorer de pleurer. C'est une valse de femmes aux courbes fragiles ou accentuées, de boucles sombres, écarlates ou dorées, d'yeux éteints ou brillants, de nez retroussés ou écrasés, de sourires timides ou évanouis. C'est une mécanique dansante, une ronde de dames mouvementée qui jamais ne semble s'arrêter. C'est le spectacle qui se joue chaque mercredi matin au lavoir où l'on s'échange messes basses et secrets, rires et sourires. C'est une déferlante de blanc. Des draps blanc perce-neige, des nappes couleur ivoire, des robes qui glissent entre les doigts fuselés des demoiselles, des tissus crème que seul convoite le soleil, des rubans opalins qui tournoient sur eux-mêmes dans une tarentelle effrénée... c'est un monde sans nuages. Cécile s'y plaît. Entre ces quatre murs de pierre grise, elle se sent respirer. L'odeur du savon y est si forte, si épaisse, qu'elle masque le parfum du chagrin. Sentir le froid rugueux du linge qu'elle lave et la douceur glacée de l'eau la soulage. Cécile se perd entre les capes d'un autre temps, les voiles d'un navire à la dérive qui abandonne sur les rivages des grands bacs de granit des traînées d'écume savonneuse. A ses pieds, un océan de mousse clapote, miroitant les éclats de voix de ses camarades de corvée et leurs expressions appliquées.

Et pourtant, cet univers de voie lactée d'habitude imperméable aux changements est aujourd'hui le théâtre de discussions moroses, seulement troublées par le fracas des gouttes qui s'écrasent sur le sol dans un « ploc-ploc » évoquant les averses de grenades qui pleuvent ailleurs dans le pays. Toutes les femmes prêtent une oreille attentive à ce qui se dit, la nuque inclinée sur le côté. Il ne faut pas que le soldat posté près de la porte puisse comprendre leurs paroles, qui sait ce qui pourrait arriver ?  

A la droite de Cécile, Gisèle a lancé les hostilités. Il est question d'Allemands et de mots recherchés, de dédain et de haine refoulée. Marie réplique et Jeanne hausse les épaules. Cécile ferme les yeux pour mieux les écouter. Autour d'elle, l'on s'exclame, l'on s'affole, l'on marmonne. Et l'on songe toutes à la même chose, c'est que l'on ne veut pas de ces Allemands chez nous. Ces gens-là, dit-on, nous font perdre notre temps, notre argent, notre fierté. Il n'y a qu'à voir ce vilain lieutenant qui s'est attribué le rôle de dirigeant du village. C'est la débandade dans son sillage. Les maigres réserves des habitants sont pillées, les femmes outragées, les hommes menacés. Il paraît même que le vieux Roger - oui, celui qui habite plus loin, sur la route d'Aubernois, entre la ferme des Bremont et la maison des Lemonier - a été réveillé par la détonation d'un pistolet alors que l'aube se levait.  

-    C'est à peine s'il a compris ce qu'il se passait, le pauvre homme ! s'exclame Francine, qui tient l'auberge du coin d'une main de fer.

Mais Francine a toujours eu tendance à exagérer, aussi hausse-t-on un sourcil, et renchérit-on sur la grossièreté des Allemands qui vivent sous nos toits. Ah, ces goujats, ces forcenés, ces olibrius qui astiquent le cuir de leurs bottes chaque matin à cinq heures, avant même d'entendre chanter le coq... comment ça, vous ne l'aviez pas remarqué ? Mais c'est que vous devez être sourde, ma chère. Tenez, ce matin encore...

Et l'on sourcille, et l'on brosse le linge, et les rides se creusent sur des joues chaque jour plus tendues, et l'on essore les draps sans plus penser à la poésie du geste, à la beauté d'une dentelle humide qui déferle par terre en formant des motifs géométriques semblables à une toile d'araignée. Tout n'est qu'histoires racontées à demi-mots, œillades complices et pourtant incertaines, à qui peut-on se fier, et si l'on parle, de qui peut-on parler ? Car il faut se garder, à présent, certains collaborent avec ces Allemands, avec ces « Boches », comme on dit... Le moindre mot suffit à vous conduire au peloton d'exécution. Comment, vous ne le croyez pas ? Vous ne lisez donc pas les journaux ? Mais je vous l'assure...

-    Et le tien, Cécile ? A quoi ressemble-t-il ?

Fin des conversations. Tout le monde relève la tête. Cécile retrousse ses manches, les lèvres entrouvertes, comme si elle s'apprêtait à chanter.

-    Le mien ? demande-t-elle à mi-voix.

-    Ton Allemand, oui, reprend Gisèle d'une voix forte en frottant ses vieux dessous avec une vigueur nouvelle, à quoi ressemble-t-il ?

Cécile hausse les épaules tandis que le cercle des femmes reprend en chœur la question de Gisèle.

-    Je ne sais pas, répond-elle en jetant un coup d'œil à Marthe qui, plus loin, s'absorbe dans sa tâche. Je ne l'ai pas regardé.

-    Comment, tu ne l'as pas regardé ?

Cris scandalisés, regards suspicieux. Cécile n'a pas vu son Allemand. Est-ce donc un fantôme qui arpente sa maison, ses bottes lustrées aux pieds, dès cinq heures du matin depuis plus d'une semaine ? On l'a bien aperçu, pourtant, le « Boche », sortir de chez elle pour se rendre au quartier général et y recevoir ses ordres... certes, de loin, mais on l'a vu, n'est-ce pas ? Tenez, Marthe nous le confirmera...

-    Comment est-il, l'Allemand de Madame Cécile ? s'enquiert Gisèle.

-    Poli, répond Marthe, peu prolixe pour une fois.

-    Allons, rit Jeanne, ne racontez pas de bêtises, tout le monde ici sait que les Allemands sont des rustres...

Rires discrets, étouffés dans les tabliers blancs et les vapeurs de l'eau qui forment des volutes de fumée semblables à des colonnes corinthiennes qui viennent égratigner le plafond. L'on jette un coup d'œil en direction du soldat posté à l'entrée du lavoir mais celui-ci a l'esprit ailleurs, inutile d'avoir peur. Les commérages reprennent de bon train. Cécile les suit de loin, concentrée sur les rougeurs qui s'emparent de ses doigts, et sur la transpiration qu'elle sent dégouliner le long de son échine. Il fait chaud ici, en été, malgré la fraîcheur des pierres et celle de l'eau que contiennent les bassins. Et tous ces mouvements et ces mots qui s'entrechoquent au-dessus de sa tête dans un foisonnement de syllabes indissociables lui donnent la migraine...

-    Je vous assure, rétorque Marthe d'une voix ferme, que notre Allemand se comporte bien. Il descend chaque matin à sept heures, ne revient pas avant vingt heures, ne me demande jamais rien d'autre à boire que de l'eau, et rien d'autre à manger que ce que j'ai préparé pour Madame Cécile, il ne m'a pas pelotée comme l'Allemand de Simone a pu le faire, et il n'envahit pas les espaces communs. Parfois, j'oublie même son existence... c'est dire s'il est incommodant !

Brouhaha brûlant, et sourires entendus. Ce Boche, à coup sûr, prépare quelque chose de peu reluisant. Sinon, il n'en serait pas un.

-    Mais, reprend Gisèle qui, décidément, ne se fait pas à l'idée que Cécile ignore tout de l'homme qu'elle loge chez elle à contrecœur, vous ne vous voyez donc jamais ?

-    Non. Et c'est très bien ainsi.

Grondement d'approbation teinté de jalousie. Certes, c'est très bien comme ça, un Boche fantôme, c'est même cent fois mieux que celui qu'on a sous le coude et qui nous réclame les derniers œufs pondus ou le litre de lait tout juste arraché au laitier... mais tout de même, tout de même... c'est intriguant. 

 

Note de fin de chapitre:

J'espère que ce drôle de chapitre ne vous aura pas déplu. Le prochain chapitre verra la première confrontation de Cécile et de l'Allemand... ;) désolée si c'est long à se mettre en place, je voulais instaurer une sorte d'ambiance avant de me jeter dans l'histoire de Cécile. 

*Le mot araignée figurait dans le liste des mots à insérer.

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