Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Chapitre 13

 

Le soleil avait déjà bien entamé sa journée quand une voix tonitruante, que je reconnus comme étant celle de l’aubergiste de la rue, lâcha une bordée de jurons depuis l’extérieur. Il ne fallut pas plus pour m’arracher à mon sommeil. Un instant perdue, je finis pas émerger suffisamment pour me souvenir de quel jour on était et de pourquoi j’avais fait la grasse matinée : comme prévu, la fête en l’honneur de la promesse du prince Issa s’était terminée bien tard.

Subitement pleine d’énergie, je repoussai les draps d’un coup de pied puis sautai au bas du lit. Je me fis ensuite une toilette de chat et glissai dans mes vêtements, avant de rejoindre le rez-de-chaussée. Orun était déjà là, habillé de pied en cape, en train de garnir un énorme sac à dos.

— Je ne pensais pas que tu te réveillerais de toi-même. J’étais sur le point de venir te lever, dit-il sans même un bonjour.

— J’ai eu droit à un réveil mélodieux. Je crois que le commis de l’aubergiste d’en face a encore fait des siennes.

Le jeune garçon, qui ne devait pas avoir plus de quinze ans et la tête de celui sur qui les pires misères du monde semblent s’acharner avec l’énergie du désespoir, en prenait pour son grade au moins une fois par jour. Par contre, j’ignorais s’il était vraiment aussi crétin que l’aubergiste se plaisait à le beugler à qui voulait l’entendre, ou si simplement son employeur était d’une mauvaise foi sans bornes.

— Le sac, c’est pour quoi ? demandai-je en me servant une tasse de thé chaud.

Je vis Orun tiquer à ma formulation, comme à chaque fois que je m’exprimais de la manière familière que j’avais l’habitude d’utiliser sur Terre et qui me revenait parfois inconsciemment, mais il ne releva pas et se contenta de me répondre :

— C’est ton sac de voyage, j’y ai préparé dont ce dont tu pourrais avoir besoin pour les prochains jours : de la nourriture, du matériel de cuisine et de quoi vous soigner aussi, en cas de blessures bénignes. Et puis bien sûr, de quoi te changer, te laver et dormir.

Je sourcillai en prenant conscience que je n’avais pas pensé à préparer mon voyage, trop obnubilée par la destination finale. Je m’étais contentée de déposer le sac contenant mes vêtements près de la porte, histoire de ne pas l’oublier en partant. Heureusement que Orun était une vraie mère poule.

Plus que la mienne, même, à bien des égards.

Sans un mot, le conseiller glissa ensuite vers moi une petite bourse en cuir, fermée par un cordon, que je l’avais déjà vu utiliser lors de nos sorties au marché. Elle était pleine de pièces si j’en jugeais à son volume et au bruit qu’elle faisait.

— Un peu d’argent, pour acheter de la nourriture quand vous aurez fini ce que vous emportez avec vous. Si vous ramassez les baies que vous trouverez sur votre chemin et que Nyann chasse un peu, vos devriez tenir jusqu’à Paset. Autrement, il faudra vous rationner.

J’acquiesçai d’un signe de tête. Orun ferma le sac d’un geste sec en m’annonçant :

— Nyann devrait t’attendre devant les portes, à l’est de la ville.

Je fis de nouveau un mouvement de la tête pour lui signifier que j’avais compris. J’avais soudainement du mal à parler, la gorge un peu nouée. Je ne pensais pas m’être autant attachée au conseiller pendant les derniers jours, pourtant, j’éprouvais du regret à partir de cette manière un peu abrupte. Je savais que Orun avait des obligations qui l’attendaient au château et que nous devions nous dire adieu dès à présent mais je ne trouvais pas quoi dire. Je ne pouvais que l’imaginer à nouveau seul dans sa maison, sans personne pour partager ses repas où avec qui discuter le soir avant de se coucher. J’avais mal au cœur pour lui.

Enfin, peut-être que de son côté, lui ne rêvait que de retrouver son quotidien solitaire.

— Merci d’avoir pris soin de moi, dis-je en posant ma tasse dans la bassine qui servait à nettoyer la vaisselle sale.

Orun agita sa main avec un air qui disait que ce n’était pas grand chose. Il attrapa ensuite une pile de livres et de parchemins posés sur un des buffets vitrés dans l’intention manifeste de se rendre sur son lieu de travail.

— Si jamais tu reviens avec Nyann, je tiens à t’assurer que tu retrouveras ta place chez moi.

Un sourire ravi m’échappa, que je tentais de cacher en baissant la tête et en comptant sur le rideau de mes longs cheveux bruns qui retombèrent devant mon visage, mais sans succès puisque Orun me le rendit, avant de sortir de la maison.

Une fois seule, j’attrapai un morceau de pain de la veille qui avait commencé à rassir, l’accompagnai d’une bonne portion de fromage de brebis, me découpai quelques fruits et me servis un verre de lait en guise de déjeuner. S’il y avait des risques de rationnement dans les prochains jours, autant me gaver dès maintenant.

Lorsque de la rue me parvinrent les sons familiers des clients de l’auberge qui débarquaient pour leur repas du midi, je débarrassai la table de la saleté que j’y avais déposé, attrapai mes sacs au pied de la porte puis jetai un dernier coup d’œil à la maison qui avait été la mienne ces quinze derniers jours. Je la quittai ensuite en prenant soin de bien refermer l’entrée derrière moi.

Comme convenu, Nyann m’attendait de pied ferme, à quelques pas des portes de la ville. Il ne portait ni les vêtements coûteux que je l’avais vu revêtir depuis notre arrivée à Nashda, ni le déguisement de soldat qu’il portait lors de notre rencontre. Pour notre expédition vers le nord, il avait plutôt opté pour une tenue passe-partout, que la plupart des gens du peuple revêtaient, composé d’un pantalon noir aux couleurs fanés et d’une tunique rouge sombre élimée, aux manches longues repliés et au col à lacets. Par contre, son épée était bel et bien de retour, pendant sur sa hanche.

Nous nous saluâmes avant de prendre la direction des portes, Nyann en tête. Il fit un signe de tête aux deux gardes qui veillaient au grain et nous entamâmes notre première journée de marche en direction de Dorca.

Notre discussion la veille au soir s’était poursuivi pendant que nous nous promenions sur le balcon, échappant ainsi à l’atmosphère passablement étouffante de la salle d’apparat. Ce temps passé en tête à tête avait permis de briser un peu la glace entre nous, Nyann m’exposant les grande lignes de notre voyage à venir, et moi, à sa demande, lui narrant plus en profondeur mes déboires depuis mon arrivée sur Cinq-Iles. Il avait notamment semblé craindre de nouveau une attaque de la part de ceux qui voulaient mon collier, une fois hors de la sécurité des remparts de Nashda. De mon point de vu, je voyais mal comment ces hommes pourraient retrouver ma trace, près d’un mois après notre dernière rencontre. Contrairement à lui, je pensais que nous n’avions plutôt rien à craindre de ce côté là.

A la fin de la petite fête, alors que chacun regagnait son lit et que je prenais congé de Nyann pendant que Orun faisait de même avec les souverains, j’avais eu la surprise de voir le prince Issa nous rejoindre, délaissant sa toute nouvelle promise. Il était venu me confier son regret de ne pas avoir pu prendre le temps d’échanger avec moi à cause des préparatifs pour la promesse et la grande curiosité qu’il ressentait à propos du monde dont j’étais originaire. Il avait conclu en me certifiant que, si tout ne se passait pas comme je l’espérais au terme de mon voyage et que je devais rentrer à Nashda avec son frère, il se ferait une joie de corriger cette erreur. Au vu de ses yeux pétillant de curiosité et de son entrain à l’idée que je lui fasse découvrir un tout nouvel univers, je n’avais pu que lui promettre de prendre le temps de lui parler de mon monde autant qu’il le voudrait si je revenais à Nashda. A défaut, je lui avais juré d’en parler un maximum à Nyann pendant notre voyage, qui serait ensuite chargé de lui rapporter mes paroles.

Tout à mes souvenirs de cette fin de soirée, je ne fis pas particulièrement attention à la route que j’empruntais, et encore moins aux dangers qui nous entouraient. Aussi, je fus très surprise lorsque Nyann m’attrapa brusquement par le coude pour m’éloigner de la trajectoire d’un cheval, lancée à toute allure derrière nous et dont le cavalier ne semblait n’avoir rien à faire de la vie des pauvres bougres qui devaient se déplacer à la seule force de leurs jambes.

L’injure qui m’échappa choqua mon compagnon de voyage.

— Je n’avais encore jamais entendu une femme jurer de cette façon ! s’exclama-t-il, moitié scandalisé, moitié amusé.

— Il va falloir vous y faire, le prévins-je alors que nous reprenions notre route. J’en connais plein. Sur mon monde, les gens de mon âge les utilisent continuellement. Et pas forcément par méchanceté d’ailleurs. Disons plutôt que c’est rentré dans le langage de tous les jours.

— Vous n’en aviez utilisé aucun lors de notre voyage depuis Dorca, souligna-t-il.

Je pris un temps de réflexion, avant de lui expliquer :

— A ce moment-là, je devais cacher qui j’étais réellement, ne rien laisser paraître de mes origines. Orun me l’avait demandé alors je faisais attention. Mais maintenant que vous savez que je ne suis pas Cinq-Ilienne, je peux me laisser aller à ma vraie nature, au moins dans une certaine mesure. Est-ce que ça vous dérange ?

Nyann secoua lentement la tête, comme s’il hésitait encore sur sa réponse, alors même qu’il était en train de me la donner.

— Du peu que vous allez laisser transparaître, votre monde a l’air tellement différent du nôtre … Je comprends que mon frère soit fasciné.

Nyann esquissa ensuite un sourire et ajouta :

— Si cela avait été possible, il aurait aimé le voir de ses propres yeux.

J’imaginais déjà d’ici la tête qu’aurait fait le Cinq-Ilien qui aurait eu l’occasion de poser le pied sur Terre : j’étais certaine qu’il aurait frôlé la crise cardiaque ! Ou, tout du moins, qu’il aurait fait une belle crise de panique.

— Sur ce point, Issa ressemble beaucoup à notre oncle, poursuivit Nyann. Tout comme lui, mon frère aime découvrir et apprendre de nouvelles choses.

Dans un flash, je revis la silhouette de l’homme aux longs cheveux, dont j’avais surpris l’échange avec le roi Fitz, quelques jours plus tôt.

— Morann, c’est bien cela ? demandai-je à mon compagnon, qui confirma avec surprise d’un signe de tête. Je l’ai déjà aperçu au château. Je suis tombée sur une conversation que je n’aurais sans doute pas dû entendre : il se disputait avec votre père à propos d’un livre si j’ai bien tout saisi.

Nyann lâcha un profond soupir avant de préciser :

— Je vois de quel livre vous parlez. C’est une dispute récurrente entre eux. Il s’agit du Livre, celui que tous les membres du culte prennent pour seule parole véritable. Malheureusement, mon oncle s’est laissé embobiner, il croit tout ce que disent les portes-paroles du culte.

— Et que dit ce Livre ?

— De ce que j’en sais - c’est à dire pas grand-chose - le culte déclare que nous sommes tous les descendants d’une forme de vie toute puissante qu’ils appellent la Prima et que les dragons seraient ses Prophètes, envoyés pour nous guider.

— Les dragons ? relevai-je, ahurie, en sourcillant.

— Vous comprenez pourquoi c’est difficile à croire, conclut-il en coulant un regard en biais dans ma direction.

Plutôt oui. Mais ce culte, qui ressemblait quand même beaucoup à une secte de mon point de vue, n’avait sans doute pas les arguments les plus loufoques jamais inventés. En creusant un peu, j’étais sure qu’on pouvait trouver pire sur Terre.

— Je comprends oui. Mais quel est le rapport avec le souhait de votre oncle de creuser ?

Nyann attrapa le devant de sa longue chemise pour la secouer, comme à la recherche d’un peu de fraîcheur. Le soleil était accablant, je le sentais, et je m’étonnais de visiblement mieux le supporter que le prince, moi qui avait souffert des hautes températures depuis notre arrivée à la capitale. Fallait-il croire que je commençais à m’y habituer ?

— Il est persuadé qu’en menant des fouilles assez profondément dans le sol de notre pays, à certains endroits présélectionnés, il arrivera à trouver des vestiges de ce passé dont parle le Livre, prouvant du même fait à tout le monde sur Cinq-Iles que le culte n’est pas dans le mensonge.

J’acquiesçai d’un signe de tête, alors que nous croisions un couple de personnes âgés qui nous saluèrent d’un signe de tête. Nyann le leur rendit avec amabilité alors que je m’étonnais de découvrir que le prince Morann était peut-être le précurseur de l’archéologie sur ce monde.

— C’est une idée saugrenue, conclut mon compagnon en secouant la tête d’un air affligé.

— Je n’en suis pas si sûre, contrai-je. Il a raison en disant qu’en creusant dans la terre, on peut trouver des traces de son passé. Chez moi, l’archéologie a permis de compléter nos connaissances au sujet de nos ancêtres, sur qui nous n’avions que des histoires et des souvenirs racontés de père en fils. On a même retrouvé les vestiges de cités entières !

Le reste de la journée se déroula sur le même principe. Nous échangions sur le monde qui nous entourait, j’y relevai les différences avec le mien et Nyann ouvrait grand les oreilles à propos de tout ce que je savais. Je n’oubliai pas cependant de lui préciser que je ne connaissais pas tout, mon monde et son histoire étaient trop vastes pour que je puisse tout lui raconter dans les moindres détails, mais il me certifia pouvoir se contenter de ce que j’aurais à lui offrir.

Le soir-même, à la fin de cette longue journée de marche et de discussion, alors que le soleil commençait à disparaître derrière l’horizon, Nyann prit la décision de faire halte dans un petit bois, à l’écart de la route et des dangers qu’elle pouvait amener. A force d’avoir parlé en continu depuis notre départ, nous avions bien entamés nos réserves d’eau, aussi, nous fûmes ravis de constater la présence d’un minuscule ruisseau qui traversait la trouée dans laquelle nous avions décidé de nous établir pour la nuit.

En guise de repas, nous nous contentâmes de grignoter du pain avec un peu de fromage et quelques fruits, l’occasion pour moi de commencer à parfaire les connaissances de mon compagnon de voyage à propos des spécialités culinaires françaises, et notamment la pâtisserie, mon pêché mignon, inexistante sur Cinq-Iles à mon grand désarroi.

Ensuite, Nyann s’éloigna de quelques pas pour commencer ses exercices d’entraînement, ce rituel que j’avais oublié. Livrée à moi-même et sans autre occupation possible, je le regardai faire pendant de longues minutes, assise sur ma couverture, appréciant les mouvements secs et décidés et le bruit de la lame tranchant l’air.

Nyann cessa sa séance plus vite que je ne croyais. En sueur, il laissa retomber la main qui tenait son épée et se tourna vers moi.

— Comme tu as certainement déjà pu le constater, les femmes n’apprennent pas le maniement des armes sur Drïa, déclara-t-il sans autre forme de préambule. Ce n’est pas une activité à laquelle leur éducation les encourage à penser puisqu’elles ne se retrouveront jamais sur un champ de bataille - exception faite, bien entendu des magiciennes, mais l’Académie se charge de leur formation sur ce point aussi.

Tout comme avec Orun, notre journée de marche en tête à tête avait été l’occasion d’abandonner ce vouvoiement horripilant que j’avais eu de plus en plus de mal à respecter. Nyann ne s’en était pas offusqué et avait suivi le mouvement, sans faire de remarques. Cela m’avait plu parce que je trouvais très étrange de vouvoyer une personne de mon âge.

Nyann effaça sa petite digression d’un signe de la main et poursuivit, sous mon regard interrogateur :

— Vu que tu as déjà été victime de plusieurs attaques et que je suis persuadé que nous nous retrouverons tôt ou tard de nouveau face à tes assaillants, je me disais que je pouvais t’enseigner les bases du combat, au moins pour que la prochaine fois que tu te défendes, tu évites de briser une autre partie de ton corps.

Je ne suis pas quoi répondre. En même temps, je n’avais jamais envisagé la possibilité d’apprendre à utiliser une arme, quelle qu’elle soit. Et la longue et lourde épée que Nyann tenait en main ne m’attirait pas du tout. Je ne me voyais pas réussir à brandir cet objet à la seule force de mes bras.

— L’idée semble bonne, répondis-je. Moi aussi, j’aimerais pouvoir me défendre un peu plus efficacement. Quand j’ai frappé ce type avec ma tête à Paset, j’ai vu trente-six chandelles pendant un long moment, et si je ne l’avais pas assommé par la même occasion, il en aurait sans aucun doute profité pour finir ce qu’il était venu faire. Je n’aurais pas toujours cette chance. Par contre, je ne pense pas parvenir à faire quoi que ce soit avec une arme comme ton épée, peu importe le temps que tu passeras à m’entraîner.

Nyann sourit puis déclara :

— Pour le maniement des armes, nous allons attendre un peu. D’abord, j’aimerais que tu apprennes à parer des coups sans te faire mal. Ce sera déjà un bon début.

Ca me semblait raisonnable. Décidée, je me levai et le rejoignis pour ma première leçon d’autodéfense.

Nous y consacrâmes tellement de temps que, lorsque Nyann cessa de tenter de faire entrer violemment son poing en contact avec mon visage, une forte pénombre avait envahi notre camp. Nous avions tout juste assez de luminosité pour rejoindre nos couchages.

Je m’écroulai sur la mienne, essoufflée par cette activité physique dont je n’avais pas l’habitude, et tâtai ma joue droite du bout des doigts, y réveillant une douleur significative : j’allais certainement arboré un joli hématome dès le lendemain.

Bien entendu, je n’avais pas pu éviter tous les coups envoyés par mon adversaire et, malgré que Nyann avait pris soin de doser sa force et de retenir son poing quand je loupais ma garde, l’un d’entre eux avait fini par se produire. Je revoyais encore la grimace qui avait immédiatement barré le visage du prince et l’affolement avec laquelle il s’était précipité sur moi pour s’assurer qu’il ne m’avait pas fait trop mal. J’étais persuadée que son éducation de prince lui avait plus souvent appris à sauver les demoiselles en détresse qu’à leur coller des gifles magistrales.

— Ta joue est très douloureuse ? s’enquit-il d’ailleurs, en remarquant certainement mon mouvement.

— Rien que je ne puisse supporter, le rassurai-je. Mais je vais quand même me faire une compresse froide avec l’eau du ruisseau, ça m’évitera peut-être d’avoir la joue bleue demain matin.

Je m’exécutai aussitôt. Une fois ma compresse prête, fabriquée à partir du chiffon qui avait contenu notre pain du jour, je revins m’allonger sur ma couverture et calai le tissu entre ma joue et le sol pour le garder en place. Ce n’était pas très confortable, certes, mais je ne comptais pas dormir avec.

— Demain, nous nous arrêterons plus tôt, m’apprit Nyann alors que je l’entendais s’allonger à son tour. Ma mère m’a demandé de prendre sa suite et de continuer à t’enseigner notre langue. Elle dit que tu apprends vite.

J’étais flattée du compliment, même si j’estimais ne pas avoir beaucoup de mérite vu que leur langue n’avait rien de très difficile à appréhender : sur la forme, elle ressemblait beaucoup à l’anglais, avec peu de conjugaison et d’accords en genre ou en nombre. Ce n’était presque qu’une histoire de vocabulaire.

Et je détestais ça.

— Très bien. De touta façon, j’imagine que je n’ai pas le choix, soupirai-je avant de fermer les yeux.

 

 

Lorsque j’aperçus la lumière tremblotante au détour du virage, un frisson de soulagement parcourut tout mon corps.

Nous marchions sous la pluie depuis le matin-même, les lourds nuages noirs qui encombraient le ciel ne semblant pas vouloir nous laisser un instant de répit. J’en avais marre, j’étais glacée jusqu’aux os et je ne rêvais que de m’installer au coin du feu. Alors, cette maison qui sortait de la pénombre alors que la soirée tombait, et avec elle l’heure pour nous de s’arrêter pour la nuit, avait presque des allures de mirage.

Je me tournai vers Nyann, pleine d’espoir. Lui aussi était dégoulinant de pluie. Nos capes n’avaient pas été conçues pour résister à la tempête qui nous était tombée dessus sans prévenir, alors l’eau avait fini par s’infiltrer jusque sous nos vêtements.

Mon compagnon me rendit mon regard.

— Si c’est une auberge, on s’arrête pour la nuit, me confirma-t-il tout tremblotant.

Je ne cachai pas ma joie et lâchai un petit cri de joie, me retenant presque de le serrer dans mes bras pour le remercier.

Revigorée par cette excellente nouvelle et croisant les doigts pour que ce ne soit pas une simple ferme esseulée, je pressai le pas en direction de la bâtisse, presque indifférente aux gouttes glacées qui ruisselaient sur mon corps et au vent violent qui tentait de m’ôter ma capuche toutes les cinq secondes.

Nous étions sur les routes depuis plus d’une quinzaine de jours à présent. Jusqu’à Paset, nous avions eu de la chance : les journées avaient été ensoleillées, nos pauses récompensées par des zones boisées où nous avions souvent découvert des points d’eau, et nous avions même pu compter à plusieurs reprises sur la communauté des nomades, dont certain de ses membres nous avaient proposé de faire un bout de chemin à l’intérieur de leur carriole, ce qui avait raccourci la durée initiale de notre voyage.

Une fois arrivés à la ville, en milieu de journée, nous avions fait quelques achats, de quoi remplir nos sacs des denrées que nous avions épuisés, puis nous avions aussitôt repris la route. J’avais bien émis le souhait de passer au moins une nuit sur place, histoire de profiter d’une demi-journée de tranquillité et d’un sommeil plus réparateur, allongée dans un lit. Mais Nyann avait objecté qu’il était plus prudent d’économiser nos ressources et je m’étais rangé à son avis, un peu à contrecœur. Avec le recule, j’aurais sans doute dû insister d’avantage.

Parce qu’après notre escale à Paset, notre chance avait tourné. Nous avions passé notre première nuit sans abri, au bord de la route, ce qui avait causé un sommeil entrecoupé, angoissés que nous étions à l’idée d’être aussi vulnérable et à découvert. Nous avions repris la route au petit jour, exténués et sans réelle motivation, dans un silence lourd, le premier depuis notre départ. J’en voulais à Nyann de ne pas s’être rangé à mon idée de dormir sur Paset, ruminant pendant un long moment à ce propos.

Puis, en milieu de matinée, la pluie avait commencé à tomber. Cela avait débuté par un petit crachin, un peine dérangeant. Le vent s’était ensuite levé, les gouttes s’étaient durcis et multipliés et, arrivés à midi, nous n’avions plus d’autres choix que de nous envelopper solidement dans nos capes pour ne pas attraper la mort à cause de l’eau glaciale que les nuages semblaient vouloir lâcher inlassablement sur nos têtes.

Du coup, l’apparition inespérée de cette maison construite au bord de la route que nous avions empruntés était un ravissement. J’espérais vraiment que c’était une auberge.

Nous l’atteignîmes très vite, courant pour arriver le plus rapidement. Lorsque nous fûmes à moins de dix pas de la porte, la musique et les bruits de discussions me réchauffèrent le cœur. Je me jetai sur la porte comme la misère sur le monde.

En repoussant ma capuche avec soulagement, je jetai un rapide coup d’œil sur l’intérieur. La pièce s’étirait en largeur, accueillant plusieurs longues tables accompagnés de bancs, dans une ambiance plutôt rustique. Le comptoir se trouvait tout au fond, séparant la salle à manger de l’ouverture fermé par un rideau qui semblait cacher les cuisines.

— Je suis tellement trempée que je crois qu’il va me falloir au moins deux décennies pour sécher, dis-je à Nyann quand il eut refermé la porte derrière nous.

Tout comme moi, il agita ses vêtements dans tous les sens pour les débarrasser de toute l’eau accumulée dans la journée. Une grosse flaque commença à se former à nos pieds, que le sol en terre battue se chargea de boire bien vite.

— Eh ben, mes pauvres, vous v’là bien mouillés ! s’exclama soudain une voix rauque à notre droite.

Elle avait pour propriétaire un grand gaillard au ventre proéminent et aux bras épais comme des bébés phoques. Il avait le crâne nu et les mains chargés de plateaux remplis à ras bord de pintes de bière.

— Allez donc vous installer près du feu, j’arrive tout d’suite ! ajouta-t-il ensuite en désignant d’un signe de la tête l’immense cheminée qui décorait tout le mur de gauche.

Nous ne nous fîmes pas prier. Je balançai ma cape sur le banc le plus proche de l’âtre et m’y collai aussitôt, mains en avant. La douce chaleur se répandit très vite dans mes veines, réanimant mes terminaisons nerveuses. Je ne m’éloignai pour m’installer à table qu’une fois que ma peau me brûla désagréablement, rejoignant Nyann en m’essorant les cheveux.

Un énorme coup de tonnerre ébranla l’établissement quand l’aubergiste revint vers nous, comme promis. Il déposa bière et ragoût de mouton sur la table en nous demandant :

— B’soin d’une chambre pour la nuit ?

— De deux, plutôt.

— Désolé, m’sieur, il ne m’en reste plus qu’une. Comme vous pouvez le voir, la tempête a amené du monde !

D’un signe de la main, il désigna la pièce dans son dos où, effectivement, il y avait foule. Il devait y avoir quelques habitués du coin vu que nous avions croisés quelques corps de ferme sur la route, mais j’observais aussi un groupe d’hommes enjoués à l’autre extrémité de la pièce et une silhouette encapuchonnée et esseulée au bout de notre table.

L’aubergiste repartit en sens inverse. Nous dînâmes en silence, exténuée par notre route et le temps que nous avions dû supporter. De toute façon, ce n’était pas comme si nous aurions pu échanger sur nos sujets de prédilections : mes véritables origines étaient toujours soumises au plus grand secret.

A la fin du repas, repue et curieuse, je m’intéressai d‘un peu plus près à ce qu’il nous entourait. La salle possédait un haut plafond avec poutres apparentes où étaient accrochés deux énormes lustres bourrés de chandelles qui nous éclairaient faiblement. Je repérai rapidement le système de poulie et de corde qui permettaient de les faire descendre afin de les recharger en bougies. Sur notre droite, une double porte devait mener à une autre partie du bâtiment - certainement les chambres vu qu’il n’y avait pas d’étage - quant au sol, il était aussi collant que comme notre table, signe d’une hygiène passable. De manière général, l’auberge ne semblait pas dans le meilleur état possible. Un peu comme sa clientèle, maintenant que j’y prêtais attention.

A part le groupe d’homme qui chantait et riait joyeusement, faisant à eux seuls l’animation, les autres clients était silencieux, comme désireux de se faire oublier. Il n’y avait guère que notre compagnon de table pour attirer l’attention, malgré qu’il était aussi taciturne que les autres et vêtu de noir de la tête aux pieds, telle une ombre souhaitant se fondre parmi les siens. D’ailleurs, même Nyann faisait comme les autres hommes de la pièce, coulant à intervalles réguliers des regards soupçonneux sur la haute et fine silhouette.

— Il y a un problème ? demandai-je en me penchant vers lui pour qu’il soit le seul à entendre le son de ma voix.

— Pas pour le moment.

Je n’aimais pas trop sa réponse. J’espérais que c’était plus par prudence que par réelle conviction qu’il doutait de notre sécurité.

— Je serais d’avis d’aller nous coucher. Profitons de la nuit confortable qui nous attend.

Nyann afficha clairement un visage dubitatif. Je l’ignorai et pris les devants, ramassant mes affaires et prenant la direction du comptoir où notre hôte était occupé à remplir de nouvelles pintes. En le voyant faire, je croisai les doigts pour que notre chambre soit la plus loin possible de la salle à manger parce que certains semblaient bien partis pour faire la fête aussi longtemps que possible.

En passant derrière la silhouette encapuchonné qui avait dîné à la même table que nous, je trébuchai sur son sac, laissé au sol. Heureusement, elle me rattrapa à temps pour m’empêcher de m’étaler lamentablement sur le banc et me remit d’aplomb d’un geste assuré.

— Merci, soufflai-je, soulagée.

En relevant la tête, je croisai son regard d’un marron si clair qu’il en paraissait ocre et restai pantoise un instant en scrutant l’ovale du visage encadré par quelques mèches rousses qui s’échappaient de sous la capuche. Mon regard s’attarda plus particulièrement sur sa joue gauche, où une vilaine brûlure en voie de guérison s’étalait. Mon air dû être très éloquent puisque ma sauveuse me relâcha brusquement et s’éloigna d’un pas vif, sans que je n’ai eu le temps de réagir à mon incroyable rencontre.

— Tout va bien ? s’inquiéta Nyann qui avait fait le tour de la table pour me rejoindre.

J’acquiesçai de la tête, encore sous le choc d’avoir croisé ma meilleure amie de manière si inattendue et suivant du regard la silhouette qui sortait de l’auberge. J’étais si indécise sur ce que je devais faire à ce moment-là que Nyann dû me secouer pour me ramener à lui.

— Tu es sûre que tu vas bien ? insista mon compagnon, sourcils froncés par l’inquiétude.

— Oui, bien sûr, répondis-je après m’être raclé la gorge. J’ai juste cru …

Je laissai ma phrase en suspens. Que pouvais-je bien lui dire ? Que celle qui avait dîné à notre table était le copier-coller parfait d’une connaissance de mon monde ? Qu’elle n’était pas la première personne dans ce cas que je rencontrais ? Pour cela, il aurait fallut que je lui parle d’Anthony et de sa propre ressemblance plus qu’étrange avec le Terrien, mais je n’en avais pas la force.

Comme nous nous tenions toujours debout au milieu de la salle à manger sans faire mine de vouloir bouger, nous finîmes par attirer l’attention des autres clients sur nous, y compris celui du groupe bruyant, ce qui voulait tout dire.

— Allons à la chambre, dis-je enfin. J’ai besoin de dormir.

— Il t’a fait quelque chose ? m’interrogea Nyann à mi-voix en m’emboîtant le pas.

— Pas du tout, le rassurai-je.

Comme je n’ajoutai rien de plus et que je le laissai dans le flou total sur ce qu’il s’était produit, Nyann garda les sourcils froncés et plaça même la main sur le pommeau de son épée durant toute notre traversée de la pièce. Cela ne dû pas échapper aux clients qui nous suivaient du regard.

Au comptoir, l’aubergiste nous réclama la somme dû pour notre repas puis nous conduisit vers la chambre. C’était une petite pièce qui ne contenait qu’un lit double poussé dans un coin de la pièce et un petit meuble de rangement avec une bassine vide en étain.

Quant l’aubergiste nous avait annoncé qu’il ne restait qu’une seule chambre de libre, je n’avais pas compris qu’il sous-entendait que nous devions partager le lit. Je m’étonnai d’ailleurs qu’il ne se soit pas inquiété de notre lien avant de nous laisser seuls dans la pièce : ce n’était pas dans les habitudes des Drïannais.

— Tu peux prendre le lit, céda galamment Nyann en posant son sac dans un coin de la pièce, une fois seuls dans la chambre.

— On peut le partager, ça ne me dérange pas, répondis-je en imitant son geste.

Ce n’était pas tout à fait vrai. J’étais gênée à l’idée de partager mon lit avec un garçon - enfin, un homme. Mais je lui faisais confiance et je me doutais qu’il avait tout autant besoin que moi d’une bonne nuit réparatrice, ce qu’il n’aurait pas s’il la passait sur le sol de la pièce.

Bien entendu, Nyann ne resta pas sans réaction : il me regarda avec ébahissement, en oubliant de continuer à déplier la couverture qu’il s’apprêtait à déposer sur le plancher.

— Tu comptes me faire quoi que ce soit sans mon consentement ? lui demandai-je ensuite en haussant un sourcil interrogateur.

— Bien sûr que non! S’offusqua-t-il aussitôt.

— Alors, pas besoin d’en discuter toute la nuit : on peut dormir ensemble. Je ne suis pas Drïannaise, à partir du moment où tu ne me touches pas, je ne vois pas de problème au fait de partager un lit avec toi. De toute façon, ce n’est pas comme s’il y avait une grande différence avec nos autres nuits à la belle étoile, sans personne pour nous surveiller.

Mon point de vu exprimé, j’ôtai mes chaussures, exigeai de mon compagnon qu’il me tourne le dos et me changeai, troquant mes vêtements humides contre une tenue sèche, avant de me glisser dans le lit, me collant contre le mur pour laisser la partie proche du bord à Nyann. Je m’installai aussitôt en position fœtale, tournant le dos au reste de la pièce et fermai les yeux.

Je résistai à l’envie de quitter la chambre et l’auberge, et de partir à la recherche du double d’Alicia. Je n’aurais pourtant rien eu à dire à cette pauvre fille si je lui avais mis la main dessus, mais entrevoir un visage amicale m’avait fait du bien, presque comme si je m’étais soudainement retrouvée chez moi. Un chaud espoir s’était nichée dans mon corps, j’espérais presque que c’était un signe de la vie, un indice m’annonçant que le retour à la maison était tout proche. J’en voulais encore.

Du mouvement dans le lit m’apprit que Nyann avait cédé et s’était rangé à mon avis. Il s’agita un moment, cherchant sans doute sa position pour s’endormir en prenant bien soin de ne jamais faire entrer nos corps en contact, puis il s’immobilisa.

Paupières closes, je finis par m’endormir rapidement.

Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.