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Notes d'auteur :

Bonne lecture !

Elles jaillissent du lavoir au compte-goutte, sans se soucier du soldat qui les surveille. Leurs bavardages évoquent le bourdonnement incessant des abeilles. Cécile se glisse dans cette marée de coudes anguleux, de squelettes tortueux et de robes en jachère sans un sourire. Elle a trop chaud pour feindre de goûter aux plaisirs de l'été. Cette saison la rend maussade, alourdit ses mouvements, creuse le vide béant qui dévore sa poitrine. Elle lui a toujours préféré la palette fauve de l'automne, sa saveur à la fois amère et teintée de douceur. André aussi, d'ailleurs. Cécile se souvient qu'il a plus d'une fois comparé l'arrière-saison à une aquarelle enflammée. André a l'âme d'un poète, Cécile n'en a jamais douté. La moindre de ses lettres exhale un arôme satiné qu'elle ne retrouve que dans les pages de vieux ouvrages. Elle les glisse dans ses draps les soirs d'orage. Il lui arrive de s'endormir en les pressant sur son visage. Elle a parfois l'impression que les mots se déversent sur sa peau, comme une caresse. L'ultime qu'André pourra jamais lui prodiguer.

-    Seigneur, quel temps !

Cécile tressaille. A ses côtés, Marthe éponge son front luisant à l'aide d'une mantille. Gisèle est prise d'une quinte de toux. L'air est pesant, l'on a du mal à respirer. Cécile a l'impression d'avaler le soleil. Le monde entier est brûlant sur ses lèvres, tant et si bien qu'elles se craquellent. Une boule de feu ravage son œsophage. Ses pensées se confondent sans découvrir de point d'ancrage. Elles dérapent. Mais Cécile s'entête à avancer, les yeux rivés sur la place centrale du village. Chaque enjambée soulève un ruban de poussière, chaque geste représente un effort dont on se serait bien passé. Il fait si chaud... On a allumé un incendie dans le ciel. Il flamboie de l'aube au crépuscule, inondant la terre de reflets écarlates. Les brins de blé sont devenus des allumettes. A la moindre cajolerie, ils s'embrasent.

Insensibles à l'atmosphère saturée de couleurs criardes, des enfants courent près du vieux puits, attirant les regards las des Allemands qui grouillent devant la mairie, aussi connue sous le nom de la « Maison Bleue ». Les femmes se dispersent comme une trainée de poudre à leur vue. Certaines entraînent leur progéniture, sourdes aux protestations et aux sourires discrets ou effilés qui se propagent. D'autres, comme Francine, regagnent la fraîcheur de leurs cuisines, en priant pour que leur « Boche » soit encore en train de « s'engraisser chez ce vieux tas de Maire » qui, selon elle, « boit à la défaite du peuple français avec la grâce d'un pachyderme éploré ». Francine est très douée pour trouver les mots qui font rire. Mais cette fois-ci, personne n'amuse de sa plaisanterie. Elle sonne comme un coup de fusil.

Marthe se tourne vers Cécile, qui la regarde sans la voir.

-    Je vais préparer le dîner. Ce sera frugal, malheureusement...

-    Cela ne fait rien.

Cécile balaye l'univers d'un revers de la main. La France entière ne mange plus à sa faim. Etant donné les circonstances, elle pense qu'il n'y a pas lieu de se plaindre. Elle se rappelle qu'André ne se lamente jamais. Aussi accroche-t-elle un sourire sur ses lèvres, comme on suspend un drapeau sur le mât d'un bateau.

-    N'oubliez pas de vous ménager, Marthe. Je reviens plus tard, je vais me baigner dans la rivière.

Elle tourne les talons, fiévreuse à l'idée de se débarrasser de ses vêtements pesants et de cette chaleur étouffante qui lui comprime le cœur. Marthe ne la retient pas, s'engageant quant à elle dans la direction opposée. Cécile traverse un dédale de ruelles étroites où la lumière embrasse la pénombre, caresse distraitement le pelage moucheté d'un chat famélique qui somnole sur un muret fardé de lierre calciné, et descend vers le lit de la rivière qui prend sa source à quelques kilomètres de Saint Levally. Elle ôte ses bas de soie abîmés - la pénurie de tissus ne lui permet pas d'en acquérir d'autres - ainsi que ses chaussures. Les brins d'herbe ploient sous son poids, et crépitent entre ses orteils nus. Ils éraflent son épiderme, comme des centaines d'aiguilles chauffées à blanc. Cécile ignore leur morsure et trempe le bout de ses pieds dans l'eau. Elle est gelée. Un sourire éphémère flotte sur ses lèvres. Le froid réveille ses muscles et sa conscience. Une étincelle s'allume dans son regard. Elle a l'impression de replonger en enfance, une période bercée de rires et gouttelettes argentées qui volaient dans les airs, de grands chapeaux de femmes et de houppettes aux odeurs de jasmin empruntées à sa mère...

 Cécile dégrafe ses vêtements, ne gardant que ses dessous, et s'immerge dans ce couloir fangeux paré de particules de jour. C'est ici, sur cette berge jaunie par le soleil qu'André l'a embrassée pour la première fois. Elle avait quinze ans, alors, peut-être seize. Ses vêtements lui collaient à la peau. Il faisait chaud. Elle se souvient du feu d'artifices qui avait éclaté entre ses lèvres et n'avait jamais cessé de chatoyer en elle. Elle se souvient d'une nuque que l'on incline, d'un souffle qui se défile. Elle se souvient des premiers gestes, des doigts qui s'agrippent au col d'une chemise, des regards qui se croisent et qui brillent, scintillent, pétillent. Quand ses lèvres rencontrent l'eau noire, c'est comme une rencontre, elle retrouve le goût salé qui flottait sur celles d'André lors de leur dernier baiser, celui des larmes mais aussi celui du bonheur avarié, souillé par la perspective d'un départ sans promesse de retour.

-    Eh ! Madame !

Tempête de mots que l'on vomit sans soucis de respecter la poésie. Avalanche de rires graveleux. Cécile rouvre les yeux. Trois hommes se tiennent près du buisson où elle a négligemment jeté ses affaires. Seul l'un d'eux détourne le regard en constatant sa quasi-nudité. Ses pommettes hautes se griment d'une vague rougeur, que viennent masquer des boucles claires, d'un châtain tirant sur le blond. Les autres, eux, rient à gorge déployée et s'avancent vers elle en se répandant en commentaires qu'elle devine injurieux.

-    Ne m'approchez pas ! glapit-t-elle tandis qu'un jeune homme brun, à l'air effronté, la provoque d'un sourire.

Il ne semble pas méchant mais ses allures frondeuses ne lui inspirent pas confiance. Et puis, qui sait de quoi est capable un Allemand ? Cette pensée lui fait l'effet d'une éruption volcanique. Cécile inhale fébrilement, patauge dans la nasse et se réfugie derrière un bosquet d'ajoncs, pétrifiée de terreur.

-    Viens ici, kleine meerjungfrau*, braille le troisième en faisant mine d'ouvrir sa chemise.

Sa conduite irrévérencieuse fait s'esclaffer le brun, mais l'homme aux cheveux clairs reste de marbre. Il paraît mal à l'aise. Sa posture voûtée éveille chez Cécile un sentiment de déjà-vu... Paniquée, elle met plusieurs secondes avant de mettre le doigt sur ce qui la tracasse. C'est « son Allemand ». Elle le reconnaît à présent. Certes, elle ne s'est jamais attardée sur son physique. Elle n'a pas menti aux femmes du village, tout à l'heure : elle ne le voit pour ainsi dire jamais, et cela lui convient à merveille. Mais cette posture... Dieu qu'elle se sent mal. Ses lèvres sont saisies de tics nerveux.

 Il murmure quelques mots en allemand à ses deux compagnons et ceux-ci lui lancent un regard déçu avant de s'éloigner de la rive, et de remonter vers la chênaie qui borde les alentours du village. Une fois qu'ils ont disparu de son champ de vision, son Allemand descend au bord de la rivière et s'adresse à elle en regardant ailleurs :

-    Vous ne devriez pas être ici.

Son français est mauvais, mais Cécile n'a aucun mal à déceler le message.

-    Je vous raccompagne à la maison.

Il époussette ses vêtements et les entasse sur une pierre, près de la rivière. Après s'être assuré qu'elle a bien compris et qu'elle n'esquisse pas un geste pour s'enfuir dans la nature, il lui tourne le dos et s'appuie contre un tronc d'arbre, les lèvres pincées. Cécile sort de l'eau en frissonnant. Que va-t-il se passer à présent ? Va-t-il la menacer de son arme ? La tuer pour avoir désobéi à des règles dont elle ignorait l'existence ? Ou la livrer à son chef pour la faire pendre au petit matin sur la place publique ? La peur se fraye un chemin en elle, et enfle comme un ballon de montgolfière. Mais, très vite, à mesure qu'elle se rhabille en vérifiant qu'il regarde ailleurs, Cécile sent une autre émotion éclater dans ses veines. Le poison de la colère la fait frémir toute entière. Qu'importe les conséquences, elle ne se laissera pas marcher sur les pieds par l'envahisseur. Cet homme ne mérite que sa haine. Jusqu'à présent, elle le vouait à l'oubli, considérait son existence avec le dédain des grandes dames... mais s'il faut se battre, elle se battra ! Et s'il faut mourir, elle mourra.

-    Venez.

Cécile serre les dents, et ignore la main tendue de l'Allemand. Ses cheveux mouillés cascadent dans son dos, et le tissu de sa robe lui colle à la peau. Au moins, la moiteur de l'été ne lui semble plus aussi redoutable après son bain, et ses jambes ont regagné leur vigueur d'antan.

-    Attention !

L'Allemand rattrape Cécile à l'instant où une alvéole terreuse menace de l'engloutir. Elle pousse un cri, proteste, se débat. Elle ne veut pas de ces mains sur elle, de cette peau sur la sienne, de cette odeur musquée qui l'enrobe comme un manteau éthéré, transparent, et pourtant bien présent.

-    Lâchez-moi !

-    Calmez-vous...

-    Laissez-moi !

Un geste a suffi. Il a posé un doigt sur l'arme pendue à sa ceinture. Un réflexe, peut-être, ou une véritable envie de lui nuire. Cécile ne le sait pas. Elle sent seulement la rage qui gronde en elle, comme le tonnerre avant l'averse, et le regard perdu de cet Allemand trop pâle, dont les cernes creusent comme des tranchées sous les yeux qu'il a bleus.

Cécile ne voit que l'ennemi, l'arme, l'absence d'André, le sang versé, sa dignité froissée. En face d'elle, elle n'a plus un Allemand mais l'Allemagne coupable. Cela achève de la tuer. Elle le gifle. Et tant pis pour l'effroi. 

 

Note de fin de chapitre:

*petite sirène en allemand.

Merci de votre lecture. ♥

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