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Chapitre 9

 

Les trois jours de voyage qui suivirent notre départ de Paset se déroulèrent dans un silence quasi de plomb, où les seules paroles échangées furent des directives venant d’Orun, adressées le plus souvent aux trois gardes. Si j’avais su que la suite de notre escapade se serait passée de cette manière, j’aurais beaucoup plus profité de notre route entre Dorca et Paset, pendant laquelle les quatre hommes avaient souvent discuté entre eux, m’offrant un divertissement bienvenu. Même le décor nous entourant était d’une monotonie mortelle, accentuant mon sentiment de malaise avec sa plaine herbeuse sans fin et le fleuve qui n’en finissait pas de nous suivre dans notre périple.

Assise à l’arrière du chariot, le dos calée contre les sacs, je lâchai un soupir d’ennui. Le dernier d’une longue lignée. Si j’en jugeais par la position du soleil dans le ciel, il devait nous rester encore quelques heures de route avant notre arrêt pour la nuit. Moi qui n’avais jamais été férue de lecture, que n’aurais-je pas donné pour pouvoir m’échapper quelques instants dans un livre, peu importe le genre. Et je ne parlais même pas d’à quel point les écrans me manquaient … J’avais bien été tenté à plusieurs reprises d’engager la conversation auprès de l’un ou l’autre de mes compagnons, mais seules des questions mettant en avant mon ignorance complète de leur monde m’étaient venues à l’esprit alors j’avais rapidement abandonné l’idée.

— Myriam, pourriez vous me passer l’arc et le carquois près de vous, je vous prie ?

Surprise par la question, je mis une seconde ou deux avant de comprendre ce que Born me demandait. Avisant ensuite les deux objets allongés à un mètre de moi, je tendis le bras pour les saisir et les passai au soldat. Il installa le carquois empli de flèches dans son dos et cala l’arc contre la selle puis, d’un mouvement de talon, fit dévier son cheval de la piste principale pour s’enfoncer dans les hautes herbes. Je ne remarquai qu’à ce moment-là qu’au loin, derrière Born, on pouvait apercevoir la ligne sombre d’une forêt, la première que nous croisions depuis notre départ de la ville.

— J’espère qu’il va ramener quelque chose, lâcha Issa d’un ton plein d’espoir en grattant sa nuque.

J’avais remarqué que la viande, sous n’importe quelle forme, était sa nourriture préféré : il boudait toujours un peu quand il constatait que Orun n’en mettait pas au menu certains soirs. Que Born ait l’opportunité d’aller chasser le mettait certainement en joie, car cela signifiait l’espoir d’avoir du gibier pour quelques jours. Moi-même, je trépignais un peu d’impatience à l’idée de trouver dans mon assiette autre chose que l’habituel soupe de légumes d’Orun, difficilement appréciable avec cette chaleur.

L’éloignement de Born me donna soudain une idée. J’avais voulu m’entretenir avec le conseiller pour une petite discussion toute la journée, mais avec la présence du soldat, j’avais préféré m’abstenir. A présent qu’il ne restait plus que Nyann et Issa, je pouvais parler à Orun sans problèmes. Je me retournai, me faufilai entre les sacs et tapotai l’épaule de Nyann, installé sur le banc à côté du magicien.

— On peut échanger ? demandai-je. Je dois m’entretenir avec Orun.

Le soldat accepta d’un signe de tête. Une fois que je fus assise, je me glissai le plus proche possible du vieil homme pour ne pas avoir à parler trop fort et lui dis :

— Il faut faire quelque chose, cette ambiance ne peut pas continuer ainsi jusqu’à la capitale.

— J’aimerais pouvoir y remédier, soupira Orun d’un air chagriné, mais vous avez vu comme moi : Born est têtu, il ne lâchera rien tant que nous n’aurons pas répondu à ses questions.

Effectivement, Born avait réitéré ses interrogations dès le premier soir suivant notre départ de Paset. Orun lui avait opposé gentiment qu’il était le seul à même de choisir ce que les soldats pouvaient savoir ou pas pendant leur périple. La vexation avait été grande chez Born et il s’était éloigné pour terminer son repas seul. Cette échange n’avait fait qu’empirer la situation.

— Et si nous ne disions qu’un morceau de la vérité ? suggérai-je.

— Et quelle partie exactement ? demanda-t-il en fronçant des sourcils d’un air dubitatif. Rien dans votre histoire n’est banal et je ne peux en divulguer les détails sans l’accord de mon roi. Qui peut savoir ce qui en jeu ?

Je lâchai un souffle agacé et réfléchis un moment.

— Tout ce qui intéresse Born, c’est comprendre pourquoi ces hommes ont tenté de me voler mon collier autant de fois. Soyons honnêtes avec lui, tout simplement : nous ne savons pas quelle est la raison qui les motive !

— Et quand il cherchera à savoir d’où vient votre collier, que répondrez-vous ?

— Toujours la vérité, en un sens : j’ignore tout de ses origines, je l’ai simplement trouvé.

Ce fut au tour d’Orun de lâcher un soupir. De tout notre échange, il n’avait pas lâché la route du regard. Je supposai que c’était sa façon à lui de se concentrer et de réfléchir à la solution que je proposais. Il garda le silence pendant un moment suffisamment long qui laissa le temps à Born de sortir de la forêt et de nous rejoindre. Avant qu’il ne soit à portée de voix, Orun céda en soupirant :

— Bien, je suis d’accord. Comme vous l’avez dit, nous ne pouvons continuer à voyager dans ces conditions. Mais pas un mot sur vos origines ! J’insiste sur ce point. Nos compagnons semblent être des hommes de confiance, mais nous ne pouvons jamais être sûrs de rien.

 

 

Le soir-même, j’attendis avec impatience que ce soit l’heure de se retrouver pour le dîner. Born, contrairement à d’habitude, ne s’entraîna pas avec Issa et Nyann puisqu’il prépara l’énorme lapin qu’il avait attrapé, pendant que Orun, contrairement à d’habitude, se contentait de faire revenir ses légumes à la poêle. Je laissai les deux hommes à leur tâche et allai m’installer près du fleuve pour me rafraîchir, comme j’aimais le faire après toutes ces heures à voyager sous un soleil de plomb.

Après le soir où j’avais fini par lâcher les vannes et exprimer toutes les émotions que j’avais tenu éloignées, je n’avais plus ressorti le sac contenant mes vêtements Terriens, me contentant de le laisser dans le fond du chariot. Je ne ressentais plus le besoin de chercher du réconfort auprès de ces souvenirs, cette idée n’ayant pas été la plus lumineuse de ma vie. Certes, la situation n’était pas idéale, j’aurais préféré que les choses se déroulent comme Siam les avait imaginé, mais je devais faire avec et me morfondre ne m’aidait en rien. Comme le temps que j’allais devoir encore passer sur Cinq-Iles était indéterminé, tout comme les conditions dans lesquelles j’allais devoir le vivre, j’avais décidé de faire de mon mieux pour que ce séjour se passe le plus agréablement possible. Et ça commençait par essayer de s’intégrer, d’où mon désir de réconcilier notre groupe - sans parler de mon envie de retrouver une certaine camaraderie entre nous.

Je profitai du fait que je me trouvais légèrement hors de vue, grâce à la berge que j’avais descendue pour m’installer, et roulai le bas de ma robe jusqu’aux genoux, ainsi que mes manches, pour me prélasser sous le soleil déclinant. Accompagnée par les sons de l’entraînement de Nyann et Issa, je restai ainsi au bord du fleuve toute la soirée, à jouer avec l’eau du bout de mes orteils et à y jeter des cailloux pour faire des ronds. Ce ne fut qu’au moment où la voix forte de Nyann annonça que nous avions de la compagnie que je me décidai à remonter.

Je fus malheureusement trop empressée et oubliai que j’avais les pieds mouillés. Je glissai sur l’herbe en poussant un cri de surprise et n’eus le visage sauf que grâce à un formidable réflexe, celui de me jeter sur le côté avant de heurter une grosse pierre avec ma tête. Honteuse de ma propre maladresse, je me redressai très vite en me maudissant pour ma bêtise.

— Myriam ! s’écria soudain la voix paniqué de Nyann, dont la tête apparut en haut de la berge. Vous allez bien ?

En constatant qu’il avait l’épée à la main et qu’il était visiblement prêt à s’en servir, je me fis la promesse de ne crier qu’en cas d’absolu nécessité dorénavant. Mon garde du corps semblait prendre son rôle vraiment très à cœur.

— Oui, tout va bien, le rassurai-je en tapotant ma jupe pour enlever les brins d’herbe qui s’y étaient collés dans ma chute. J’ai juste glissé.

Il descendit me rejoindre, le regard inquiet, et me scanna de haut en bas comme si ma seule parole ne suffisait pas, avant de scruter les deux côté du fleuve. Admettant enfin qu’il n’y avait réellement aucun danger, il laissa son arme reposer le long de sa jambe.

— Vous devriez remettre votre robe convenablement, une roulotte approche.

J’obéis, non sans rouler des yeux. Je ne comprendrais jamais cette obsession des gens d’ici à vouloir cacher le moindre centimètre de peau de leurs femmes. Les hommes eux, pouvaient rouler leurs manches ou leurs bas de pantalons et laisser leur chemise entrouverte sur la poitrine sans que ça ne choque visiblement qui que ce soit ! Quelle injustice … Cependant, contrairement à Born quand il m’avait trouvé dans la même tenue deux jours plus tôt, je vis que Nyann ne semblait pas gênée le moins du monde par la vue de mes bras dénudées.

D’une main, il m’aida à remonter la berge une fois que je fus de nouveau présentable. Comme l’avait dit Nyann, nous avions de la visite : une roulotte rouge et bleu aux couleurs fanées s’approchait, venant de la direction dans laquelle nous voyagions depuis plusieurs jours. Nous rejoignîmes nos compagnons. Nyann m’obligea à m’asseoir entre Orun et Born et resta ensuite debout derrière moi, main sur la poignée de son épée qu’il avait rengainé et prêt à s’en servir si besoin. En jetant un coup d’œil aux deux hommes qui m’entouraient et qui continuaient leurs tâches, je compris que, même s’ils semblaient ne pas s’inquiéter des visiteurs qui s’approchaient, leur attention était entièrement tournée vers le véhicule. Même Issa trifouillait à l’arrière du chariot, l’air de rien.  

La carriole s’arrêta à quelques pas de notre groupe. L’homme qui la conduisait, un roux aux boucles courtes et désordonnées, sauta vivement à terre et s’approcha d’un pas nonchalant, avant de s’arrêter de l’autre côté de notre feu.

— Accepteriez-vous un peu de compagnie pour le dîner ? clama-t-il d’un ton fort et amicale, accrochant ses mains à son veston de cuir ouvert et mettant en évidence ses phalanges entourées de fins traits noirs, tel des tatouages. Nous avons quittés Nashda il y a plusieurs jours et vous êtes les premières personnes que nous croisons depuis.

Je sentis mes compagnons se détendre avant même que l’homme ait fini sa phrase. J’entendis Issa arrêter de s’agiter du côté de notre chariot et Nyann s’éloigner tandis que Orun se levait et adressait un sourire affable au nouveau venu.

— Bien entendu, nous partagerons notre feu avec plaisir. Les nomades sont toujours les bienvenus.

Les deux hommes échangèrent une poignée de main et le rouquin rebroussa chemin vers sa carriole en criant :

— Sortez, vous autres ! On s’arrête pour aujourd’hui !

J’aurais bien demandé à Orun ce qu’il se passait exactement et pourquoi, tout d’un coup, chacun d’entre eux avait pensé toute menace écartée, mais la proximité de Born m’en empêcha. Je me contentai de m’interroger inutilement en silence pendant que je regardais une femme, trois petits garçons âgés entre quatre et dix ans et un gros chien sortir de l’arrière de la carriole. Les enfants se mirent aussitôt à courir vers le fleuve, suivis par l’animal. Le couple, lui, vint ver nous. Je notai immédiatement la tenue de la femme aux longs cheveux blonds foncés. Bien qu’elle tenait un châle étroitement serrée autour de ses épaules, je vis clairement qu’elle n’avait ni manches, ni col montant et que l’ourlet de sa jupe était plutôt court, laissant apparaître de jolies petites mules en tissu. J’en affichai des yeux ronds de surprise et d’envie.

— J’ai préparé des galettes de blé, dit-elle en s’agenouillant face à nous et en sortant divers objets d’un panier en osier. Nous avons aussi un peu de vin et de fromage. Nous serions honorés de les partager.

— Nous avons du lapin ! s’exclama Born avec fierté en agitant la carcasse ensanglantée qu’il avait fini d’écorcher et de dépecer.

— Et quelques légumes qui finissent de cuire, que nous serions nous aussi ravis de partager, ajouta Orun. Ensuite, le feu est tout à vous.

La femme remercia le conseiller et la discussion s’engagea tout naturellement entre les hommes. Je restai silencieuse, observant et apprenant autant que je le pouvais pendant la préparation du repas. Je compris très vite que les marques sur les doigts de l’homme - présents aussi sur ceux de son épouse - étaient une marque de reconnaissance. La famille faisait partie d’un groupe de gens nommé les nomades, qui avaient choisis comme leur nom l’attestait, de vivre sur les routes plutôt que de s’établir dans une ville. Eux-même revenaient de la capitale où ils avaient travaillés comme orchestre lors d’une petite réception pour un mariage. Je me demandai alors si ces nomades n’étaient pas l’équivalent des forains de la Terre, voyageant de ville en ville pour vivre du divertissement qu’ils pouvaient offrir.

— Nous sommes en route pour rejoindre Kacke afin de retrouver certains des nôtres, nous apprit l’homme en servant une tournée de vin à tout le monde. J’ignore si vous le savez mais la cérémonie de promesse entre le prince Issa et damoiselle Limelle, la fille aînée du seigneur Arrah, aura lieu à la prochaine pleine lune.

Nyann, qui avait apparemment avalé sa gorgée de vin de travers, fut pris du quinte de toux. Je glissai une œillade vers Issa en me demandant si le fait que le jeune homme partageait son prénom avec l’une des têtes couronnées du royaume était une coïncidence ou pas.

— Nous sommes sur les routes depuis de très nombreux jours, répondit Orun en affichant un sourire surpris, vous nous l’apprenez donc. Vous vous préparez pour les festivités ?

— Tout à fait ! répondit l’homme avec entrain. D’ailleurs, nous devons aussi récupérer de la marchandise venue d’Haïmen, une fois que nous serons à Kacke. J’ai bon espoir d’offrir de magnifiques spectacles grâce à ces nouvelles étoffes !

— J’ai hâte de pouvoir assister à cela, les spectacles des nomades sont toujours un régal.  

— Vous ne pourrez malheureusement pas nous voir en personne, nous avons été invité à faire notre représentation à la cour, annonça le nomade avec fierté en bombant le torse.

Je sourcillai. Cela confirmait mes soupçons : si Orun ne se présentait pas en tant que conseiller royal, les gens ne le devinaient pas. Ou alors, le magicien ne serait pas invité à des fiançailles officielles ? Cela me semblait quand même peu probable, un homme dans sa position devait certainement être convié à ce genre de grande célébration.

— Mais bon nombre de nos amis se produiront dans les rues, poursuivit l’homme sans se départir de sa bonne humeur. Hors de question que les nomades ratent une occasion pareille !

Sur ces mots, nous trinquâmes. Je goûtai pour la première fois de ma vie a du vin cinq-ilien. Je trouvais cela âcre et pas très bon. J’ignorai si c’était le cas de tous les vins ou si cela venait seulement de la production de ce monde. Je reposai mon verre en toute discrétion, ne voulant froisser personne.

— Et vous, où vous rendez-vous ? demanda la femme en profitant d’une pause de son mari qui savourait son verre.

Son regard voyagea entre nous quatre, interrogateur. Je coulai un œil sur le profil d’Orun et remarquai que les gardes faisaient exactement de même. Nous avions décidés d’un commun accord silencieux que la réponse lui revenait. Le conseiller ne mit pas longtemps à se décider.

— Nous rentrons chez nous, à la capitale, après avoir rendu visite à de la famille dans le nord de l’île.

Pas la vérité, mais pas vraiment un mensonge non plus. Le couple ne sembla pas dupe - notre groupe pouvait difficilement passer pour une seule et même famille - mais ne releva pas pour autant. L’homme reprit rapidement la parole, racontant très facilement les péripéties de leurs différents voyages et effaçant du même coup le petit malaise qui s’était installé. La femme, quant à elle, s’occupa de terminer la cuisson de ses galettes. Je l’observai en silence, gardant une oreille curieuse sur les récits de son époux et entendant au loin les cris de joie de leur enfants qui jouaient près du fleuve avec leur ami canin. Une ambiance aussi agréable me fit un bien fou et me convainquit d’autant plus qu’il fallait arrondir les angles avec Born.

— Je me permets de vous le faire remarquer car il me semble que vous ne vous en êtes pas rendu compte, dit la femme une fois qu’elle eut déposée la totalité de ses appétissantes galettes sur un torchon. Votre robe est trouée.

Elle pointa le bas de ma tenue d’un doigt discret. Effectivement, elle avait raison. Je découvris une déchirure d’une dizaine de centimètres qui montait depuis l’ourlet de ma robe, sans doute causée par ma chute d’un peu plus tôt. Je ne pouvais décemment pas rester dans cet état puisque cela mettait le bas de mes jambes à nu et que j’avais bien compris que c’était inacceptable. Je lâchai un long soupir agacé. Je n’avais aucune autre robe de Siam, n’ayant eu le temps de sauver des flammes que le sac contenant mes vêtements Terriens. Et je ne pouvais pas les porter, bien entendu. J’imaginais déjà d’ici la tête que tirerait mes compagnons si je débarquais vêtue de mon jean et de mon tee-shirt …

Puis, j’eus une idée.

Pleine d’espoir, je demandai à la nomade :

— Pas hasard, vous n’auriez pas un nécessaire de couture ?

Cette dernière secoua la tête avec une petite moue d’excuse.

— Je ne suis pas très douée pour rapiécer les vêtements, m’expliqua-t-elle. Je fais appel aux services d’une couturière quand j’en ai besoin.

Je ne pus m’empêcher de ressentir une point de déception.

— Bon, tant pis.

A la recherche d’une autre idée lumineuse, je jouai avec la déchirure pour tenter de trouver comment la refermer. Même si je n‘avais aucune expérience en matière de raccommodage, un objet pointue et du fil assez épais auraient suffis pour faire tenir ma tenue jusqu’à Nashda, peu importait le rendu final que j’aurais obtenu. Une fois là-bas, j’aurais sans doute pu me contenter de mes propres vêtements, portés à l’abri des regards.

— Vous n’avez pas d’autres robes ? me demanda la nomade, devinant mon dilemme avec justesse.

Je secouai la tête.

— J’ai quelques vêtements qui ne me vont plus, peut-être voudriez-vous en profiter ? ajouta-t-elle.

Je relevai la tête et détaillai sa tenue. Elle était vêtue d’une jupe noire, d’une chemise blanche qui retombait sur le haut de ses bras en un effet de col bateau large et d’un veston semblable à celui de son époux, légèrement dissimulés sous son châle en laine. J’aimais sa tenue, beaucoup moins strict que toutes celles que Siam avait partagé avec moi. Elle possédait un tour de taille plus épais que le mien, je risquais de flotter encore un peu dans ces vêtements, mais j’y étais habituée maintenant.

— Ce serait avec plaisir, c’est vraiment très aimable de votre part.

Sans perdre de temps, elle me fit signe de la suivre jusqu’à la carriole. Je montai les trois marches de bois qui permettaient d’entrer à l’intérieur et me retrouvai dans une pièce exigu et tout en longueur, truffée de placards et de malles en tous genres. La pièce était séparée en deux par une étroite allée permettant d’y circuler facilement et le tout était très colorée, les murs de bois étant peints dans des tons vifs et recouverts de dessins d’enfants. La nomade ouvrit une grosse malle en cuir dont elle tira rapidement quelques effets.

Parce que mes parents m’avaient bien élevé et que je savais que ce monde était habité par des gens ayant peu de moyens, j’eus soudain un élan de remords en imaginant que ce couple pouvait très bien vouloir faire un autre usage de ces vêtements. Alors je demandai à la nomade :

— Vous êtes sûres que c’est bon pour vous ? Vous vouliez peut-être faire autre chose de ces vêtements que de les offrir à une inconnue.

Souriant chaleureusement, elle revint vers moi en me tendant un tas de vêtements et répondit :

— Nous les nomades, nous partageons beaucoup, même avec ceux qui ne suivent pas notre mode de vie. Ces vêtements datent d’avant mes enfants, je les avais conservé dans l’espoir de les remettre un jour, mais j’ai dû me faire une raison. Je vous les offre avec plaisir.

Je la remerciai d’un sourire sincère et elle quitta la carriole pour me laisser me changer en toute intimité. J’ôtai ma robe et dépliai le tas de linge. Elle m’avait donné une jupe rouge cerise un peu délavée et une chemise couleur crème à boutons et aux manches longues dont les coutures s’effilochaient. J’enfilai le tout et terminai par la ceinture de cuir noir usé qui m’aida à faire tenir la jupe un peu large. Une chance, cette jupe-là était plus longue que celle que la femme portait, me permettant de continuer à cacher mes tennis. Malheureusement, je constatai qu’elles aussi ne tarderaient plus à rendre l’âme. Les porter depuis près de deux mois, sans vraiment jamais avoir l’occasion de les ôter, ne leur avait pas fait le plus grand bien. Je complétai ma nouvelle tenue par un châle en laine noire à larges mailles, très agréable au toucher mais dont je ne manquerais certainement pas de me débarrasser à la première grosse chaleur.

Fin prête, je récupérai ma robe déchirée et sortis de la carriole en remerciant de nouveau la nomade pour sa générosité. Elle me complimenta et nous rejoignîmes le groupe, que son mari avait quitté. Orun lui appris qu’il était parti se débarbouiller au fleuve avec ses fils dès qu’il avait terminé son repas. La femme récupéra sa part et celle de ses enfants puis s’éloigna pour rejoindre sa famille, non sans nous souhaiter un agréable repas. Je repris ma place initiale et acceptai avec plaisir l’assiette que me tendait Orun.

— Vous vous êtes changée, remarqua le conseiller.

— J’ai accidentellement déchiré ma robe, expliquai-je. Cette dame a été assez gentille pour m’offrir une de ses anciennes tenues quand elle a compris que je n’en avais pas d’autre.

J’avalai ensuite mon repas rapidement, la faim me tenaillant l’estomac. Les autres terminèrent leurs assiettes plus tranquillement. Orun fut le premier à finir de manger et il profita du fait que nous soyons rassemblés, et loin des oreilles des nomades, pour enfin attaquer le sujet que nous nous étions mis d’accord d’aborder plus tôt dans la journée. Il se racla bruyamment la gorge pour attirer l’attention de tout le monde et déclara en posant son assiette près de lui :

— J’ai bien réfléchi à votre demande Born, et je comprends votre besoin d’obtenir des réponses à vos questions. Je ne peux promettre de répondre à toutes, vous connaissez la raison de ma réserve, mais je peux faire un effort. Alors, je vous invite à m’exposer vos interrogations.

Si Born fut surpris de ce revirement soudain de situation, il n’en montra rien, et saisit sa chance sans hésitation.

— Vous savez ce que je veux savoir. Pourquoi ces hommes en ont après Myriam ? Si nous le savions précisément, nous pourrions mieux nous préparer à un nouvel assaut.

Me délectant d’un morceau de la délicieuse galette préparée par la nomade, je ressentis un grand frisson à l’idée que mes agresseurs pourraient persévérer dans leur quête. J’espérais que les craintes de Born ne soient pas fondées.

— Comme vous l’avez compris, il semblerait que leur but soit de dérober le collier que possède Myriam. Cependant, nous ignorons pourquoi. Je suppose que c’est à cause de la magie qu’il renferme.

— Un bijou magique ? releva Issa, sourcils froncés. De ce que j’en sais, c’est extrêmement rare. Où l’avez-vous obtenu ?

La question s’adressait à moi. Je haussai des épaules et restai énigmatique dans ma réponse, comme convenu :

— Je l’ai trouvé par hasard.

Je vis clairement Issa tiquer à ma réponse mais Orun ne lui laissa pas l’occasion de poser plus de questions en annonçant que les nomades revenaient vers nous. Le conseiller estimait sans doute que les soldats en savaient suffisamment. Et honnêtement, on ne pouvait pas leur apprendre grand chose de plus puisque nous étions nous-même ignorants de beaucoup de choses concernant le collier.

Les nomades, débarrassés de la poussière de leur journée de voyage revinrent s’asseoir près de nous avec leurs enfants, encore tous excités de leur partie de jeu dans l’eau. La bonne humeur se communiqua à tout le monde et, pour la première fois depuis des jours, je me détendis et profitai d’une soirée agréable qui me fit presque oublier où j’étais et les nombreuses incertitudes qui m’attendaient.

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