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Je me pourlèche les lèvres avec gourmandise.

– T’as du chocolat autour de la bouche, m’alerte Rochelle en me tendant une serviette en papier.

Je m’essuie le coin de la bouche et continue d’observer le fleuriste qui travaille juste en face de la rue. Des soleils et des fleurs sont peints sur le mur de pierres dorées qu’il nettoie régulièrement.

Avec Rochelle, on aime bien venir dans ce petit café. Même quand il fait froid, on s’assoit à la même table, sur la terrasse et on regarde le fleuriste s’occuper des fleurs et de ses clients. On lui invente une vie parfois, en mangeant un fondant au chocolat, qu’on se partage. C’est la pâtisserie la plus chère, mais on la choisit toujours à chaque fois quand il y a en a. Les pénuries de chocolat sont de plus en plus fréquentes… Les bars ou les restaurants qui en vendent sont très rares. « Chez Gaston » est cependant la meilleure adresse et je crois bien n’avoir jamais vu l’établissement ne serait-ce qu’à moitié vide. Gaston, le propriétaire, adore sortir de sa cuisine. Son tablier est toujours tâché et sa moustache noire est parfois blanche de farine.

– Il a reçu une mauvaise nouvelle hier, commence Rochelle en regardant intensément le fleuriste.

– Tu crois ?

– Regarde comme il a l’air triste ! s’exclame-t-elle.

Le visage du fleuriste se tourne vers nous et ses yeux nous transpercent. Un sourire charmeur se dessine sur ses lèvres. Nous détournons le regard, en nous concentrant sur le gâteau. J’ai eu le temps de remarquer comme ses traits étaient tirés par la fatigue. Son sourire n’a pas dissimulé assez efficacement le voile de tristesse dans ses yeux.

– Ça n’enlève rien à son charme, murmure Rochelle, ses iris pétillant de malice.

Je m’esclaffe légèrement. Cependant, elle n’a pas tort. L’homme a d’épais cheveux noirs, un nez retroussé, des lèvres fines et des yeux bridés et lumineux. Il a des muscles qui se devinent parfaitement tant ses épaules sont carrées. L’été, Rochelle en bave presque. Le fleuriste est devenu une sorte de fantasme pour nous deux, même si nous ne l’avons jamais approché. Cela fait très exactement quatre ans qu’on l’espionne presque tous les mercredis après-midis. Sa boutique n’est jamais fermée et nous n’avons jamais osé la visiter jusqu’à maintenant.

– Il a une tête à s’appeler Robert, fait enfin Rochelle.

– Beurk, je commente en penchant la tête songeuse. Peut-être Alexis ?

– Beurk ! reprend Rochelle. Un jour, j’aurais le courage d’aller lui demander son prénom…

– Tu pourrais lui acheter des fleurs, je propose.

– Ce serait une première approche, approuve-t-elle.

– Et si tu ne sais pas quoi en faire, tu pourras toujours me les offrir !

– Je note.

Toute l’année, le fleuriste dépose sur le trottoir de sa boutique des fleurs de toutes les couleurs. Il les arrose, les vaporise d’eau consciencieusement tous les jours, et on le regarde sélectionner les plus belles fleurs pour confectionner des bouquets. En ce moment-même, il en compose un, avec des roses de Noël, des fleurs de cotons et des pommes de pins. Le bouquet est rond, aux couleurs rouge et blanche. Je me demande pour qui est ce bouquet… Il siffle un air enjoué qui traverse la rue, parvint jusqu’à nous et contraste avec ses cernes et ses bâillements.

– Peut-être qu’il a tout simplement passé une mauvaise nuit ? je fais.

– Ou une nuit agitée ? rétorque la blonde l’air taquin.

– Peut-être qu’il a eu une petite insomnie, je suppose.

– Elle en a de la chance, la personne qui va recevoir ce bouquet ! soupire mon amie.

Je hoche la tête, quand Rochelle glisse dans un grand fracas l’assiette contenant notre gâteau au chocolat vers moi et cache sa cuillère sous sa serviette. Elle se redresse sur sa chaise et affiche un sourire de façade sur son visage :

– Anémone ! fait-elle d’un ton faussement joyeux. Qu’est-ce que tu fais ici, sœur adorée de mon cœur  ? demande-t-elle à sa sœur.

Je tire l’assiette un peu plus vers moi et baisse automatiquement la tête. Anémone et Rochelle n’ont que deux ans d’écart et se ressemblent comme deux gouttes d’eau, en tous points. Petites, leurs parents les habillaient avec les mêmes vêtements, coiffaient leurs cheveux blonds cendrés de la même façon, avec un chignon serré. Elles ont le même visage rond, les mêmes lèvres vermeilles et les mêmes yeux bien ronds comme des billes, d’un bleu ciel très clair. Mêmes leurs silhouettes sont les mêmes : grandes et élancées. Elles ont la même démarche aussi, élégante, légère et assurée. Elles sont toutes les deux de très bonnes danseuses … J’ai assisté à tous leurs récitals quand nous étions petites. Rochelle danse toujours, mais c’est resté un loisir. Cependant, Anémone elle, est une danseuse étoile très connue dans Paris. Quand elle danse, on dirait un oiseau. Elle est encore plus majestueuse qu’elle ne l’est habituellement et semble presque voler. On dirait presque que ce sont ses pas, ses arabesques et ses sauts qui font la musique. Anémone a même déjà fait plusieurs tournées en France et je ne l’ai jamais vue autrement que les cheveux tirés en arrière et rassemblés en un haut chignon. Désormais, Rochelle a les cheveux tout le temps lâchés. De toute façon, ils sont désormais si courts qu’elle ne pourrait pas les attacher…

Seuls ceux qui connaissent bien les deux sœurs Dupuit savent les différencier. Ça tient à peu de choses, mais Anémone se tient toujours droite, comme si un fil invisible la tirait constamment en hauteur, alors que Rochelle, a une posture plus détendue, moins stricte.

– Qu’est-ce que tu fais ici ? l’interroge Anémone sans même me jeter un regard.

J’ai toujours été relativement invisible à ses yeux. Les rares fois où je ne le suis pas, c’est quand elle se permet de m’offrir quelques remarques acerbes sur mes origines, ou même mon poids. Il est vrai que comparée à Rochelle, Constance ou même elle, je suis très ronde… En tant que bonnes danseuses, Anémone et Rochelle ont toujours dû faire attention à leur alimentation et même aujourd’hui, Rochelle calcule par habitude les calories de tout ce qu’elle mange. Ce qui ne l’a jamais empêchée de se goinfrer de bonbons et de gâteaux, ceci-dit. Cependant, elle tient à sauver les apparences parce qu’elle sait que si sa sœur venait à savoir qu’elle mangeait des pâtisseries tous les mercredis, elle le répéterait à leurs parents, qui se feraient une joie de lui rappeler les méfaits du sucre sur un corps svelte et tonique. Je regarde le gâteau en culpabilisant…

– Je passe du temps avec Aliénor, répond simplement Rochelle. Tu sais ma meilleure amie depuis la maternelle… La fille juste en face de moi.

Anémone me regarde enfin et je me redresse immédiatement, en remontant légèrement la tête. Je lui souris et agite la main, en guise de salut, mais elle m’ignore et jette un regard glacial au gâteau au chocolat. Je pose ma cuillère qui tinte contre l’assiette.

– Tu sais que le sucre est l’une des causes de l’acné ? énonce clairement Anémone, comme si elle récitait une leçon.

Je ne sais pas trop si elle s’adresse à sa sœur ou à moi, pourtant, je bredouille maladroitement :

– Oui, mais que veux-tu, je suis incapable de résister !

Elle me jauge et ça me glace, de la pointe de mes cheveux jusqu’à mes orteils. Je n’ose même plus bouger.

– Tu sais que Rochelle suit un régime très strict. Ce n’est pas parce que tu ne prends pas soin de toi-même que tu dois entraîner les autres dans tes mauvaises habitudes.

Elle redresse son sac à main sur son épaule et je me renfrogne encore un peu plus. Anémone se tourne de nouveau vers sa sœur :

– J’avais un rendez-vous. Je rentrerai tard ce soir. Tu pourras prévenir les parents ?

Un pli se creuse sur le front de mon amie :

– Pourquoi tu ne le fais pas toi-même ?

– Parce que les parents te cèdent tout.

Sa voix est teintée de jalousie. Ce qui m’étonne, surtout quand on sait que Rochelle ressent la même chose vis-à-vis de sa sœur, que ses parents admirent et prennent en exemple. Rochelle est brillante, pourtant, elle se sent toujours inférieure par rapport à Anémone. Celle-ci a toujours eu de meilleures notes, a décroché plusieurs prix, gagné plusieurs concours… Rochelle ne s’est jamais sentie à la hauteur et je peux la comprendre. Anémone semble si parfaite… Pour autant, je me suis toujours fait un devoir d’encourager ma meilleure amie à se surpasser, je l’ai applaudie plus fort que nulle autre chaque fois qu’elle avait réussi et consolé les quelques fois où Rochelle avait échoué.

– J’ai le fardeau d’être l’aînée à qui on ne passe rien, et toi, le privilège d’être la petite dernière pour qui on décrocherait monts et merveilles ! ajoute Anémone.

L’air est devenu dense, presque irrespirable. Je peux presque voir les éclairs qui sortent de leurs yeux. Je ressens l’agacement d’Anémone, la colère de Rochelle, comme s’il s’agissait de mes propres sentiments. Adrien se moque souvent de ça chez moi, du fait que je sois aussi sensible aux émotions des autres… Mais quand elles m’atteignent de plein fouet comme ça, et qu’elles serrent ma gorge, je les subis sans ne rien pouvoir faire.

– Et moi je suis fille unique, donc j’ai les deux à la fois ! je plaisante pour détendre l’atmosphère.

Les deux sœurs haussent les sourcils, parfaitement synchronisées et je me renfrogne une nouvelle fois. Parfois je ferais mieux de me taire…

Je me tortille sur ma chaise, mal à l’aise. Je suis en train de me repasser tout le film de notre conversation, en regrettant chacun de mes gestes, chacune de mes paroles. Pourquoi donc aie-je salué Anémone comme une enfant de six ans ? Pourquoi est-ce que je suis intervenue pour faire tampon entre les deux sœurs ? Le gâteau au chocolat dont le goût commence déjà à se dissiper dans mon palais devient toutefois de plus en plus amer. Je me sens ridicule.

Parfois j’aimerais avoir le don de lire dans les pensées des autres, pour deviner ce qu’ils se disent sur moi. Analyser tout ce que l’on fait, c’était épuisant. Remettre en question ce que l’on dit, ça l’est aussi.

– On doit se rendre à la soirée de monsieur Grandit ce soir, lui rappelle Rochelle. C’est le réveillon. Nous sommes le vingt-quatre, tu te souviens ?

Le visage d’Anémone s’éclaire un bref instant et sa bouche forme un « O » parfait. Elle n’en avait aucune idée.

– Je m’arrangerai pour venir dans ce cas. J’aurai juste un peu de retard.

Elle s’en va sans rien dire de plus et Rochelle tire de nouveau l’assiette vers elle. Elle mange deux grosses bouchées, avant de lever les yeux vers moi :

– Tu n’as plus faim ?

Je contemple le gâteau puis le corps parfait d'Anémone dont la silhouette s’éloigne dans la rue.

– Pas vraiment.

– Ma sœur est une peste, et toi, tu es ma meilleure amie. Ne la laisse pas te démolir. Elle sait pas ce qu’elle rate. Elle est juste frustrée parce que, justement, elle mange pas de chocolat.

Je peins un sourire pitoyable. Si Anémone a le don d’aspirer toute la confiance en moi que je possède, Rochelle, elle, a celui de me la rendre en plus grosse quantité encore. J’accepte finalement de prendre une cuillère. De l’autre côté de la rue, je surprends le fleuriste en train de nous observer. Rochelle le remarque aussi et se met à glousser.

***

J’aime bien passer mes après-midis à écrire. Le temps semble se dissoudre quand je le fais et plus rien n’a d’emprise sur moi. Tout devient si clair, si limpide. Tout s’efface autour de moi. Les couleurs, les odeurs, les choses qui m’entourent, le poids de mes bracelets quand je tape sur mon ordinateur, les pas d’Adrien que j’entends du dessous... Sauf qu’aujourd’hui, je n’arrive à rien. Les mots restent sur le bout de mes doigts. Je décide de me vautrer dans mon lit et je regarde mes ongles. Rochelle m’a donné du vernis hier. Je dévisse le bouchon et commence à appliquer le vernis.

– Je peux entrer ? demande une voix à travers la porte.

Je sursaute, et un trait de vernis se dessine sur la pulpe de mon pouce.

– Qu’est-ce que tu fais ? s’avance Lilian, curieux.

– Toi, qu’est-ce que tu fais ici ? je lui retourne la question, assez méfiante.

– Je suis venu te voir.

Lilian vient toujours à l’improviste, sans se soucier un seul instant du fait qu’il peut peut-être déranger les gens. Il fait souvent ça, quand il rend visite à Adrien … Il monte le dernier escalier de service de notre immeuble, entre dans mon appartement, puis dans ma chambre, juste pour me demander comment je vais. Il repart souvent tout de suite après, en sifflant et me laissant les bras ballants, totalement hébétée, dans ma chambre que je me félicite de toujours garder parfaitement rangée.

– Je vernis mes ongles parce que je m’ennuie et que je n’ai pas la tête à écrire, je bougonne en lui répondant à mon tour.

– Tu t’y prends mal, remarque Lilian. Il me semble que seul l’ongle doit être de la couleur ….

Il suspend sa phrase en prenant le flacon des mains et en lisant le nom de la couleur :

– « Lilas du printemps » !

– Tu m’as surprise ! je m’explique en lui reprenant le flacon. C’est pour ça que j’ai dépassé.

– Si je trouvais la couleur potable, j’en mettrais pour te montrer comment faire… Mais elle est vraiment hideuse.

J’écarquille les yeux, un peu surprise.

– Quoi ? me demande-t-il. Le vernis n'est ni pour les filles ni pour les garçons. C'est pour les ongles.

Comment fait-il pour être si désirable et mignon à la fois ?

Il s’assoit sur mon lit. J’ai toujours admiré la capacité de Lilian à s’inviter partout et à occuper tout l’espace autour de lui. Je l’ai invité à entrer dans ma chambre et maintenant, il est sur mon lit. Donner une poignée de main à Lilian, c’est lui donner tout son bras pour lui.

– Allez, laisse-moi faire ! fait-il en me prenant la main.

Mes doigts fourmillent sur les siens. Sa paume est chaude et contraste avec le liquide froid qu’il étale sur mon ongle.

– Je me rappelle encore de l’époque où tu te les rongeais, se souvient-il.

– Le contraire m’aurait inquiétée, ça date d’il y a deux ans à peine ! je m’esclaffe.

– Comment t’as arrêté ?

– Salomé m’a dit que ça ne faisait pas professionnel, j’explique. Je n’ai pas vraiment eu le choix.

Quand elle m’a embauchée à la Bouquinerie, Salomé m’a demandée d’arrêter de me ronger les ongles, ce que j’ai fait, parce que je voulais vraiment ce travail. Le problème, c’est que j’ai compensé le fait de ne plus me ronger les ongles, en me mordillant les lèvres jusqu’au sang.

– T’es trop stressée, Aliénor. Pourquoi t’es trop stressée ?

Je le regarde sérieusement, alors qu’il est en train de vernir mon index. Je réfléchis à sa question. Je stresse parce que j’ai toujours peur de ne pas être à la hauteur, ou à ma place. Mais ce n’est pas quelque chose de rare. Tout le monde a des angoisses à gérer. Je ne suis pas différente. C’est juste que j’ai plus de mal à cacher les miennes et que je les laisse parfois m’envahir. Si j’aime bien les enfants, c’est parce qu’ils n’attendent rien de moi et ne me jugent pas. Les personnes de mon âge m’effraient davantage. Petite, ma mère pensait que je ne savais pas parler. J’ai mis très longtemps avant de sortir mes premiers mots.

Sans mes amis je me demande où j’en serais actuellement. Je leur dois mon amitié avec Rochelle, Romain et Constance. Sans eux, est-ce que j’aurais été seule ? Je n’ai jamais parlé à mes autres camarades de classe, par peur qu’ils ne m’apprécient pas, ou me trouvent bizarre, moi, la fille de la femme de ménage, celle qui n’est ici que grâce à la générosité de Monsieur Grandit. Je ne parle pas davantage non plus aux autres étudiants de ma promotion.

C’est ma mère qui m’a conseillé de prendre ce travail à la Bouquinerie. Elle m’a dit que de commencer à travailler dans un environnement dans lequel je me sentais bien, était un bon début. Il est vrai que je me sens incroyablement détendue au milieu de livres. J’ai mis plus de trois mois avant de demander à Salomé si je pouvais, moi aussi, animer les ateliers de lectures. Les premières séances étaient calamiteuses : je bégayais et butais sur chaque mot. Je ne lisais que des contes et histoires pour enfants. Puis Salomé m’a demandé si j’écrivais, et si je ne préférais pas lire mes propres histoires. Les mots sont sortis tous seuls, presque liquides et naturellement, j’ai conté et lu devant une dizaine d’enfants, captivés.

– J’en sais rien, je réponds finalement.

– Je t’ai toujours connue stressée…

– Ça ne définit pas qui je suis, je marmonne.

– Je n’ai jamais dit le contraire, sourit Lilian. Je trouve ça juste dommage, que tu sois aussi renfermée. Tu pourrais montrer à tout le monde à quel point t’es géniale.

Je me mets à rougir violemment. Le sourire de Lilian s’accentue, quand il constate que mes oreilles ont pris une violente couleur rouge. Il semble presque s’en vouloir de me mettre aussi mal à l’aise et me laisse parler en premier, concentré sur le vernissage mes ongles :

– C’est comme ça, c’est tout.

– Qu’est-ce que tu penses du départ de Constance et de Romain ?

– Rien.

– Menteuse. Avant tu rongeais tes ongles quand tu mentais. Maintenant tu mâchouilles tes lèvres. C’est parce qu’elles ont bon goût ?

– Comment tu peux le savoir, que je mordille mes lèvres  ? T’es en train de venir mes ongles, tu ne me regardes même pas ! je réponds en ignorant sa dernière remarque.

Il relève la tête et me regarde droit dans les yeux. J’essaie de distinguer ses iris de ses pupilles, sans y parvenir. Est-ce que des yeux aussi noirs peuvent être naturels ? Il sourit encore. Je me demande s’il n’a pas mal aux joues parfois.

– Tes sourires... Sont-ils vrais ?

– Pourquoi seraient-ils faux ? Rétorque Lilian en commençant à vernir les ongles de ma main gauche.

– Je ne sais pas. C’est étrange, de sourire tout le temps.

– Tu souris tout le temps toi aussi, m’apprend Lilian, de nouveau concentré dans sa tâche.

– Je devrais faire semblant d’être triste, c’est ça ?

– Tu ne fais pas semblant. Tu l’es. Tu détestais ton grand-père, mais sa mort t’attriste parce qu’elle attriste Lou et que tu aimes Lou, énonce-t-il comme une évidence.

– Comment as-tu deviné ? Comment peux-tu en être aussi sûr ?

Il hausse les épaules :

– Ne t’empêche pas de sourire avec moi.

Chaque fois qu’il me regarde, en tout cas, moi, j’en ai envie. Soudainement gênée par notre proximité, je m’éloigne. Je me dandine sur mon lit, sous les yeux rieurs de Lilian. Je me concentre sur les murs de ma chambre, pour penser à autre chose qu’au fait qu’il est en train de peindre mes ongles en « Lilas du printemps ». Je m’esclaffe nerveusement.

– Qu’est-ce qui te fait rire ? m’imite Lilian. Gesticule pas comme ça, tu vas me faire déborder !

– Le nom de la couleur. C’est ridicule ! Pourquoi on donne toujours des noms aussi étranges aux vernis ?

Lilian hausse les épaules :

– Ça claque plus que « rose numéro quatre-cent-cinquante-neuf. »

– C’est qu’un nom pourtant ! je m’exclame.

– Oui, c’est qu’un nom. Mais c’est bien, parfois, d’avoir des étiquettes sur les choses, pour mieux les identifier. Même si ça leur porte préjudice.

Je reste silencieuse. Je crois voir passer un instant une lueur de tristesse dans les yeux de Lilian. Il doit penser à son propre nom de famille, qui lui a longtemps causé des ennuis, et qui lui en cause toujours d’ailleurs. Sans la bonne réputation des Grandit, il ne s’en serait probablement pas aussi bien sorti.

Je garde le silence et l’observe remettre en place son éternelle bouclette qui lui tombe toujours entre les deux yeux. Elle y revient toujours avec insolence, et ça me fascine complètement sans que je ne sache pourquoi. Je continue de le détailler, le cœur battant. Lilian a la même boucle d’oreille qu’Adrien. Ils se sont fait percer les oreilles le même jour que moi. J’ai harcelé ma mère un petit moment pendant plusieurs mois avant qu’elle n’accepte que je me fasse percer les oreilles. Lou a finalement donné son accord, pour mon seizième anniversaire. Sauf qu’au moment de le faire, j’ai paniqué, en appréhendant la douleur de l’aiguille. Adrien et Lilian étaient avec moi. Le premier m’a prise en pitié, le second s’est allégrement moqué de moi en levant les yeux au ciel, non sans essayer de me rassurer en même temps. C’est lui qui a eu l’idée de se faire percer une oreille, pour me montrer que ça ne faisait pas si mal que ça. Adrien l’a suivi. Ils m’ont ensuite tous les deux tenu la main quand ça a été à mon tour. Ils m’ont également tous les deux rattrapée quand je suis tombée dans les pommes juste après. Lilian m’a traité de chochotte pendant des mois… Depuis, je n’ai jamais vu Lilian et Adrien sans leurs anneaux en argent sur leurs oreilles gauches. Lilian y a même rajouté d’autres piercings depuis… Je trouve ça diablement attirant, mais pas autant que cette bouclette, qui retombe entre ses deux yeux, et que je voudrais repousser moi-même.

– On s’inquiète pour toi, avoue enfin Lilian en continuant de vernir mes ongles.

C’est donc pour ça qu’il est venu me voir ? Je laisse échapper un grognement presque animal, agacée. À force d’agir parfois comme une enfant, on a tendance à me traiter tout comme… Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même.

– Comment ça ? je chuchote, interdite.

– On sait que tu as peur pour Constance et Romain.

Je retire ma main précipitamment et il recule, surpris. Lilian repousse enfin sa mèche de cheveux, sa bouclette, qui retombe presque deux secondes après là où elle était, et s’assoit en tailleur sur mon lit, après avoir enlevé ses chaussures. Il a le dos tout courbé. Il est si grand que j’ai toujours peur que sa tête heurte le plafond quand il vient dans ma chambre. Elle est dans les combles :

– Écoute Aliénor…

– Est-ce anormal de craindre pour eux ? Ils partent s’engager sur le front, dans une Guerre dont nous ne savons pas grand-chose Les informations arrivent toujours au compte-gouttes, si bien qu’on apprend la mort de soldat parfois bien deux semaines après leurs enterrements, je me mets à paniquer. Romain ne fait même pas ça parce qu’il veut défendre son pays. Il le fait parce que son père pense que ce sera bien vu !

– Tes sentiments sont sensés, Aliénor. Mais exprime-les. Parce que tu les renfermes trop, tu mâchouilles tes lèvres, et elles saignent.

– Je ne veux pas leur faire de la peine, j’avoue. Ni même les retenir, les empêcher de faire ce qu’ils veulent faire. J’ai juste peur du changement…

– Je comprends.

Il reprend ma main dans la sienne et ça m’électrise. Il la retire, comme piqué au vif lui aussi. Il rougit à son tour, et j’écarquille les yeux, surprise, et étrangement fière d’être à l’origine d’une telle réaction. Sa paume se replace sur le dos de ma main, plus doucement encore que la dernière fois.

– Tu viendras dans une semaine ? Pour leur dire au-revoir ?

– Bien sûr, je souffle alors qu’il reprend son travail sur mes ongles.

Il hoche la tête, l’air satisfait de ma réponse. Jamais je ne laisserai partir Constance et Romain sans leur dire au-revoir.

– Tu n’es pas inquiet pour eux, toi ? je lui demande.

– Je suis mort de trouille, m’avoue-t-il tout doucement. Ce sont mes meilleurs amis.

Si ma main était libre, je la poserais sur sa joue, pour le réconforter.

– Tu sais qu’ils ne risquent pas grand-chose, n’est-ce pas ? je murmure pour le rassurer.

– C’est la guerre Aliénor. C’est dangereux, quoiqu’en pensent les médias.

Alors pourquoi il ne laisse rien paraître ? Pourquoi il ne les empêche pas de faire ça, de s’engager et de partir au devant du danger ?

– Quand on aime quelqu’un, on le laisse faire ses propres choix, et partir. Même si ça nous fait mal.

– Même si ça leur fait du mal à eux ? je demande.

Il ne répond pas et commence à appliquer une deuxième couche sur les ongles de ma main droite.

– Et toi ? je reprends.

– Quoi moi ?

– Tu penses t’engager, un jour ?

Lilian est un bon chimiste de ce que j’en sais. Quand ils discutent de sciences avec Rochelle, je ne comprends jamais les mots qui sortent de leurs deux bouches. Lilian m’a aidée plusieurs fois quand j’étais au lycée et que je devais passer mon baccalauréat. Je me suis toujours demandé pourquoi il s’était dirigé vers le métier de créateur de parfums. Il aurait pu être très utile au centre de recherches des armes nucléaires et chimiques.

– Je ne sais pas tenir une arme, je suis une quille en sport, et je déteste l’autorité. Je n’ai aucune compétence à offrir à nos armées… Du moins, je ne le veux pas. Mais j’imagine que me voir porter l’uniforme remontrait le moral de quelques dames …

Lilian esquive toujours, sous couvert de sarcasmes, les questions sérieuses qu’on lui pose. C’est comme si le monde entier était une blague pour lui… Pourtant, il s’applique toujours dans tout ce qu’il fait, même dans le simple fait de m’aider à venir mes ongles. Quand il a terminé, il se relève et quitte mon lit, qui grince de soulagement, trop longtemps torturé par nos deux poids.

– Au fait, j’étais venu te dire qu’Adrien et ta mère ont commencé à décorer le salon ! m’apprend.

– QUOI ? je m’écrie en me levant précipitamment.

Je passe devant lui à toute vitesse, en entendant ses éclats de rire qui résonnent entre les murs du trois pièces que nous partageons avec ma mère. Je descends les escaliers, Lilian est sur les talons quand j’entre dans l’appartement des Grandit. Le hall d’entrée est presque aussi grand que là où nous logeons avec ma mère. Le couloir est immense, les lustres en cristal sont étincelants, les moulures dorées, le plafond peint, les tapis, tout respire le luxe et l’aisance. Chaque pièce est un chef-d’œuvre. Monsieur Grandit adore l’art, et possède plusieurs tableaux, plusieurs meubles de collection, sur lesquels je n’ose jamais m’asseoir ou poser les mains. Le salon est lumineux, même quand Paris est sous les nuages. Les grandes fenêtres offrent une vue imprenable sur la rue. De là-haut, quand je me poste devant, je me sens comme la reine du monde. J’entends ma mère discuter dans le salon. Adrien est perché sur un escabeau et commence à accrocher des boules dans le sapin qu’il a ramené ce matin avec Lilian. Les tables sont déjà installées dans la salle de réception, avec des coupes de champagnes qui n’attendent qu’à être servies, des plats qui accueilleront petits-fours et hors-d’œuvre. Il ne reste que les décorations à placer…

– Vous en avez mis du temps ! commente ma mère.

Je hausse les épaules et fouille dans le vieux carton les décorations qui me plaisent le plus. Ce soir, Monsieur Grandit organise un repas qui réunira tout le gratin politique de Paris. Monsieur Roy nous fera sûrement l’honneur de sa visite. Je me serai bien passée de lui pour le réveillon, ainsi que de ses réflexions qui heurte le peu de confiance en moi que j’ai accumulé en vingt-deux ans. Il rivaliserait presque avec Anémone parfois…

Lilian s’est assis sur le canapé. Il est toujours fourré ici quand il ne travaille pas. Adrien dit qu’il ne supporte pas ses parents et qu’il est incapable de rester seul. Je l’observe planter des clous de girofles dans des oranges. C’est une odeur qui sent Noël. Il lève les yeux vers moi, me fait un clin d’œil et sourit. Tout son visage s’étire, et je me retourne.

– Passe-moi la guirlande de bouchons Aliénor ! me demande gentiment Adrien.

Je m’exécute, en sentant le regard brûlant et déstabilisant de Lilian dans mon cou. Quand je me retourne, Lilian a sculpté plusieurs oranges, fait des dessins dans leur peau et planté des clous de girofles. Tout l’appartement embaume. Ma mère chante un air léger, et Adrien branche des illuminations. Je les photographie tous les trois dans ma mémoire. Je veux me rappeler de ce moment toute ma vie.

 

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