Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Je me réveillai en sursaut. D’un coup d’œil rapide, je constatai que je m’étais endormie au pied d’un vieux chêne au milieu du champ en jachère dans lequel une bonne partie du village avait trouvé refuge au milieu de la nuit. A ma gauche, Reddi dormait lui aussi, mais bien plus profondément que moi, qui avait visiblement été tirée de mon sommeil par les deux oiseaux perchés sur une branche au dessus de ma tête. Le jour se levait à peine, découvrant un ciel sombre et empli de nuages gris, aussi tristes que la journée qui s’annonçait.

Endolorie par une très courte nuit de mauvaise qualité passée adossé contre le tronc d’un arbre, je m’étirai bruyamment. Reddi gigota, dérangé dans son sommeil, alors je décidai de m’éloigner pour le laisser se reposer encore un peu. Nul besoin de l’éveiller plus tôt que prévu et de l’obliger à encore faire face à son chagrin . A la place, je décidai plutôt de rejoindre Orun et sa garde, installés un peu plus loin autour d’un feu de camp. En m’approchant, j’eus l’agréable surprise de découvrir qu’ils avaient fait chauffer un peu de thé. Je m’assis en silence entre Orun et le sosie d’Anthony, avant d’accepter avec gratitude la tasse fumante que me tendait le conseiller.

Je sirotai ma boisson, le regard perdu dans le vague. Je ne pouvais empêcher mon esprit de rejouer en boucle les événements qui s’étaient enchaînés au cours des dernières vingt-quatre heures, et plus particulièrement ceux de la nuit passée.

Après que Orun eut terminé de soigner du mieux qu’il pouvait la plaie à la tête de Reddi, je lui avais fait part de mon espoir de retrouver Siam bien portante à l’extrémité nord du village, où certains des villageois avaient peut-être trouvé refuge, s’ils avaient été plus proches de ces portes que celles situées au sud. Il avait immédiatement anéanti cet espoir en m’apprenant que lorsque le premier incendie avait été repéré, seuls les portes sud avaient été ouvertes. Aucune chance, donc, que qui que ce soit ait pu échapper aux flammes en sortant par l’autre extrémité de Dorca.

Même maintenant, alors que les premiers rayons du jour illuminaient la scène de désolation qui se trouvait sous mes yeux, soulignant les mines fatigués des corps meurtris qui parsemaient les alentours et dévoilant les contours calcinés de Dorca dont les derniers feux terminaient de brûler à quelques dizaines de mètres, je n’arrivais pas à accepter l’évidence même de la disparition de Siam. Une partie de mon esprit continuait à chercher des idées, des solutions qui auraient permis à ma bienfaitrice d’échapper au funeste destin auquel tous semblaient penser avec certitude qu’elle avait succombé.

Un brusque frisson dégringola dans mon dos et m’arracha à mes pensées quand un coup de vent particulièrement frais s’enroula autour de moi, m’obligeant à resserrer ma prise sur ma tasse tiède, dans l’espoir d’y trouver un peu de chaleur. Mon mouvement fut remarqué par le garde, au visage si semblable à celui de la dernière personne que j’avais vu sur Terre, et il eut la gentillesse de se séparer de sa cape, tenu fermé par une broche en argent sur l’épaule, dont il me drapa sommairement. Je le remerciai d’un sourire. Puis, je me rendis soudain compte que, la veille, trop bouleversée par mon agression, je n’avais pas pris la peine de lui être reconnaissante pour son intervention.

Un peu gênée par mon manque flagrant de savoir-vivre, qualité à laquelle tenait énormément Siam qui m’aurait sévèrement remonté les bretelles si elle l’avait su, je me raclai discrètement la gorge avant de me tourner vers celui qui observait à présent les alentours.

— Euh, excusez-moi …

Mon interpellation ramena l’attention du soldat sur ma personne.

— Je me rends compte que je ne vous ai pas remercié pour hier soir, alors … euh ben … Merci d’être intervenu. Et désolée de ne pas y avoir pensé plus tôt.

Le jeune homme esquissa un sourire, amusée par ma gêne si j’en jugeais au regard qu’il avait glissé sur mes doigts que je tortillais dans tous les sens avant de me regarder à nouveau droit dans les yeux.

— Je vous en prie, c’était tout à fait normal. D’ailleurs, je me dois de vous apprendre que ma présence dans la rue à ce moment-là n’était pas le fruit du hasard. Quand vous êtes sortie de l’auberge à la fin de votre service, je les ai vu vous scruter avec un peu trop d’intérêt. Par acquis de conscience, j’ai préféré les suivre, juste au cas où leurs intentions n’auraient pas été louables. Et je m’en félicite. Ils semblaient déterminés à vous dépouiller de vos biens.

Il marqua une pause pendant laquelle je le remerciais à nouveau, mais dans le secret de mon esprit, d’avoir poussé l’exécution de son devoir au delà de ses exigences. Il scruta de nouveau les différends groupes éparpillés dans le champ avant de reporter son regard sur moi et d’ajouter, la mine grave :

— De plus, je ne saurais que trop vous conseiller de faire bien attention à vous dans les jours à venir. Ils ne m’ont pas semblé être du genre à abandonner aussi facilement, quels que soient leurs identités et leurs intentions.  

Je montai ma main vers mon collier dont j’effleurai le pendentif au travers du tissu de ma robe puis glissai un œil vers mes sacs que j’avais laissé sous le chêne, sous la garde - toute relative - d’un Reddi toujours profondément endormi.

— Je crois que c’est ce qu’il s’est passé cette nuit, pendant l’incendie, confiai-je alors à mon interlocuteur. Alors que je sortais du village, quelqu’un a voulu de nouveau s’emparer de mon collier et de mon sac.

— Comment avez-vous réussi à l’en empêcher ? m’interrogea-t-il, constatant certainement avec surprise que j’étais toujours en possession de mes affaires et que je n’avais pas une seule égratignure.

— Avec un peu d’aide, répondis-je en continuant à triturer la bijou d’un air absent. De la magie, plus précisément. J’ai repoussé ce type sans le toucher. Enfin, je crois que c’était moi. Je ne suis pas habituée à côtoyer la magie, alors je ne sais pas vraiment.

J’eus une pensée pour l’inconnu que j’avais envoyé voler bien malgré moi. J’espérais que le fait qu’il ne m’ait pas poursuivi après cela signifiait qu’il avait renoncé en me voyant approcher de plusieurs témoins, plutôt que sa chute l’avait blessé au point qu’il n’ait pu quitter le village et qu’il ait péri dans l’incendie.

Installé à ma droite, Orun semblait ne pas avoir perdu une miette de notre conversation puisqu’il intervint, posant sa tasse vide au sol :

— Pensez-vous que la magie était de votre fait ou de celui du collier ?

— Comment ça ?

— Quand vous avez repoussé cet homme, vous l’avez fait sciemment, en voulant l’éloigner de vous ? Ou c’est arrivé sans que vous ne compreniez vraiment ce qu’il s’était passé ?

Je me repassai l’épisode de la rue, ainsi que celui dans l’auberge, quand le plafond avait failli me tomber sur la tête. A aucun moment je n’avais eu le désir de faire quoi que ce soit en particulier, j’avais seulement ressenti la peur et le besoin d’être protégée. J’en fis part à Orun, qui en conclut :

— Alors cela venait de votre collier. Comme si, en plus de tout ce qu’il a déjà fait jusque là, il était aussi ensorcelé pour garder son porteur en sécurité.

— Si cela est bien le cas, ce bijou n’aurait-il pas dû aussi agir lorsque ces hommes l’ont attaqué hier soir pour le lui dérober ? intervint le jeune homme.

Je trouvais cette intervention pertinente. Orun aussi, sans doute, puisqu’il prit un temps de réflexion avant de lui répondre, les sourcils froncés :

— Peut-être Myriam ne se sentait-elle pas vraiment en danger à ce moment-là. Du moins, pas comme cette nuit. Dans l’auberge, sa vie était clairement menacée et, même si ce n’était pas réellement le cas lorsque l’inconnu l’a attaqué cette nuit, les conditions dans lesquelles se sont déroulées cette agression ont certainement exacerbé la peur ressenti, au point de lui faire craindre de nouveau pour sa vie. Le danger de mort imminente est peut-être le déclencheur, la magie associée au collier ne s’éveillant qu’à cette condition.

— Ce genre d’objet est-il courant chez les magiciens ? interrogea encore le jeune homme, le visage de toute évidence marqué par l’intérêt qu’il ressentait envers la conversation.

— Pas à ma connaissance. Mais je ne suis pas la personne la plus renseignée à ce sujet. D’ailleurs, c’est exactement pour cette raison que Myriam nous accompagne jusqu’à Nashda. Elle devrait rencontrer Sosha. Notre mage en saura certainement plus à ce sujet.

Sur ces mots, Orun se leva, frissonna légèrement et se tourna vers Reddi. Ce dernier s’éveillait tout doucement comme l’attestaient ses yeux papillonnants.

— Ces hommes qui ont voulu vous voler à plusieurs reprises, les voyez-vous ce matin ? me demanda alors Orun.

Je jetai un coup d’œil circulaire, même si c’était complètement inutile puisque j’observais les environs depuis mon réveil et que le champ était assez vaste et le nombre de groupes suffisamment restreints pour que la présence de mes agresseurs ne m’ait pas échappé s’ils s’étaient trouvés dans le coin.

— J’ai l’impression qu’ils ne sont plus ici, répondis-je. Ils ont peut-être quitté Dorca pendant la nuit, quand tout le monde était occupé à …

Sans finir ma phrase, je désignai le village en cendres d’un signe de la main. Orun regarda lui aussi autour de nous d’un air méfiant, avant d’ajouter :

— Par mesure de précaution, je préférerais que vous ne restiez plus seule dorénavant. Siam vous a confié à moi, je lui ai promis de prendre soin de vous et je compte bien tenir parole.

Ma gorge se serra à la mention de Siam. Peu désireuse de faire entendre à qui que ce soit ma voix enraillée par l’émotion soudaine qui m’emplissait, je me contentai d’acquiescer d’un signe de tête en gardant mes yeux rivés au sol.

— Nyann, je vous confie sa protection pour le moment, compléta Orun en regardant vers le sosie d’Anthony qui se contenta d’accepter la charge d’un simple signe de tête.

Il s’adressa ensuite aussi aux deux hommes de sa garde, qui étaient restés à l’écart de notre échange, plongés dans leur propre discussion :

— Je suis navré messieurs, mais nous ne nous mettrons pas en route tout de suite, malgré ce qui était prévu. Au vu des circonstances, je ne peux pas quitter Dorca de cette manière.

Reddi choisit ce moment pour nous rejoindre, parfaitement éveillée, mais le visage chiffonné par une mauvaise nuit. Il apportait avec lui mes deux sacs que j’avais laissé près du chêne, qu’il me remit aussitôt. Il s’accroupit près du feu de camp qui mourrait, faute d’entretien, et se servit du thé en empruntant la tasse délaissée par le conseiller.

— Je te remercie Orun, dit-il après s’être redressé et avoir avalé une gorgée du breuvage. Je te suis infiniment reconnaissant de bien vouloir rester quelques heures de plus. Au moins jusqu’à ce que nous ayons retrouvé Siam.

— Je ne comptais pas partir avant cela, répondit Orun en posant une main amicale sur l’épaule de Reddi. Tout comme toi, je veux être sûre de ce qui lui est arrivée. De plus, je ne doute pas que toi et les autres aurez besoin de toute l’aide possible ce matin pour entrer au village et récupérer ce qui pourra l’être. Avec un peu de chance, Dorca ne sera pas à rebâtir de rien.

Je jetai un regard dubitatif sur le village en ruine. Par je ne sais quel miracle, une partie des barricades tenaient encore debout, mais pour le reste, il semblait que tout était parti en fumée. Je doutais qu’il y ait quoi que ce soit à récupérer mais, si je me trompais, je préférais aider à sauver ce qui pouvait encore l’être, plutôt que de rester assise à ne rien faire et me morfondre.

Aussi, quand Reddi reposa la tasse au sol et que lui et Orun semblèrent prêt à prendre la direction de Dorca où certains villageois avaient déjà commencé à se mettre au boulot, sans doute animés de la même volonté que les deux hommes, je me levai à mon tour et leur emboîtai le pas. Ils me lancèrent un regard surpris, mais puisqu’ils ne dirent rien, je pris cela pour le signe que je pouvais les accompagner. J’emportai mes deux sacs avec moi, passant leurs bandoulières par dessus ma tête et les croisant sur ma poitrine, minimisant ainsi tout risque de les sentir glisser continuellement de mes épaules. Je m’assurai aussi qu’ils étaient bien fermés - je ne voulais pas perdre quoi que ce soit en cours de route - et grimaçai en repensant au contenu de celui de Merrine : le poids de l’ œuf allait certainement très vite me faire souffrir.

 

 

La matinée passa comme une flèche. Le bon côté de la chose, c’est que je n’eus pas le temps de penser aux choses désagréables tels que la disparition de Siam, les attaques répétées dont j’avais été la victime ou mes chances de rentrer chez moi au plus vite qui s’amenuisaient au fur et à mesure du temps. Mon esprit fut entièrement consacré aux dernières flammes qu’il fallut éteindre pour les empêcher d’atteindre les rares morceaux d’habitation qu’elles avaient épargné jusque là, ainsi qu’aux débris calcinés qu’il fallut dégager pour tenter de récupérer effets personnels essentiels ou souvenirs d’une vie. Et, bien malheureusement, il fallut aussi s’occuper des victimes. Sans parler des animaux qui s’étaient retrouvés piégés et dont il fallut évacuer les carcasses nauséabondes, il y eut des pertes humaines. Trois, au total.

La première personne a avoir été découverte fut le plus jeune fils de l’épicier. Apparemment, nul ne savait exactement comment il s’était retrouvé coincé dans le village en feu puisque les parents, au bord du désespoir, affirmèrent s’être assurés que tous leurs enfants avaient quitté la maison dès qu’ils avaient vus les boules de feu tomber du ciel. On supposa qu’il avait fait demi-tour à l’insu de sa famille, sans doute pour récupérer quelque chose et sans avoir conscience, du haut de ses six ans, du danger réel de sa décision.

La nouvelle de la découverte du corps de la seconde victime m’arracha un long frisson. L’un des fermiers tomba sur le corps d’un homme, brûlé à un tel point que personne ne put l’identifier. Mais le secteur où on l’avait retrouvé n’avait laissé que peu de place au doute : il s’agissait de mon agresseur. Une forte culpabilité m’avait envahi quand j’avais appris la chose en laissant traîner mes oreilles du côté de deux femmes qui en discutaient alors qu’elles aidaient elles aussi à déblayer l’une des maisons partiellement détruite. A aucun moment je n’avais souhaité la mort de cette personne, j’avais seulement voulu l’empêcher de continuer à me nuire. Je m’étais alors longuement interrogé alors sur le danger que je pouvais représenter au travers du collier. Si les suppositions d’Orun était exacts, jusqu’où le bijou pouvait-il aller pour assurer ma sécurité physique ?

Nous trouvâmes le corps de la troisième victime peu avant midi. Ce furent Reddi et Orun qui eurent la désagréable surprise de découvrir le corps de Siam parmi les restes de l’auberge. J’ignorais s’ils avaient passé la matinée à tenter de la retrouver où si c’était un hasard qui les avait placé à travailler sur les décombres de l’établissement, mais le fait est que le hurlement déchirant qui échappa à Reddi quand il découvrit son épouse glaça très certainement le sang de tout ceux qui l’entendirent. Je me trouvais non loin à ce moment-là, à peine à quelques mètres, en train d’aider des jeunes adolescentes à récupérer les objets qui n’avaient été que peu touchés par l’incendie et qui pouvaient encore servir.

Quand j’entendis le cri de Reddi résonner dans le village, je me précipitai dans sa direction, sans réfléchir. Mais je stoppai net ma course en comprenant les raisons qui l’avait poussé à s’exprimer ainsi, lui que j’avais toujours connu sur la réserve. Lorsque deux hommes se portèrent volontaires pour retirer la dépouille de Siam des décombres, je me détournai de la scène. Je refusai d’emporter comme dernière image de cette femme pleine de joie et de vie, la vision d’un squelette noirci et ratatiné. Je préférai m’éloigner et me rapprochai de la maison de Merrine, qui avait curieusement été assez épargné par les événements de la nuit, entendant derrière moi les pas de mon protecteur assigné, fidèle à son poste.

— Vous savez, je ne pense pas qu’il m’arrivera quoi que ce soit ici, lui dis-je en allant m’installer, bras croisés, contre la rambarde du porche en partie effondré. Je n’ai pas croisé un seul de ces sales types de la matinée. Et même s’ils sont vraiment encore là, il y a trop de monde dans le village pour qu’ils puissent de nouveau tenter de me voler.

 Le jeune homme s’arrêta en face de moi, laissant entre nous une distance de quelques pas, puis posa ses mains sur le pommeau de son épée, dont il ne se séparait apparemment jamais.

— J’ai reçu des directives, je m’y conforme. Et je suis d’accord avec le conseiller Orun, vous avez visiblement besoin de protection. Je doute sincèrement que les hommes d’hier aient été de simples voleurs. Ils étaient trop nombreux pour cela.

Je fronçai des sourcils, intriguée bien malgré moi.

— Que pensez-vous qu’ils soient dans ce cas ?

Mon interlocuteur se contenta d’afficher son ignorance en haussant des épaules. Fatiguée, je passai les mains dans mes cheveux, y rencontrai un nombre incroyablement douloureux de nœuds et soupirai. Je laissai ensuite mes deux mains sur ma nuque, massant l’arrière de mon crâne pour me détendre après les nombreuses heures que je venais de passer, le dos courbé. Puis je me délestai de mes deux sacs devenus affreusement pesants, avant de m’étirer dans tous les sens avec bonheur.

— Je suis navrée pour votre mère, fit soudain mon protecteur.

Non seulement il brisait le silence agréable qui s’était installé, mais il anéantissait mes efforts pour oublier la situation et amplifiait mon mal-être en faisant naître dans mon esprit le visage souriant de ma mère. Il me fallut quelques instants pour repousser les larmes qui me montèrent aux yeux et les sanglots de couleurs, trop longtemps réprimés, qui ne demandaient qu’à sortir.

— Siam n’était pas ma mère, répondis-je sèchement en résistant à une forte envie de l’envoyer bouler comme un malpropre. Seulement une femme d’une grande générosité qui a bien voulu accueillir sous son toit et prendre soin de l’illustre inconnue que j’étais.

Ma réponse créa un blanc. Je relevai la tête pour observer la réaction de mon interlocuteur. Il ne me lâchait pas du regard, les yeux interrogateurs.

— Mais merci quand même, lâchai-je alors d’un ton plus doux. Bien que ce soit plutôt à Reddi que devrait aller vos condoléances. C’est lui qui vient de perdre la femme de sa vie.

Le jeune homme pencha légèrement la tête sur le côté, comme si quelque chose chez moi l’avait subitement intrigué - bien que je ne voyais pas vraiment ce qui pouvait avoir attirer ainsi son attention. Un autre silence s’installa, plus désagréable celui-ci, à cause de sa manière de me scruter. Je n’avais jamais été particulièrement à l’aise avec ce genre de comportement.

— Au fait, je m’appelle Myriam, repris-je d’un ton précipité, plus pour tenter de l’empêcher de continuer à me regarder comme il le faisait que par réelle envie de me présenter.

— Nyann, répondit-il du tac-au-tac. Étrange prénom que vous portez, là.

— Pas plus que le vôtre, rétorquai-je, un poil vexée.

Il accentua l’inclinaison de sa tête et son regard se fit encore plus scrutateur, comme si j’étais une bête curieuse. De plus en plus mal à l’aise, je décidai qu’il était grand temps de rejoindre le reste du monde. Je récupérai mes affaires, trop vite au goût de mes épaules qui auraient aimé un sursis plus long, et entrepris de redescendre la rue principale, au moins jusqu’à l’emplacement de l’auberge. Bien entendu, Nyann me suivit.

Avec soulagement, je constatai à mon arrivée sur les lieux que le corps de Siam avait déjà été transporté ailleurs. Reddi et Orun aussi n’étaient plus dans le secteur. Seuls quelques courageux travaillaient encore et je m’aperçus que la plupart des volontaires semblaient avoir eux aussi déserté le village. Quand mon estomac se mit soudain à gargouiller, je devinai pourquoi. Je décidai donc de quitter Dorca pour aller me restaurer moi aussi.

Un feu de camp avait été érigé à quelques dizaines de mètres du village, au dessus duquel deux jeunes hommes solidement bâtis faisaient tourner un cochon de taille admirable, sans doute assez gros pour nourrir tout le monde. Près d’eux, une longue table avait été dressé, recouverts de plats en tous genres, que des femmes continuaient d’apporter. Il ne me fallut pas longtemps pour comprendre que tout cela était du fait des fermiers, venus en soutien. L’odeur qui régnait dans la plaine me mit immédiatement l’eau à la bouche, n’ayant eu rien d’autre dans l’estomac depuis le lever du soleil qu’une petite tasse de thé.

Je rejoignis le rassemblement, à la recherche de Reddi et d’Orun. Je les trouvai un peu à l’écart, près de la route qui serpentait à travers champs en direction du sud. Ils étaient accompagnés des deux autres gardes de l’escorte du conseiller, ainsi que des quatre chevaux et de la charrette que j’avais aperçu le matin-même près du chêne, sans comprendre qu’ils étaient à eux.

— Tu es sûr de ton choix ? demanda Orun au mari de Siam, au moment où je m’approchai suffisamment pour pouvoir entendre leur discussion.

— Oui, répondit Reddi en hochant la tête d’un air décidé. Je ne pourrais pas rester à Dorca sans elle. Je préfère tenter ma chance ailleurs. J’ai un frère à Kacke, ça fait des années qu’il réclame que je vienne lui rendre visite, c’est l’occasion. Et puis, je pourrais travailler au port.

Les deux hommes cessèrent leur échange à mon arrivée et se tournèrent vers moi.

— Nous n’attendions plus que vous, clama Orun. Myriam, vous pouvez vous installer ici.

Il tapa du plat de la main sur le plateau de la charrette où s’entassaient déjà quelques sacs.

— Nous partons ? m’étonnai-je. Maintenant ? Mais …

Même si j’avais hâte de trouver une solution à mon problème, l’idée de quitter Dorca aussi vite me laissait comme un sentiment d’inachevé. Ne devrait-on pas rester au moins jusqu’aux funérailles de Siam ? Je ressentais le besoin de lui faire mes adieux, d’une manière ou d’une autre.

— Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour eux, m’expliqua Orun. A présent, il nous faut reprendre la route, nous avons des obligations.

Sans me laisser l’occasion d’argumenter, il se détourna et s’installa sur le banc à l’avant du véhicule. Nyann grimpa à ses côtés et les deux autres gardes montèrent en selle sur les chevaux qui n’étaient pas attelés. Je me tournai vers Reddi, peu sûre du comportement à adopter. Tout cela était un peu trop brusque.

— Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi, dis-je. Et, s’il vous plaît, dites au revoir à Siam de ma part. J’aurais aimé pouvoir le faire moi-même.

Sur ces mots, je lui remis la besace de Merrine. Son regard intrigué m’obligea à lui expliquer :

— C’est à l’ensorceleuse. C’est le sac que nous devions lui rendre. J’espère que vous aurez l’occasion de le faire. Oh, faites-y attention surtout, c’est très fragile.

Il acquiesça d’un signe de tête et attrapa la besace avant de s’exprimer à son tour :

— Je ne pense pas que nous nous reverrons. Je te souhaite d’arriver à trouver le chemin du retour. Prends soin de toi.

Il s’éloigna ensuite d’un pas vif en direction du feu de camp. Le cœur lourd, je me hissai alors sur le bord de la charrette, m’asseyant les jambes pendantes pour continuer à regarder Dorca le plus longtemps possible. Je n’étais restée dans ce village que quelques semaines, à peine deux mois, mais je m’y étais attaché et j’avais un peu peur de ce qui m’attendait ensuite.

L’attelage se mit en branle sous l’injonction bruyante d’Orun. J’aperçus du mouvement du coin de l’œil, attirant mon regard sur la lisière d’un petit bois à quelques dizaines de mètres de la route, où une silhouette sortit du couvert des arbres. Je ne l’avais vu qu’une fois, mais je reconnus aussitôt la longue chevelure nattée aux reflets blonds. Je me redressai légèrement, heureuse de découvrir l’ensorceleuse en bonne santé, et la hélai vivement :

— Merrine !

Elle se tourna dans ma direction et stoppa sa marche.

— Reddi a votre sac ! lui criai-je en désignant la foule d’un geste de la main, me penchant un peu trop en avant et manquant de basculer, secouée par les cahots de l’attelage.

— Est-ce que je dois m’arrêter ? demanda la voix d’Orun dans mon dos.

Je secouai la tête. Je voyais déjà Merrine courir en direction du feu de camp, elle m’avait certainement très bien comprise.

Son arrivée me faisait d’autant plus regretter ce départ précipité. Si nous avions pu nous attarder un peu plus, non seulement j’aurais eu le temps de prendre un vrai repas, mais j’aurais aussi assouvi ma curiosité : pourquoi donc cette femme se trimbalait-elle avec un œuf dans un sac ensorcelé pour conserver son contenu dans les meilleures conditions possibles ? Et surtout, en quoi était-il si précieux pour que même une bande de voleurs, visiblement plutôt portés sur les objets de valeurs, s’y intéresse ?

 

Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.