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Je fus réveillée au milieu de la nuit. Je n’avais dormi que quelques heures, sans doute pas plus de trois, quand Siam vint vivement me secouer.

— Habille-toi, vite ! s’écria-t-elle.

Il me fallut quelques secondes pour comprendre qu’elle-même s’était préparé à la va vite, comme l’attestait son chignon flou d’ordinaire tirée aux quatre épingles. Je me frottai les yeux, perdue, avant de remarquer une étrange lueur qui brillait à travers les fenêtres et les cris qui retentissaient depuis la rue, à peine arrêtée par les fins carreaux de ma fenêtre.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demandai-je à Siam qui s’en retournait rapidement dans la pièce à vivre.

— Habille-toi, dépêche-toi ! répéta-t-elle sans me donner plus d’explications.

Je l’entendis farfouiller dans ses affaires pendant que j’obéissais et enfilai ma robe et mes tennis. Je la retrouvai en train d’empiler un tas de récipients divers et variés dont elle me fourra une partie dans les mains avant que je n’ai eu le temps de comprendre.

— Siam ! l’interpellai-je alors qu’elle rejoignait la salle à manger de l’auberge d’un pas vif. Mais qu’est-ce qu’il se passe ?

Elle s’arrêta une seconde, juste le temps de se retourner et de m’annoncer d’un ton pressé:

— Il y a l’feu à la lisière du village, faut l’éteindre avant qu’il atteigne la barricade.

Puis sur ces mots, elle repartit en courant, me faisant signe de la suivre d’un mouvement de tête sec. Je lui emboîtai le pas, mes seaux dans les bras, sans vraiment comprendre ce qu’impliquait ses dernières paroles.

Dans le restaurant, nous croisâmes Reddi sortant de la cuisine, accompagné de l’un des clients de l’auberge. Ils portaient eux aussi des contenants de tailles variables et je compris alors qu’on apportait tout ce qui pouvait contenir de l’eau.

Je suivis le mouvement et sortis de l’auberge en courant. La rue arborait une lumière orangée de très mauvaise augure que l’odeur prononcée de fumée n’arrangeait pas. Tous les habitants du village faisaient comme nous, s’armant de ce qu’ils possédaient pour venir aider à éteindre l’incendie. Nous sortîmes du village par la porte sud, bifurquant ensuite vers l’ouest, en direction d’un petit bois. C’était ce dernier qui flambait.

Même avec ma méconnaissance du danger que pouvait représenter un incendie dans ce monde, je compris pourquoi Siam était si pressée. Les arbres qui étaient en feu ne se trouvaient qu’à quelques mètres du rempart et je pouvais nettement voir les flammèches et les braises qui retombaient dans l’herbe qui séparait le bois, du village. Il fallait éteindre les flammes avant qu’elles n’embrasent les habitations, sinon, c’en était fini de Dorca.

Coup de chance, un point d’eau peu profond se trouvait juste à côté, une espèce de mare de quelques mètres carrés, entouré d’herbes hautes et de plantes sauvages, qui servait essentiellement à abreuver les bêtes en pâturages. Une chaîne d’une quinzaine de personnes se mettait déjà en place entre l’étang et le bois, tandis que d’autres, armés de couvertures, tentaient de venir à bout des braises qui retombaient près de la barricade.

A l’instar de Siam et Reddi, je déposai mes récipients au pied du type qui s’occupait de les remplir avant de les passer à son voisin, puis je me faufilai entre deux personnes pour étoffer la queue. Coincée entre le boulanger au visage noir de fumée et une femme blonde qui me semblait être l’épouse du palefrenier, je me contentai de prendre le seau plein qui venait d’un sens, ou le seau vide qui venait de l’autre, avant de les passer à mon voisin. Reddi se glissa lui aussi dans la file, plus proche du bois, tandis que Siam filait s’emparer d’une couverture pour éteindre les braises. Nous ne travaillâmes pendant quelques minutes avant qu’un homme débarque en courant depuis l’est de Dorca.

— Un autre feu a démarré de l’autre côté du village ! Il nous faut de l’aide !

Il y eut un instant de flottement pendant lequel plus personne ne bougea. Puis un premier homme quitta la queue pour suivre le type qui repartait déjà en sens inverse, sans prendre le temps de vérifier si qui que ce soit l’accompagnait. Cela sembla décider d’autres à suivre le mouvement et notre groupe se retrouva diminuer quasiment de moitié. Reddi fit parti de ceux qui partirent s’occuper du second incendie. Alors que je récupérais une bassine en étain pleine d’eau, je me surpris à m’interroger sur les probabilités que deux incendies démarrent quasiment au même moment, sans que ce ne soit des départs de feu intentionnels.

Je pouvais imaginer que des inconscients aient joué avec du feu, perdu le contrôle et quitté les lieux du crime, mais je ne pensais pas possible que ces gens eussent été assez idiots pour recommencer leur manège un peu plus loin. Ces deux incendies ne pouvaient être que criminels.

J’en arrivai tout juste à cette conclusion quand, le visage tournée vers le village pour regarder les volontaires qui étaient en charge d’empêcher le feu de s’étendre vers Dorca, je vis clairement une grosse boule de feu naître au cœur du ciel étoilé et foncer s’écraser au cœur même du village. Interloquée, je restai à fixer la zone d’où était apparue la boule de feu, sans prononcer un mot. Je me demandai si ce n’était pas mon esprit qui me jouait des tours quand une seconde boule apparut exactement au même endroit et frappa à nouveau le village, mais plus au nord. Cette fois-ci, je ne fus pas la seule à la voir.

— Dragon ! hurla alors une voix paniquée par dessus le tumulte que produisaient les gens et l’incendie.

Les réactions furent quasi instantanés : tous cessèrent ce qu’ils étaient en train de faire pour scruter le ciel. Un silence étrange s’abattit sur le groupe. Comme eux, je gardai les yeux fixés sur le ciel et je me demandai si je n’étais pas encore au fond de mon lit, en train de faire un drôle de rêve. Tous ces gens ne pensaient quand même pas que les incendies étaient l’œuvre d’un vrai dragon ?

Quelques minutes s’écoulèrent, un peu hors du temps, avant qu’une troisième boule de feu n’apparaisse et tombe non loin de nous, juste de l’autre côté du rempart, embrasant instantanément le bois qui la composait.

Ce fut la panique. Il n’était plus question d’éteindre l’incendie. Certains semblèrent bien vouloir reprendre le travail, en arrosant cette fois-ci le rempart en feu, mais la plupart partirent en courant et en hurlant. J’hésitai un instant sur la conduite à tenir et me mis à chercher Siam du regard, la plus à même de m’informer sur ce qu’il convenait de faire ensuite. Je ne la trouvai pas parmi les quelques personnes qui s’acharnaient à vouloir sauver ce qui ne semblait plus pouvoir l’être. Siam avait-elle fait partie de ceux qui avaient fui sans que je m’en aperçoive ? C’était fort probable.

A mon tour, je quittai la mare et me dirigeai vers le village. Arrivée aux portes, j’aperçus certains villageois qui tentaient de sauver leur maison des flammes à l’aide de couvertures ou de bacs d’eau qu’ils puisaient dans les abreuvoirs et autres sources, tandis que d’autres s’engouffraient chez eux et récupéraient ce qu’ils pouvaient de leurs effets personnels.

J’hésitai à nouveau sur la conduite à tenir, scrutant les personnes alentours à la recherche d’un visage amical. Ce fut seulement à ce moment-là que je remarquai que l’un des feux avait atteint l’auberge. Instantanément, je pensai à la petite vie fragile et sans défenses que j’avais laissé au pied de mon lit avant de me coucher, et au petit sac qui contenait les seuls souvenirs que je possédais de mon monde. Sans plus réfléchir, je me précipitai vers le bâtiment. Il m’était inconcevable de laisser l’un ou l’autre partir en fumée sans au moins chercher à savoir si je pouvais les sauver.

— Myriam, arrête ! entendis-je alors crier dans mon dos.

Sans m’arrêter de courir, je me retournai et reconnus les silhouettes de Siam et de Reddi qui pénétraient dans le village.

— Je reviens tout de suite ! leur criai-je en retour avant de finir de parcourir la distance qui me séparait de l’auberge.

J’arrivai devant la porte d’entrée au moment où une autre boule de feu tombée du ciel atterrit sur le toit de l’auberge avec un grand bruit, embrasant aussitôt une partie de l’étage. Instinctivement, je me baissai et croisai mes bras au dessus de ma tête pour me protéger des quelques braises qui pourraient me tomber dessus. Puis, ne sentant rien m’atteindre, je me redressai. La porte de l’auberge s’ouvrit pour laisser passer une femme tenant son enfant fermement serrée entre ses bras. Je reconnus l’une des clientes.

— Il y a encore des gens là-dedans ? l’interrogeai-je, horrifiée à la simple idée que ce soit effectivement le cas.

Je n’eus jamais de réponse. La femme courut vers la sortie du village, protégeant son petit garçon de ses bras autant qu’elle le pouvait.

Sans plus attendre, comprenant que chaque seconde comptait à présent, je me ruai dans l’auberge. La chaleur y était tellement forte que toutes les fenêtres avaient volées en éclats, parsemant le sol de débris tranchants que je pris soin d’éviter ; une fumée épaisse et âcre stagnait, attaquant la gorge et m’obligeant à me courber pour respirer plus facilement. A l’étage, j’entendais les flammes crépiter et des choses lourdes tomber - j’espérais que ce n’était pas le toit en train de s’écrouler au dessus de ma tête.

Peu rassurée, je ne m’attardai pas et filai dans ma chambre. Mon sac se trouvait sur la commode, prêt pour le départ, et celui de Merrine au pied du lit, là où je l’avais posé juste avant de me coucher, la tête pleine d‘interrogations. J’attrapai les deux, passai la bandoulière de l’une sur mon épaule droite et celle de l’autre sur l’épaule gauche, puis jetai un œil a la fenêtre aux vitres brisées, tentée par l’idée de sortir par là plutôt que d’avoir à traverser la salle à manger en sens inverse. Mais les lueur orangées et dansantes que j’apercevais derrière l’étable me convainquirent de ne pas concrétiser cette idée : les différents feux qui ravageaient le village avait peut-être déjà atteints cette zone et empêchaient toute retraite possible en contournant l’auberge.

Je fis demi-tour et repassai par la pièce principale dans laquelle régnait un peu de désordre, conséquence direct du passage éclair de Siam, moins d’une heure plus tôt. Je filai ensuite dans la salle à manger. J’avais presque traversé la moitié de la pièce quand j’entendis un énième craquement, bien plus inquiétant et bien plus proche que les précédents. Je levai la tête au moment où une partie du plafond s’effondrait sur moi. Réflexe idiot - ou tout du moins inutile dans la majorité des cas - je levai les bras au dessus de ma tête et fermai fort les yeux, dans une vaine tentative de me protéger de la mort certaine qui me fondait dessus.

J’attendis le choc. Un peu trop longtemps pour ce ce soit normal.

Surprise de ne finalement rien sentir atterrir sur mon crâne, je finis par risquer un coup d’œil au dessus. Estomaquée, je me retrouvai alors nez à nez avec la partie effondrée du plafond, suspendue dans les airs à mi-chemin entre moi et son emplacement initial. Soufflée par l’étrangeté de la situation, il me fallut quelques secondes - passée à fixer l’anomalie - avant de finalement me décider à prendre mes jambes à mon cou. Bien m’en pris car, à peine avais-je fait deux pas, que la gravité reprit ses droits. Je me ruai ensuite sur la sortie et rejoignis la foule de personnes qui, comme moi, se retrouvait dans la rue après avoir réussi à extraire des flammes ce qui leur était le plus précieux.

— Siam, arrête ! entendis-je alors hurler à quelques pas de moi, au milieu de la rue et de la cacophonie. On ne peut plus y retourner !

Reddi tenait son épouse par les épaules, semblant vouloir l’empêcher de se ruer vers l’auberge. Je risquai un œil dans mon dos. Entrer là-dedans aurait été du suicide. L’étage avait presque entièrement disparu, les flammes s’attaquaient maintenant au rez-de-chaussée dont j’entendais le bois craquer et supplier. Je constatai dans un frisson que j’étais visiblement sortie juste à temps.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demandai-je en m’approchant du couple, dans l’espoir de pouvoir d’être une quelconque aide avec Siam, qui semblait frapper de démence et tentai d’échapper à la poigne de son mari en ruant véhément, le regard braqué sur leur maison.

— Je m’occupe d’elle ! assura Reddi, le regard fiévreux et le visage gris de cendre. Toi, dépêche-toi de sortir d’ici ! Orun est la sortie sud, rejoins-le !

Alors qu’une quinte de toux sèche m’arrachait les poumons, j’hésitai à désobéir à l’injonction de Reddi. Siam semblait être devenue incontrôlable et même lui avait visiblement du mal à la retenir.

— Allez ! rugit-il, le regard impérieux, en voyant que je ne bougeais pas.

Je les quittai alors, le cœur douloureux, en espérant que Reddi parviendrait à raisonner Siam.

Il ne semblait plus y avoir personnes dans le village en dehors de nous trois. Une grande majorité des bâtiments brûlaient, illuminant les alentours comme si nous étions en plein jour. Devant moi, au travers des portes de l’entrée sud grandes ouvertes, j’apercevais une partie des villageois assistants, impuissants, au spectacle qu’offrait la malheureuse Dorca. Je me précipitai dans leur direction en prenant soin de rester au milieu de la rue pour éviter les débris enflammés qui tombaient des maisons.

Le regard fixé sur ma destination, je fus donc totalement prise par surprise quand je sentis une force étrange me pousser. Je déviai de ma trajectoire, m’écroulant sur la terre dure et heurtant la face de la boulangerie. Heureusement pour moi, elle faisait partie des rares habitations à ne pas avoir encore été atteinte par les incendies. Une silhouette émergea ensuite de la ruelle en face de la boutique, de l’autre côté de la rue. Elle fit quelques pas vers moi et s’arrêta, une main tendue dans ma direction comme si elle voulait me prendre quelque chose. Mon médaillon se décolla aussitôt de ma poitrine et je fus certaine que le collier se serait arraché de mon cou s’il n’avait pas été retenue par le col haut de ma robe. La silhouette leva son autre main, visant le sac de Merrine, et la même chose se produisit. Je dus m’accrocher de toutes mes forces à la bandoulière pour l’empêcher de glisser de mon épaule, emportée par la force invisible qui attirait la besace vers l’inconnu.

Fatiguée par ma nuit écourtée et les événements des dernières heures, je sentis alors la colère pointer le bout de son nez, montant dans ma poitrine par vagues, et exploser au moment où je sentis la force s’intensifier sur le collier et le sac. La silhouette semblait bien décidée à me délester de ces deux biens. Moi, je n’étais pas du tout disposée à la laisser faire.

Instinctivement, je me mis à imiter les gestes de mon assaillant. Sauf que contrairement à lui, j’avais le désir de le repousser le plus loin possible, lui ôter toute possibilité de continuer sur sa lancée. Mon vœu fut exaucée : à peine avais-je avancé ma main dans sa direction que je le vis disparaître dans les ombres de la ruelle par laquelle il était apparu, comme repoussé brutalement par un coup de poing dans l’estomac. Je n’attendis pas de voir s’il allait revenir à la charge ou si je l’avais durablement mis hors d’état de me nuire. Je me relevai prestement et repris ma course vers la sortie du village.

Je parcourus les quelques mètres qui me séparaient des villageois sans autres embûches. Avec soulagement, essoufflée par ma course et les fumées de l’incendie qui me brûlaient les poumons, je me glissai entre les différents groupes, à la recherche du cousin de Siam. Je finis par le trouver, entouré de son escorte.

Les quatre hommes avaient le visage, les mains et les vêtements sales, noircis par les cendres et la fumée. Même si je ne les avais pas vu, je devinai qu’ils avaient participé à l’effort commun pour tenter de circonscrire les flammes - en vain. Orun ne s’aperçut de ma présence qu’au moment où je m’arrêtais près de lui, le regard fixé sur les portes du village menacées par les flammes qui progressaient rapidement dans leur direction par les deux côtés de la barricade, dans l’attente de voir apparaître Siam et Reddi. La première préoccupation d’Orun fut d’ailleurs pour eux, quand il remarqua que j’étais arrivée seule.

— Ils sont encore dans le village, lui appris-je, la voix étranglée rendue rauque par une soif que je n’avais pas eu conscience de ressentir jusque là. Je n’ai pas bien compris, Siam est devenue bizarre, elle voulait absolument retourner dans l’auberge alors que celle-ci est en flammes. Reddi tentait de l’en empêcher et de la convaincre de renoncer à sa folie… Je voulais l’aider … mais il m’a ordonné de partir …

Je vis les épaules d’Orun se raidir, inquiet pour sa cousine et son époux. Je l’étais tout autant que lui à présent. Dans le village, occupée à prendre la fuite, je n’avais pas réellement pris conscience du danger que représentait le village en feu, mais postée à la lisière des champs avec pour seule occupation de voir toutes ces maisons agoniser, je priais silencieusement pour que les aubergistes sortent de là au plus vite, que Reddi finisse par convaincre Siam d’abandonner, qu’elle revienne à la raison … Qu’est-ce qui avait bien pu la mettre dans cet état ? Pourquoi ce besoin soudain et irrépressible pour elle de retourner à l’intérieur de l’auberge ?

L’attente me parut interminable avant qu’une forme ne finisse enfin par apparaître aux portes. Rapidement, il fut évident qu’il s’agissait de deux personnes, l’une soutenant l’autre. Orun se précipita et je fus rapidement sur ses talons.

Il s’agissait de Reddi, mal en point et le visage ensanglantée, qui devait compter sur le soutien d’un de ses amis pour avancer.

— Où est Siam ? s’enquit aussitôt Orun en délestant le bon samaritain du poids de l’aubergiste, adressant sa question à qui pourrait lui répondre.

Reddi ne sembla même pas entendre la question, il paraissait sonnée, une main posée sur sa tête comme pour endiguer le sang qui lui coulait dans les yeux.

— Je n’ai vu que Reddi, répondit son ami en secouant la tête. Je l’ai trouvé par terre, inconscient, près de l’auberge. Il était seul.

Ma gorge se serra en comprenant ce qu’il s’était certainement déroulé après mon départ : Reddi avait été blessé d’une quelconque façon et le choc lui avait fait perdre connaissance, laissant de ce fait le champ libre à Siam pour mettre à bien son projet.

Alors que Orun éloignait Reddi du village pour l’asseoir dans l’herbe et regarder sa blessure, je gardai le visage tourné vers les flammes qui ravageaient Dorca et les fumées épaisses qui disparaissaient dans le ciel, repoussant de toutes mes forces les larmes qui me montaient aux yeux. Puis je rejoignis les deux hommes quand la chaleur commença à devenir insupportable et que je réussis à me convaincre que Siam avait peut-être quitté le village par la sortie nord.

— La poupée, bégayait Reddi d’un ton hagard au moment où j’arrivais à hauteur d’Orun, agenouillé devant l’aubergiste et tenant un linge contre sa blessure. Elle voulait absolument récupérer la poupée …

Dans un flash, je revis le petit jouet en tissu, aux nattes blondes et à la robe jaune soleil, qui traînait souvent dans la pièce principale, chez Siam et Reddi. J’avais remarqué à plusieurs reprises que le jouet changeait de place régulièrement, sans vraiment m’attarder sur la chose. J’avais supposé qu’elle faisait partie de ces objets emplis de souvenirs dont on rechignait à se séparer mais qu’on déplaçait sans cesse parce qu’ils devenaient embêtant, peu importe où on le posait. Je n’avais jamais imaginé que cette poupée avait pu avoir plus de significations que cela ; l’obstination de Siam a vouloir retourner dans l’auberge au détriment de sa sécurité me prouvait que je m’étais lourdement fourvoyée.

— Quelle poupée ? demanda Orun.

— Celle de Lalie.

Orun et Reddi échangèrent un regard grave, lourd d’un sens qui m’échappait. Ma curiosité me poussait à demander qui était cette Lalie, mais je pressentais que ce n’était pas le moment. Je me contentai de rester en arrière, observant Orun prendre soin de Reddi en silence.

Tout autour de nous, les villageois regroupés par affiliation ou affinités regardait leur vie partir en fumée. Seuls leurs gémissements et leurs pleurs perçaient dans le calme soudain et étrange de la nuit.

 

 

 

 

 

 

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