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Notes d'auteur :

Un grand merci a Dreamer et Caro pour vos commentaires adorables sur le précédent chapitre !  Ca me biboute tout plein !

 

Pour ce chapitre-ci, je change un peu...

A la base je pensais surtout parler de peintures, mais j'ai une obsession pour Verdi qui ne me quitte pas en ce moment, du coup... Et la musique reste de l'art ! 

 

Les trois doigts qui restaient à Giuseppe sur sa main gauche pianotaient gentiment sur la barrière de bois qui séparait la fosse d’orchestre du public en rythme avec la musique qui lui trottait dans la tête.

Il était six heures du matin ; une aurore aux teintes froides affolait les martinets et les moineaux nichant sous les toits de Milan. Dans le théâtre, c’était encore le temps du silence et des ombres. Une fenêtre invisible, quelque part dans les hauteurs, éclairait un fin rayon du plafond chamarré et dessinait avec une encre blanche les contours des sièges vides, des dorures, des rideaux, des décors, du pupitre du chef d’orchestre.

Pour un œil qui n’avait pas été aiguisé par la Poésie, la luxueuse salle de spectacle était morne et vide. Giuseppe, lui, voyait les fantômes.

Ils étaient partout ; devant, derrière, en haut, en dessous, en dedans. Peut-être surtout en dedans. Ils chantaient, ils dansaient, jouaient de la musique, ils applaudissaient, ils bissaient.

Sur scène, la première Aida agonisait dans un décor qui n’existait plus aux côtés d’un Macbeth les mains crispées sur une lame presque invisible ; des techniciens clopes au bec, foulards rouges autour du cou traversaient les planches avec le pas élastique et royal des hommes qui travaillent avec leurs mains. Des ouvreuses avec des robes d’un autre temps distribuaient des friandises désuètes ; d’innombrables musiciens se superposaient comme les feuilles d’un recueil de partitions, tantôt accordant leurs instruments tantôt en plein concert ; des décennies de publics ondulaient, riant, pleurant, chantant, criant en silence, semblables à une mer joyeuse d’écume dans leur multitude.  

Une petite fille aux yeux verts et aux cheveux noirs, dont les boucles indomptables fuyaient sa grosse tresse, était accrochée à Giuseppe comme un petit koala. Pour lui, de tous les fantômes, c’était à la fois le plus beau et le plus cruel ; c’était aussi le seul qui n’avait jamais mis les pieds à la Scala.

La mâchoire tendue, il leva ses yeux clairs et embués de larmes vers le Paradis. Elle aurait eu 57 ans aujourd’hui. Un demi-siècle plus tôt il avait tout perdu avec sa fille et sa jeune épouse. Il n’avait plus aimé, il n’avait plus ri. La douleur puis la musique l’avaient consumé tout entier ; elles l’avaient brûlé et nourri.

Douleur et Musique.

Douleur et Musique.

Musique et Douleur.

Douleur et Musique.    

Les vieux peuples de la méditerranées leur vouaient une passion peu commune, et Giuseppe n’échappait pas à la règle.  

Deux ans après la tragédie, un ami d’enfance l’avait traîné à la première du nouvel opéra d’un compositeur encore jeune, dont on commençait à murmurer le nom à travers toute l’Italie.

Nabucco avait foudroyé Giuseppe.

Verdi avait foudroyé Giuseppe.

Sa musique était chargée de fantômes, des fantômes avec lesquels le jeune homme d’alors n’était que trop familier. La démence de Nabucco, son angoisse pour sa fille et le désespoir qui fait basculer dans la folie :  chaque note était trop vraie, trop sincère. Loin de changer les idées de Giuseppe, les mélodies avaient accru son supplice. Tout son être était déchiré par le manque : il voulait serrer sa fille contre lui et la faire tournoyer dans les airs, l’entendre rire et pleurer, lui faire des chatouilles, caresser ses cheveux fous en abandonnant l’idée de les coiffer.

Ses petites joues rouges.

Ses pieds qui n’avaient pas eu le temps de beaucoup grandir.

Sa voix guillerette.

Sa curiosité.

Ce pouce qu’elle n’avait jamais cessé de sucer.

Ces dents de lait qu’elle n’avait pas eu le temps de perdre.

Si les paroles ne racontaient pas exactement ça, tout était là, tressé dans la musique.

Cette première était devenue légendaire dans un pays alors tenu comme un chien en laisse par l’Autriche : lorsque le chœur avait chanté Va Pensiero , le public avait reconnu leur Italie en la patria bella e perduta et réclamé un bis interdit par la législation de l’envahisseur à corps et à cri. Verdi, du haut de ses 25 ans, était alors devenu l’un des visages de la révolution.

Et dans ce visage à l’expression incroyablement sévère chez un homme si jeune, avec ses joues creuses couvertes d’une épaisse barbe noire, Giuseppe avait reconnu sa propre tragédie. Être père et soudain ne plus l’être.   

C’était sa fille perdue que Verdi chantait.

Et il la chanterait encore, dans la Traviata, dans Rigoletto, dans son Requiem ; dans maintes musiques où les mots importent peu. Et l’on murmurerait souvent que, si l’on voulait bien tendre l’oreille et faire fi des paroles, dans chaque duo entre une soprano et un baryton, on pouvait entendre Verdi parler avec sa fille. Il lui racontait ce qu’elle n’a pas vécu et imaginait ses réponses, s’il se lamentait elle le consolait, et parfois l’inverse. Il vivait encore un peu avec elle, dans l’espace intangible, éternel et fugace qu’est le son.

Giuseppe avait reconnu tout ça immédiatement, et ne vivait plus que pour la musique de Verdi ; il l’empruntait un peu pour lui, et pour sa propre fille.

Il avait commencé à travailler dans le théâtre peu après la première de Nabucco. Giuseppe et ses huit doigts, l’homme sévère et sans joie à l’ouvrage dans la forêt des cintres ; technicien, mécanicien, et petit à petit devenu roi de l’armée invisible qui bricolait et maintenait la Scala.

Un léger bruit sorti Giuseppe de sa rêverie ; Verdi venait d’entrer dans l’une des loges. Lui aussi, de temps à autres, venait voir les fantômes au petit matin, et saluait Giuseppe d’un signe de la tête. Leurs cheveux étaient blancs, leurs mains tachées par l’âge, leurs torses plus étroits que dans leur jeunesse. Deux vieillards aux traits spectaculaires, dignes des empereurs d’une Rome antique, qui vivaient entre deux mondes depuis un demi-siècle ; l’un fait de chair et de sang, l’autre de musique.   

 

Note de fin de chapitre:

Merci d'avoir lu ! 

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