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Notes d'auteur :

D'abord, un grand merci Fleur et Pruls pour vos commentaires sur l'Odalisque, j'ai fondu d'amour ! 

Ensuite, le sujet d'aujourd'hui c'est "La Quinta del Sordo" ( la maison du sourd en espagnol ). 

Il ne s'agit pas d'une seule peinture, mais de quinze; la Quinta del Sordo est une maison dans laquelle Francisco Goya vivait lorsqu'il était déjà bien vieux et salement amoché ( il était sourd aussi mais le surnom de la « Maison du Sourd » datait en réalité de son précèdent propriétaire ), et il avait peint sur les murs les quinze peintures que j’aborde ici, et qui sont connues sous le nom des « Peintures Noires », desquelles il a très peu parlé et qui, forcement, n’étaient pas des œuvres de commandes, donc beaucoup d’interrogations historiques autour d’elles. J’ai toujours plus ou moins interprété ces quinze peintures comme l’expression / le moyen de relâcher la pression d’un homme victime d’une dépression nerveuse carabinée ( mais étant ni psy ni historienne de l’art je dis pitetre des bêtises ; en tout cas c’est l’effet qu’elles me font).

La maison en question n’existe plus ; les murs étaient recouverts de papier par-dessus lesquels Francisco Goya avait peint et donc les peintures ont été « sauvées » mais le procédé de retirer ces fresques des murs les a tout de même sacrements amochés.  La plupart d’entre elles sont exposées au Musée du Prado.

J’avais des idées pour écrire sur les Maja desnuda y vestida de Goya puis je me suis dit bon j’ai déjà traité d’une œuvre qui se situe au Prado avec les Meninas, je vais varier un peu. Donc j’ai commencé a bosser sur le Jardin des délices de Bosch avant de me souvenir que….. ce tryptique est exposé au musé du Prado xD.

Puis j’ai commencé à regarder du cote de Manet ou Berthe Morisot et de fil en aiguille retombée sur Goya… Et eu une énorme inspiration pour parler de ses « peintures noires », qui, oh surprise, se trouvent donc au musée du Prado :D

Faut que j’expulse le Prado de mon système !

Ha, et aussi, Goya étant sans doute un de mes artistes préférés ( chose à laquelle je n’avais jamais vraiment réfléchi, mais en lisant à droite à gauche pour ce recueil je me rends compte de plus en plus a quel point j’y suis sensible )  y a de fortes chances que j’y revienne au fil du recueil !  

 

la Quinta del Sordo

 

On ne peut plus se rendre à la Quinta del Sordo qu’en rêve.  Et encore, pas n’importe quel rêve.

Le passeur ( car il y en a un, la Quinta del Sordo après tout n’est pas n’importe quelle maison de campagne ) ne vous y emmènera que contre paiement. Il ne tendra pas sa longue main décharnée aux odeurs d’huile et de soufre vers vous en quête de perles ou de diamant, non ; son regard transpercera votre corps, déchirant chair, os et muscle pour choisir la partie la plus juteuse de votre âme et la garder pour lui.  Ce qu’il vous prend sans que vous puissiez lui opposer la moindre résistance change d’une personne à l’autre, et est à chaque fois une perte immense.

Votre dernier rire.

Votre dernier espoir.

Votre dernière bribe de foi en l’humanité.

Les derniers fragments de votre envie de vivre.

Les derniers résidus d’un amour que vous aviez cru éternel.

Votre dernier souvenir heureux.

 La dernière étreinte d’une mère ou d’une sœur.

Le parfum de ce premier baiser qui vous était si cher.

Une fois nu, abandonné, terrifié, une fois que la tristesse, les doutes et l’horreur ne laisseront plus dans votre tête de place pour la moindre lumière, le passeur vous guidera.

Parfois il vous emmènera par des montagnes grises et jaunes, dont les pierres vous évoqueront des ossements oubliés ;  parfois par des plaines immenses et vides, dont le néant pèsera sur votre poitrine jusqu’à la suffocation ( ici la nuit ne tombe jamais et le soleil est invisible), parfois par une rivière noire et huileuse qui vous rappellera le Styx comme si vous y aviez déjà vogué ( de fait, peut-être l’avez-vous déjà fait sans aller au bout du voyage et l’aviez vous oublié ) .

Et enfin, vous arrivez à la Quinta del Sordo.

Une maison de deux étages toute simple, dont les murs blancs sont couverts de poussière aragonaise et percés de hautes fenêtres rectangulaires.   

Et puis soudain vous serez dans la salle à manger, sans que vous ayez eu l’impression de franchir une porte. Le couvert est toujours mis ; les assiettes et les deux bouteilles d’un vin rouge et dur qui tient au corps sont en terre cuite. Dans une grosse marmite un ragout de chèvre attend quelqu’un – mais ce n’est pas vous.

Vous, ce sont les fresques murales qui vous attendent.

La première peinture sur laquelle votre regard se posera vous hantera pour le reste de votre vie ; mais il est impossible de savoir à l’avance laquelle est-ce, ni si vous l’aimerez ou la haïrez ; la seule chose qui est certaine c’est qu’elle se glissera dans vos yeux, votre bouche et votre poitrine et y laissera les traces de ses couleurs noires, dorées, brunes, ocres et jaunes.  

Peut-être est-ce Judith et Holopherne ; la première dominatrice, imposante et sure d’elle, sensuelle dans sa bizarrerie d’ombres et d’ocres, son sabre à la main ; le second réduit à une silhouette sombre et vieillissante, les mains jointes en prières.

Peut-être est-ce cette étrange procession religieuse de pèlerins amalgamés les uns aux autres comme si la multitude était un seul être, leurs visages grotesques et caricaturaux tordus d’effroi et de souffrance loin de la paix et de l’harmonie que cherchent les religieux en prière.

La Quinta del Sordo, dit-on, est la chapelle sixtine séculaire.

Peut-être, à l’inverse, que le Sabbat des Sorcières sous l’égide d’un Satan chèvre noire aux belles cornes vous happera en premier ; ce collège de sorcières et des magiciens qui terrifiait les anciens séduit, aujourd’hui.

Il y a aussi la Léocadie, magnifique et sculpturale géante en deuil accoudée à une montagne ; elle ne vous regarde pas, ne vous considère pas, et ses yeux noirs, vagues et pensifs, semblent tournés vers l’intérieur, vers la mort et le deuil ; vers le souvenir. Peut-être vous apaise-t-elle, peut-être vous crispe-t-elle.

Peut-être, peut-être, peut-être.

Peut-être les vieux qui mangent leur soupe ; peut-être ces deux autres vieux si émaciés, si cadavériques, qu’ils sont peut-être déjà morts.   

Il reste un tableau, duquel je n’ai pas encore parlé, parce que je crois que je plains un peu ses victimes – c’est-à-dire ses spectateurs. Saturne dévorant l’un de ces fils. Homme et monstre aux yeux écarquillés, le corps difforme, l’expression possédée, le sang sur les mains et la bouche : cru, crade, cruel.

Le premier choc passé, vous commencerez à regarder autour de vous, à prendre conscience de l’ampleur des fresques, leurs couleurs, leurs coups de pinceaux, leurs corps tordus.

Vous y lirez la souffrance, la maladie, la vieillesse, la solitude, la peur.

L’humour, noir, ou l’ironie, ne vous laissera pas indifférent : la procession religieuse qui fait face au sabbat par exemple. Ou Saturne le cannibale, Judith qui s’apprête à décapiter Holopherne après leur repas et les deux vieux qui mangent leur soupe, dans une salle à manger.  

Peut-être que vous les aimez bien, ces deux vieux d’ailleurs. Malgré leurs bouches édentées, malgré leurs visages exsangues, ils ont l’air de bien s’amuser, contrairement aux autres. Sans doute que les pires souffrances font apprécier la soupe.  

Les fresques, pourtant immobiles, semblent se répondre, ou s’ignorer. Un semblant de structure, et depuis plusieurs décennies les historiens de l’art s’arrachent les cheveux en voulant tout comprendre, tout analyser, donner un sens au chaos, trouver la clef qui expliquerait tout.

Si vous les entendiez, comme moi, vous hausseriez les épaules.

La clef, c’est Goya lui-même.

Ses folies, ses démons, ses hantises. Vieux, malade, sourd, traumatisé par les guerres qui avaient ravagé l’Espagne, par les mises à mort, par les tortures.

Vous pouvez presque le distinguer dans les rayons du soleil qui traversent les fenêtres ; lui ou son fantôme ou son écho, peignant en serrant les dents pour vaincre les douleurs, son visage se reflétant presque dans celui de ses sujets.

Heureusement qu’il y avait les vieux pour garder le sourire.

Il y a encore l’étage à visiter ; le reste des peintures noires.     

Dans les escaliers vous croiserez ceux qui sont arrivés par en haut ( ils ont évité Saturne ) mais vous ne les regarderez pas vraiment et ils ne vous prêteront pas attention non plus.

Dans cette pièce-là, juste au-dessus de la précédente, il vous semblera de prime abord qu’on respire un peu mieux. Peut-être parce qu’on voit la plaine et le ciel d’ici ; ces fresques-là montrent un peu plus de ciel.   Mais même devant ces lambeaux d’azur bleu, la désolation est partout. Il y a ces deux hommes qui se battent ; ce chien perdu, seul et solitaire dans un désert le happant tout entier, une autre procession religieuse sombre, désolée et caricaturale. Une poignée d’hommes qui lisent ; une autre poignée de têtes entassées comme des pommes dans le coin d’un cadre.

Cet individu qui flotte, enveloppé dans une cape rouge comme dans une mandorle.  

Les Parques nocturnes flottent dans les airs et font face a un homme de dos aux mains attachées ; elles s’apprêtent à décider de son destin. Comme pour Judith et Holopherne : Goya a figé dans l’éternité la seconde avant la fatalité.

Et puis ces femmes qui rient.

Heureusement qu’elles sont là, comme les vieux et leurs soupes. Elles ne sont pas belles, mais elles sont magnifiques.

 

Voilà, c’est la Quinta del Sordo, le temple des fous et des abandonnés. La beauté y naît du monstrueux, le rire répond à l’horrible et l’horrible au rire.

Elle n’existe plus que dans les rêves maintenant ; ses fresques lui ont été arrachées, ses murs rasés.  

La poussière, toujours, c’est là qu’on revient.

Alors, on ne peut plus se rendre à la Quinta del Sordo qu’en rêve.  Et encore, pas n’importe quel rêve.

Pour y aller, il faut être désespéré.

C’est le miroir qu’il vous faut pour vous ressaisir. La cristallisation de vos peurs, l’articulation de vos tourments. Si vous vous y rendez, c’est qu’elle vous saisit mieux que personne.

Si vous choisissez de ne pas vous réveiller, parce que vous en avez le droit, ce sont les personnages des fresques qui vous accompagneront ; sans doute les vieux toujours accrochés à leur soupe, ou les femmes qui rient, parce que ce n’est pas parce qu’on est mort qu’on ne peut plus rigoler.

Si vous choisissez de vous réveiller, vous serez changé. Plus vrai, plus sûr de vous, plus lucide. Vous douterez moins ; vous avancerez de nouveau.

Moi, j’ai choisi de rester. Je suis le Passeur.

Si vous m’avez donné votre dernier rire, votre dernière bribe de foi en l’humanité, votre dernier souvenir heureux, votre envie de vivre, votre dernier espoir, ils vous reviendront neufs et différents au réveil.

Si vous m’avez donné les derniers résidus d’un amour que vous aviez cru éternel, vous en serez libres.  

Si vous m’avez donné la dernière étreinte d’une mère ou d’une sœur, vous saurez que le souvenir peut, parfois, devenir doux au-delà du deuil.

Si vous avez sacrifié le parfum de ce premier baiser qui vous était si cher, vous vous en souviendrez autrement ; peut-être par son goût.

Je suis le Passeur, et c’est à la Quinta del Sordo que je vous emmène ; que vous le vouliez ou non si vous m’avez rencontré c’est que vous avez besoin d’elle.

Note de fin de chapitre:

Merci d'avoir lu, j'espere que ca vous a plu !! 

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