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Chapitre 12

 

En attendant la fin des festivités en l’honneur des fiançailles du prince Issa - ou plutôt, de sa promesse, comme on disait sur Cinq-Iles - une espèce de routine s’installa pour moi.

Orun avait accepté de m’accueillir sous son toit pour toute la durée de mon séjour sur Nashda, arguant qu’il me serait plus facile de me fondre dans le décor si tout ceux qui nous entouraient étaient persuadés que j’étais la fille de sa cousine, décédée à Dorca, qu’il aurait recueilli suite aux funestes événements. Cela permettait aussi de dissimuler mes origines, personne ne souhaitant que cette information sorte du cercle très restreint des personnes présentes au déjeuner royal. Du coup, puisque je vivais soi-disant auprès d’un membre de ma famille et que j’étais de sexe féminin, on attendait de moi que j’entretienne la maison d’Orun. J’avais un peu grincé des dents à la nouvelle puis, constatant que c’était bien moins de travail que lorsque j’aidais à l’auberge, je m’étais aussitôt apaisée. De toute manière, cela ne me prenait que quelques heures par jour, ce qui n’était même pas suffisant pour combler l’ennui des journées interminables passées seule et sans distractions.

Il n’avait alors fallu que deux jours à Orun pour trouver comment occuper le reste de mon temps libre.

En rentrant de ses obligations un soir, il m’annonça que je devais prendre des cours de langue. Après un temps de réflexion en commun avec le mage Sosha, ils avaient pensé à l’éventualité que la magie contenu dans mon collier finisse par se tarir, comme pour tout objets ensorcelés, et qu’il était donc primordial que j’apprenne leur langue pour ne pas me retrouver démunie le cas échéant. Mes après-midis s’étaient donc retrouvées comblées par de longues heures en compagnie de la reine Alphina, qui s’était portée volontaire pour m’apprendre les bases de leur langage.

Ce qui expliquait pourquoi, comme j’en avais pris l’habitude depuis une semaine, j’arrivai au château vers midi, où l’intendant me fit entrer dans la salle du trône pour que j’attende patiemment qu’il aille prévenir Alphina de mon arrivée.

La pièce était vide, comme à chaque fois. Apparemment, ce n’était pas là que le roi passait la majeure partie de son temps. D’ailleurs, je ne l’avais pas revu depuis le déjeuner, ni ses fils, bien que je passais tous mes après-midi au sein même de leur demeure. Cependant, j’avais découvert que le château s’étendait loin derrière la salle du trône, constellé d’une multitude de pièces, occupées par tout ceux qui venaient travailler ici, donc il n’y avait rien d’étonnant à ce que la reine soit le seul membre de la famille royale que je parvenais à voir.

Alphina étant plus longue à me rejoindre que d’habitude, je finis par m’éloigner de l’estrade et de son trône, dépourvus de la longue table qui nous avait accueilli pour déjeuner, et commençai à déambuler dans la grande pièce. En soupirant, je tirai sur le col de ma robe neuve.

C’était un cadeau d’Orun. Puisque je ne possédais quasiment rien en vêtement, il m’avait très vite accompagné jusque chez une couturière de renommée qui m’avait taillé de nouvelles tenues sur mesure. Rien de très extravagant : une longue et ample chemise blanche pour dormir et une robe de couleur bleu clair aux finitions travaillés qui m’avaient tout de suite plus. Il avait cependant exigé que mes nouvelles possessions soient cousus dans le tissu le plus léger existant, expliquant que je souffrais de la chaleur du sud à laquelle je n’étais pas habituée.

Malgré cette délicate attention, je continuais à suffoquer.

J’avais fini par me demander si cette sensation de chaleur accablante que je ressentais occasionnellement n’avait pas pour origine autre chose que le temps qu’il y avait sur Cinq-Iles. Le ciel s’était couvert, deux jours plus tôt, déversant de temps à autres de violentes averses qui rafraîchissaient l’atmosphère, et pourtant, je continuais à ressentir ce malaise étrange, m’obligeant à m’interroger sur son origine.

— … besoin que de quelques jours et quelques hommes, rien de plus, Fitz. Je te le promets, je suis persuadé que nous ferions des découvertes stupéfiantes !

Je sursautai, surprise par la voix qui s’était soudainement mise à résonner entre les murs de la salle du trône. A force de faire les cent pas, je m’étais retrouvée près des portes d’entrée, dans l’ombre d’une colonne. En entendant le prénom du roi, je me demandai si je ne devais pas très rapidement faire état de ma présence, au cas où cette conversation aurait dû demeurer privé.

J’entendis un long soupir excédé venir d’un des longs couloirs, avant que le roi ne réponde sèchement à son interlocuteur :

— Tu connais déjà ma position à ce sujet, Morann. Il est hors de question de donner du crédit à de telles élucubrations.

— Mais c’est justement pour prouver que tout cela est vrai qu’il faut fouiller ! Imagine à quel point notre vie changerait si nous apportions la preuve que le Livre dit la vérité !

Le roi Fitz pénétra dans la salle du trône d’un pas vif, le corps tendu par l’agacement, suivit par un homme fin et longiligne aux longs cheveux sombres attachés dans la nuque et aux vêtements débraillés. J’étais trop loin pour distinguer les trait de son visage, mais le ton de sa voix dénotait clairement qu’il était exalté, habité presque, par le sujet de leur échange.

Le roi s’arrêta soudainement et se retourna pour faire face à son interlocuteur en adoptant un ton dur.

— Je ne fléchirai pas. Rien de ce que tu sembles croire n’est vrai, Morann, ouvre les yeux ! C’est impossible. Toi qui es si intelligent, comment peux-tu te faire berner aussi facilement par ces histoires à dormir debout ?

Mais l’homme ne démordait pas.

— Mon frère, je t’en supplie, je peux t’apporter la preuve que le culte n’est pas dans le faux. Offre moi juste un peu de temps pour te le prouver !

Je sursautai en comprenant que j’assistais, malgré moi, à une querelle de famille et me décidai alors à me racler fortement la gorge pour signaler ma présence. Cela calma instantanément les deux hommes qui se tournèrent vers moi avec surprise.

— Damoiselle Myriam, s’exclama le roi avec un soulagement presque palpable - il fallait croire que je lui offrais une diversion inespérée. J’imagine que vous attendez Alphina.

En faisant quelques pas dans leur direction pour sortir de l’ombre de la colonne, j’acquiesçai d’un signe de tête, non sans ressentir une forte gêne en constatant que le frère du roi était visiblement dérangé par mon interruption. Ce dernier ferma les yeux un instant, comme s’il prenait une décision difficile, puis tenta de relancer la conversation.

— Fitz, je sais que …

— Cette conversation est terminée, annonça alors clairement le roi, sans cacher l’irritation qui teintait le son de sa voix. Je ne veux plus en entendre parler. Il est hors de question que je t’autorises à creuser des trous dans le sol de mon royaume à la recherche de preuves d’un passé inexistant. Tu es bien placé pour savoir que l’argent de notre pays peut être utilisé beaucoup plus intelligemment.

Puisque la décision semblait sans appel, le dénommé Morann plissa la bouche d’un air blessé, tourna sèchement des talons et disparut à travers l’une des arches de la pièce. Le roi lâcha un profond soupir et se massa douloureusement le front.

Je sentais qu’il était excédé par la conversation qu’il avait entretenu avec son frère mais qu’il s’en voulait aussi d’avoir dû le rabrouer comme il l’avait fait. En d’autres circonstances, j’aurais peut-être cherché à réconforter celui qui se trouvait blessé par la situation, mais puisque j’étais en présence d’une tête couronnée, je me contentais de garder les yeux rivés au sol en espérant que le roi ne me tienne pas rigueur de ne pas m’être manifestée plus tôt.

— Avez-vous des frères et sœurs, Myriam ? me demanda soudain le roi.

Je fus surprise de l’entendre abandonner le «damoiselle» qu’il n’avait cessé de me servir jusque là, mais n’en montrai rien et me contentai de répondre à la question par la négative.

— Vous avez bien de la chance, argua-t-il en lâchant un petit rire amer avant de disparaître à son tour.

Je fus de nouveau seule avec moi-même. Je ne le restai pas très longtemps cependant. Alphina finit par se montrer et je pus oublier cette conversation nébuleuse en suivant la reine dans les couloirs pour assister à ma prochaine leçon.

 

 

Alors que je finissais tout juste de remonter mon seau depuis le fond du puits, on me bouscula. Je n’eus malheureusement pas le temps de rattraper le récipient avant qu’il ne bascule à nouveau dans le trou.

— Pardon ! s’écria une petite voix fluette et riante, dont la propriétaire s’éloignait déjà en courant.

Je glissai une œillade exaspérée sur la maladroite et son ami, occupés à se courser sur la place depuis bien avant mon arrivée, puis poussai un soupir lorsque j’attrapai de nouveau la corde pour hisser mon seau. Mes bras, déjà fatigués d’avoir dû exécuter difficilement ce geste une première fois, me supplièrent de les épargner. J’ignorai leur appel au secours puisque, sans cette eau, impossible pour Orun de se débarbouiller avant le début des festivités. Pour oublier la pénibilité de ma tâche, je laissai mon regard courir sur les alentours.

Le puits en pierre qui abreuvait le quartier d’Orun se trouvait sur une jolie place que les habitants avaient pris soin de garnir de plantes et de fleurs en tous genres pour égailler le blanc monotone de la pierre qui régnait en maître sur la cité. C’était donc un endroit parfait où venir jouer pour les enfants du coin.

La petite blonde qui m’avait bousculé et son ami, un garçon d’environ le même âge qu’elle à la tignasse flamboyante, étaient présents à chaque fois que je venais me ravitailler en eau. J’en avais déduit qu’ils devaient vivre dans les maisons qui donnaient directement sur la place, de charmantes demeures aux proportions idéales, entretenues avec soin et respirant le bonheur de vivre. Un lieu qu’on aurait facilement pu qualifier d’idyllique pour construire une famille.

Lorsque je pus enfin récupérer mon seau, je lâchai un soupir de soulagement, avant de rapidement vérifier que les deux garnements ne risquaient pas d’envoyer de nouveau valdinguer mon eau. Mais les deux amis avaient fini par s’écrouler, hilares, à l’ombre d’un arbre garni de petits fruits rosés, non loin d’un groupe de nomades qui s’installaient en vu des festivités, comme de nombreux autres à travers la capitale. Quand je pris ensuite la direction de la sortie, ils m’adressèrent un salut énergique de la main auquel je répondis, puis retournèrent à leurs occupations d’enfants, sous les regards attendris des danseurs et musiciens qui préparaient leur scène.

La petite blonde, que je n’avais pas encore osé aborder pour lui demander son nom, avait attiré mon attention dès la première seconde où mon regard s’était posé sur elle car elle était la seconde personne sur Cinq-Iles à arborer un visage qui m’était familier : elle était le sosie presque parfait d’une autre petite fille, terrienne elle, qui vivait dans le même bâtiment que ma mère et moi. Son père, un quarantenaire célibataire, vivait deux étages au dessus de notre appartement et j’avais vu ma mère lorgner dans sa direction trop souvent pour que ce ne soit pas révélateur.

La rencontre avec cette jeune fille qui commençait tout juste à quitter l’enfance pour entrer dans l’adolescence m’avait amené à m’interroger sur cette bizarrerie que j’avais rapidement occulté à Dorca lors de ma rencontre avec Nyann. Il fallait dire que j’avais eu d’autres chats à fouetter après cela, sans compter que cela aurait pu être seulement une étrange coïncidence. Mais avec deux cas de doubles quasi identiques, je ne pouvais plus penser que ce n’était pas à prendre en compte. Seulement, j’avais encore du mal à imaginer en quoi cette étrangeté pouvait avoir son importance.

En entrant dans la maison d’Orun, au retour du puits, je découvris le magicien sagement installé à la table et occupé à parcourir un tas de parchemins, comme à son habitude. A mon arrivée, il abandonna ce qu’il faisait et se leva pour me soulager du poids du seau.

— C’est parfait, tu rentres à temps.

Entre nous, nous avions tout naturellement abandonné le vouvoiement impersonnel au bout de quelques jours de cohabitation. Sans compter que cela aurait pu interpeller que nous soyons si peu familiers entre personnes censés être issues de la même famille, il était très étrange d’être aussi formel avec une personne qui vous offrait le gîte et le couvert de bon cœur.

— Que se passe-t-il ? demandai-je, regardant Orun poser le seau dans le coin de la pièce où il avait sa place.

Sans émettre un son, le conseiller me montra un paquet posé sur la table. Curieuse, je m’en approchai, défis le ruban de soie qui gardait le tout solidement empaqueté dans un tissu sombre et miroitant et mis à jour une robe de couleur vert émeraude, au bustier brodé de fils d’or et serti de quelques minuscules pierres aussi brillantes que des diamants ; la jupe s’étendait en une large corolle vaporeuse et était doublée d’un genre de tulle dorée. Je n’avais jamais vu une toilette aussi raffinée.

Intriguée, je me tournai vers Orun qui m’expliqua en se rapprochant de moi :

— C’est un cadeau de la reine. Elle souhaite que tu la portes pour la promesse du prince Issa ce soir.

Je haussai des sourcils, un chouïa surprise. Voilà qui expliquait sans doute pourquoi lors de l’une de nos leçons une semaine auparavant, Alphina avait insisté pour que je laisse sa couturière prendre mes mensurations.

— Mais je ne vais à la réception, argumentai-je.

— Maintenant si. La reine t’y a convié.

Sur ces mots, Orun sortit d’une de ses poches un parchemin délicatement plié et fermé d’un sceau de cire qu’il me remit. Je ne pris pas la peine de le décacheter vu que j’étais incapable de déchiffrer l’écriture cinq-ilienne, mais je me doutais que c’était mon laisser-passer pour le château.

Un soupçon d’appréhension s’installa dans mon estomac. Même si au cours des quinze derniers jours, mes après-midis en compagnie de la reine Alphina m’avait permis de découvrir qu’elle était une femme d’une grande douceur, d’une gentillesse innée et d’une infinie patience, je ne la connaissais pas suffisamment pour savoir comment elle le prendrait si je refusais son invitation. Dans le doute, il était sans doute plus prudent d’accepter poliment. Pourtant, j’aurais clairement préféré rester chez Orun pour me reposer, en prévoyance du long voyage qui m’attendait.

— J’imagine qu’il serait malpoli de refuser, dis-je en posant le carton sur la table pour m’emparer de la robe que je dépliais d’un geste assuré.

Je filai ensuite me préparer dans ma chambre.

Puisque je n’étais pas du tout au courant de ce qui se faisait par ici en matière de coiffure apprêtée, je me contentais de démêler soigneusement mes cheveux et de les laisser libres. En guise de bijoux, je ne possédais que mon collier d’ordinaire dissimulé sous le col de mon vêtement, mais la robe offerte par la reine possédait un décolleté beaucoup moins sage que ce à quoi je me serais attendue, donc le médaillon reposait tranquillement au dessus de ma poitrine, sa couleur s’harmonisant avec ma toilette.

Bien que l’envie me tarauda, je n’osai pas mettre les boucles d’oreilles qui m’avaient suivis dans mon voyage et que j’avais soigneusement glissé dans une des poches de mon jean dès mon premier jour sur Cinq-Iles, pour les garder en sécurité. Ces petites boules d’or rose n’avaient pas beaucoup de valeur, mais elles étaient le dernier cadeau de ma défunte grand-mère et je refusais de prendre le risque de les perdre ici, où les retrouver relèverait de l’impossible.

Une fois prête, je rejoignis Orun au rez-de-chaussée et nous quittâmes la maison pour prendre la direction du château.

Comme attendu, il fallait posséder le fameux parchemin pour pénétrer dans la cour ce soir-là. Les soldats qui montaient la garde vérifièrent soigneusement nos invitations avant de nous laisser continuer notre route.

 Accrochée au bras que Orun m’avait galamment proposé, je l’accompagnai le long de l’allée arborée, jusqu’aux portes du château. La nuit était encore loin mais le ciel se teintait d’une couleur rose orangée qui nimbait les pierres du château d’un éclat chatoyant, rehaussé par la lumière que diffusaient les torches allumées un peu partout. Comme nous, d’autres invités traversaient la cour pour rejoindre le lieu de la cérémonie.

En arrivant à la salle du trône, j’eus la surprise de constater que les festivités ne se déroulaient pas dans cette pièce qui m’était devenue familière. Nous continuâmes plutôt notre route en empruntant l’un des couloirs parallèles, jusqu’à atteindre une autre cour, que j’avais déjà découvert grâce à la reine, lors de mes visites.

Ce petit jardin, peuplé de hauts pins, de larges chênes et de bruyère sauvage, donnait directement sur l’extrémité de l’île, dont les falaises tombaient à pic dans l’océan. Un garde-fou en bois limitait les risques d’une chute potentiellement mortelle. J’avais déjà eu le plaisir d’assister à l’une des leçons d’Alphina en me prélassant à l’ombre de l’un de ces arbres et en admirant la vue sur le vaste océan qui se déroulait à perte de vue.

J’inspirai profondément pour profiter une dernière fois de l’air iodé, qu’on ne sentait aussi fort que lorsqu’on se trouvait près du château. Dès le lendemain, Nashda ne serait plus qu’un souvenir.

Le départ avait été fixé pour l’heure du déjeuner, afin de permettre à Nyann de se reposer suffisamment après cette nuit de fête en l’honneur des fiançailles de son frère, mais il apparaissait finalement qu’il ne serait sans doute pas le seul à avoir besoin de cette grasse matinée.

Orun nous guida jusqu’à un large escalier à la base évasée qui menait au second étage du château, sur le large balcon. Là, toute une armée de soldats montait silencieusement la garde. Ils étaient postés environ tous les trois mètres, tournés vers la mer.

Nous suivîmes les autres convives jusque des doubles portes en pierre, gravées d’arabesques qui liaient entre eux les dessins répétitifs d’un oiseau majestueux à queue longue et à doubles paires d’ailes. Elles étaient grandes ouvertes, menant à l’intérieur d’une salle dont le plafond était la coupole en verre que j’avais déjà pu observer. Une fois à l’intérieur de ce qui semblait être une salle d’apparat, si j’en jugeais par l’étalage de richesse que j’avais sous les yeux, j’observai pendant un court instant le toit vitré à travers lequel il était possible de voir le ciel s’assombrir et les premières étoiles apparaître.

Nous devions être une cinquantaine de personnes, disséminées dans la pièce. Certains se trouvaient près des trônes, au fond de la salle, où la famille royale avait déjà pris place ; d’autres s’étaient postés près des deux immenses tables surchargés de nourritures et de boissons qui habillaient les murs latéraux ; et enfin, quelques uns s’étaient rapprochés des quatre groupes de nomades pour assister aux différents spectacles qu’ils offraient.

Je repérai très rapidement le couple que nous avions rencontré lors de notre voyage vers Nashda. Installés sur des tapis au couleurs vives et diverses, ils semblaient se préparer pour animer la fête en musique, si je me fiais aux nombreux instruments qui les entouraient.

Orun nous fit traverser la pièce en direction des trônes. Je supposais que la moindre des politesses était de commencer par saluer nos hôtes.

Nous nous inclinâmes dès que nous fûmes devant la famille royale et le conseiller prononça quelques mots bien choisis pour les féliciter de l’union à venir du prince héritier Issa.

— Je suis heureuse de voir que la robe que j’ai choisi vous sied aussi bien que je l’avais imaginé, si ce n’est plus encore, me dit Alphina avec un grand sourire dès que je me fus redressée.

Je le remerciai chaleureusement pour son cadeau, sans pouvoir m’empêcher d’observer ce que la famille royale portait.

La reine avait opté pour une tenue d’un rose poudrée, rehaussée de fils d’argents et de perles, qu’elle avait aussi disséminé dans sa longue chevelure noué en chignon sophistiqué au dessus de son épaule droite. Le roi et ses fils portaient, eux, des pantalons ajustés d’un noir profond et des chemises blanches d’excellente manufacture - rien à voir avec les vêtements plus simples qu’ils avaient l’habitude de mettre. Chacun d’entre eux portaient aussi des vestes longues, portés ouverte et, de couleurs différentes : rouge carmin pour le roi, bleu nuit pour le prince Issa et vert émeraude pour Nyann. Enfin, ils portaient à leurs front des couronnes de cuir épaisses et sombres, gravées de ces plumes qu’on retrouvait sur l’emblème du royaume, et ornées de pierres précieuses dont les couleurs rappelaient celles de leurs tenues.

— Le protecteur Arrah et sa fille, Limelle, annonça soudain une voix forte à l’entrée de la pièce, obligeant tout le monde à se tourner dans cette direction.

Les nomades cessèrent aussitôt tout activités et un passage se créa au centre de la pièce, chacun reculant pour libérer l’espace, afin que les nouveaux arrivants puissent traverser la salle jusqu’aux trônes. Un silence profond s’abattit sur la salle, presque religieux. Cérémonieux même, ce qui était très certainement le cas d’ailleurs.

Comme tous les autres, je suivis du regard le père et sa fille qui marchaient d’un pas tranquille, leurs visages habillés d’une certaine suffisance. Je remarquai très vite que la robe que portait la promise du prince héritier était de la même teinte que la veste de son futur époux.

Une fois parvenus au pied des souverains, le protecteur Arrah et la jeune Limelle, qui devait avoir le même âge que moi, s’inclinèrent profondément. Le roi se leva ensuite, serra la main du père aux cheveux si blonds qu’ils en paraissaient presque blancs, et embrassa la promise sur les deux joues. Cela sembla annoncer la fin puisque tout la salle applaudit chaleureusement, avant de reprendre les festivités où elles s’étaient arrêtées.

— C’est tout ? m’étonnai-je en me tournant vers Orun.

— Bien sûr, que voulais-tu qu’il se passe de plus ? s’étonna-t-il à son tour

Je ne savais pas vraiment, mais je m’étais attendue à quelque chose de plus cérémonial, de plus grandiose, vu tout le pataquès qu’on en avait fait.

— La promesse est un accord passée entre deux familles, m’apprit Orun en voyant que je continuais à froncer des sourcils avec incompréhension. Le roi et le protecteur viennent de montrer à tous ceux présents que leurs deux enfants sont promis l’un à l’autre, ce qui évite les changements d’avis inopportuns. L’union aura lieu dans un an, jour pour jour, ce qui laisse aussi le temps à damoiselle Limelle Arrah d’apprendre ses futurs rôles de princesse héritière et de reine.

J’acquiesçai de la tête à la fin de son explication. Je comprenais un peu mieux l’intérêt de la promesse et le manque de décorum : ils gardaient le faste et l’opulence pour le jour du mariage même.

 

 

Orun me trimbala derrière lui le reste de la soirée. Les seules personnes dans la pièce que je connaissais un tant soit peu étaient les membres de la famille royale, et je me voyais mal aller vers eux pour taper la causette ; nos relations n’en étaient pas à ce niveau, exception faite peut-être de Nyann.

La plupart du temps, le conseiller parlait travail ou prenait des nouvelles de certaines de ses connaissances qu’il semblait revoir pour la première fois depuis longtemps. A chaque fois que l’un d’eux faisait mine de s’intéresser à moi, la jeune inconnue qui traînait dans son ombre, Orun sortait l’histoire à faire pleurer dans les chaumières qu’il avait concocté pour expliquer ma présence à ses côtés. La plupart du temps, leur curiosité assouvie, ces interlocuteurs passaient à autre chose.

— Bien sûr, j’ai eu vent de ce qu’il s’était passé à Dorca, entendis-je dire pour la énième fois, en réponse aux explications d’Orun.

C’était un homme d’âge mûr, sans doute cinquantenaire, qui s’entretenait en tête à tête avec Orun. Le cheveux châtain et grisonnant, il était vêtu d’étoffes délicates et brillantes, signe de richesse comme j’avais fini par comprendre. Verre de vin à la main, il faisait poser sur ma personne un regard vif et intelligent ; regard qui, de temps en temps, descendait vers ma poitrine l’air de rien.

 Il me mettait mal à l’aise.

— Quelle triste nouvelle, poursuivit-il en buvant une gorgée. Et quelle chance qu’il n’y ait pas eu plus de victimes à déplorer. Ces dragons, vraiment … quel fléau. Dommage que des membres de ma guilde ne se soient pas trouvés là, ils auraient certainement pu contrer cette horrible créature.

Si je vis clairement Orun pincer des lèvres et afficher un air dubitatif, cela n’échappa sans doute pas non plus à notre interlocuteur. Mais il ne releva pas, préférant se tourner franchement vers moi.

— Vous portez un magnifique bijou, damoiselle. Très rare, et par conséquent de très grande valeur. Puis-je vous demander d’où vous le tenez ?

Je me tournai vers le conseiller, indécise quant à la conduite à tenir, mais il se chargea de la réponse sans hésiter.

— C’est un bijou de famille, qui a surtout une grande valeur sentimentale. Mais j’ignorais que vous aviez une passion pour la joaillerie, c’est assez surprenant.

L’homme haussa des épaules.

— Que voulez-vous conseiller Tzarine, nous avons tous nos petites passions inavouables. Damoiselle, accepteriez-vous …

Avant même de finir sa demande, il tendit une main impatiente vers mon collier et s’en approcha si près qu’il put presque le toucher. Il fut coupé dans son élan quand on me tira subitement par le bras, bousculant dans le même mouvement celui qui venait de m’attraper. En me retournant pour découvrir qui m’avait évité un fâcheux incident, je découvris le visage de Nyann, plissé par la désapprobation.

— Maître L’Ior, il semblerait que l’alcool vous ait fait oublié jusqu’aux bonnes manières les plus élémentaires, dit-il d’un ton dur.

— Veuillez me pardonner, votre altesse, s’excusa l’homme en s’inclinant aussitôt. Ce n’était que le geste déplacé d’un vieil homme un peu trop passionné par tout ce qui brille.

Nyann accepta ses excuses d’un signe de tête puis, me tenant toujours par le coude, se tourna vers moi pour me demander :

— J’ai envie de sortir me rafraîchir, m’accompagneriez-vous ?

Tout plutôt que de rester près du type aux mains baladeuses. J’acceptai vivement et nous abandonnâmes Orun et son interlocuteur. Nyann garda la main sur mon bras jusqu’à ce que nous soyons sur le balcon, où les soldats montaient toujours silencieusement la garde et quelques invités prenaient l’air. Puis il me relâcha en poussant un long soupir. Je le suivis lorsqu’il s’éloigna des portes pour se rapprocher de la balustrade contre laquelle, tout comme lui, je m’appuyai des mains.

— Je doute sincèrement que Rhuat L’Ior ait jamais eu une passion quelconque pour les bijoux, dit Nyann d’un ton pensif et contrarié, les yeux fixés sur le ciel étoilé qui s’étendait au dessus de la mer.

— Je vous crois volontiers, répondis-je en frissonnant au souvenir de cette main trop avide tendue vers ma poitrine.

Nyann coula un regard aigu vers le collier, avant de fixer son regard sur mon visage.

— Je ne vois qu’une raison pour que le maître de la guilde des chasseurs de dragons s’intéresse à votre collier : il est forcément façonné dans l’une des reliques de ces créatures. A sa couleur et sa texture, je parierais pour une écaille.

J’effleurai le médaillon du bout de doigts, étonnée par les suppositions soudaines de Nyann.

— Vous croyez vraiment ?

— J’en suis même persuadée. Le mage L’Oril avait déjà émis cette hypothèse à mon père, après notre déjeuner au château, et la réaction de maître L’Ior ne fait que la confirmer.

Cela commençait à faire beaucoup de choses en rapport avec les dragons : la gravure du médaillon, le magicien mort et adepte de ces imposantes créatures puis, maintenant, l’écaille dont était très certainement constitué le bijou. Si le prince héritier Issa avait raison sur les raisons de mon voyage jusqu’à Cinq-Iles et sur le fait qu’on m’avait fait venir jusqu’ici volontairement, je m’inquiétais dorénavant de ce qu’on pouvait attendre de moi.

— Bientôt, tout cela ne sera plus qu’un mauvais souvenir, murmurai-je pour me rassurer, les yeux fermés, en caressant le médaillon. Je serais de retour à la maison, près des miens et en sécurité. Ce n’est plus qu’une question de jour.

— N’espérez pas trop vite, fit Nyann, me forçant à ouvrir les yeux pour le regarder. Nous allons au nord pour rencontrer cette Merrine dans l’espoir qu’elle vous apporte des réponses mais, même si c’est bien le cas, rien ne vous garantie que ce sera à la hauteur de vos attentes. Les personnes qui vous ont amené ici l’ont fait pour une bonne raison et je doute qu’elle vous laisseront retourner chez vous avant que vous n’ayez accompli ce qu’elles attendent de vous.

Je me mordis les lèvres, dépitée, en combattant les larmes qui me venaient. Il avait raison, j’en étais consciente.

— Peut-être que je ne suis pas celle dont ces gens ont besoin, répondis-je, prise d’un infime espoir. Qu’une fois à Dorca, on me dira qu’il y a eu une erreur et qu’on me renverra chez moi. Parce qu’honnêtement, je ne vois pas pourquoi on aurait besoin de moi ici. Je n’ai rien de spécial, rien qui ne mérite qu’on mobilise autant d’efforts.

Nyann lâcha la rambarde de pierre pour se tourner vers moi, bras croisés et sourcils froncés.

— Personne n’est spécial, rétorqua-t-il. Mais nous avons tous des particularités qui nous distinguent des autres. Contrairement à ceux qui nous attendent dans le nord, vous n’avez peut-être tout simplement pas encore compris qu’elle était la vôtre.

 

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