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Chapitre 9


 


" Je vais me le faire, cet abruti. "


Les yeux flamboyant de colère, Noah s'avance d'un pas, dans l'intention manifeste d'aller en découvre avec le pauvre bougre seulement armé de son détecteur d'ectoplasme. Léo et Bastien s'interposent aussitôt, le premier posant une main apaisante sur le torse du garçon et le second tenant son ami par les épaules en lui murmurant à l'oreille quelques mots certainement destinés à faire retomber sa tension artérielle. 


Annaëlle laisse aux deux garçons la charge de raisonner son petit frère - bien vite rejoints par Alice qui vient en renfort - afin de s'approcher de Clarence et de son ami barbu, penchés sur leur appareil. Plus près de l'engin qu'elle ne l'a jamais été, elle remarque qu'un écran digital affiche une jauge horizontale, partant du vert le plus rassurant et progressant jusqu'à un rouge agressif. L'aiguille dorée tremblote au niveau du carmin, accompagnant le bip strident et désagréable. 


" Ben, tu vois quelque chose ? " demande Clarence en relevant la tête.


Il sourcille ensuite, en constatant la présence plus proche de la jeune femme, et ajoute, à mi-voix, conscient qu'il vaut mieux éviter de chauffer davantage Noah : 


" Et toi ? Tu vois quelqu'un ? "


Mais avant même qu'il termine sa question, l'aiguille retombe d'un coup dans le vert, mettant fin dans le même temps au bruit aigu. 


" J'ai cru voir quelque chose à l'étage, mais il a été trop rapide pour que je puisse en être sûr. " dit le trentenaire à la peau sombre en les rejoignant. 


Il tend ensuite une de ses mains vers Annaëlle en se présentant : 


" Au fait, moi, c'est Benjamin, mais tu peux m'appeler Ben. Et lui, c'est Ludovic, mais de manière générale, tout le monde préfère l'appeler Luc. " 


Le barbu adresse un signe de tête poli à la jeune femme, avant de se diriger vers le coin du hall où sont entassées les affaires qu'Annaëlle et ses compagnons ont remarquées en entrant dans le manoir. Clarence et Ben, eux, restent auprès de la jeune femme. 


" Je suis désolé pour ton frère. " fait le blond avec une petite grimace qui fait pencher les coins de sa bouche vers le bas. " Je n'aurais jamais imaginé une telle réaction chez un membre de ta famille. Je l'aurais pensé plus ... réceptif. "


Annaëlle se contente de hausser des épaules. Que répondre à cela de toute façon ? 


Elle se retourne pour observer ce qui se passe près de la porte. Léo, Bastien et Alice semblent avoir réussi à calmer Noah. Amir et l'autre adolescente essayent encore d'ouvrir la porte d'entrée à tour de rôle, en vain. En désespoir de cause, Amir commence même à donner des coups d'épaules contre le battant en prenant garde à ne pas briser le vitrail qui l'orne - se retrouver criblé de bris de verre n'est pas une option envisageable quand on est mystérieusement enfermé dans une maison à l'abandon.


" Clay, tu viens m'aider à installer tout ça à l'étage ? "


Luc a ouvert l'une des caisses et répandu une partie de son contenu sur le plancher. Des fils de plusieurs mètres, des caméras aux dimensions professionnelles et autre machines indéfinissables attendent qu'on vienne s'en occuper. Clarence adresse un vague sourire à Annaëlle puis rejoint son ami.


Rester avec le dernier membre de leur trio met la jeune femme un peu mal à l'aise. Leur échange d'un peu plus tôt la laisse hésitante, partagée entre l'envie de comprendre quelles étaient ces histoires de totem et de cérémonie mentionnées par Ben, et la peur d'en apprendre plus sur ce qu'elle pourrait être et ce qui aurait pu la rendre ainsi.


Mais l'homme semble être passé à autre chose. Les sourcils froncés, il observe les deux jeunes gens qui continuent à tenter d'ouvrir la porte par la force.


" Vous ne devriez pas insister. " les prévient-il d'une voix forte. " Ce n'est jamais une bonne idée de tenir tête à un fantôme. Certains peuvent se montrer particulièrement violents. "


Son intervention calme aussitôt Amir, qui cesse de donner de bruyants coups d'épaules contre le bois. L'adolescente aux couettes, par contre, se tourne vers Ben et Annaëlle, croise ses bras et répond à l'homme avec véhémence :


" Écoutez, ça va bien deux minutes vos histoires à dormir debout mais il va falloir arrêter maintenant. Les fantômes, ça n'existent pas. "


Malgré le peu de lumière dans l'entrée du manoir, Annaëlle voit de quelle manière la jeune fille pose ses yeux sur elle. Aucun doute, celle-ci est au courant pour sa particularité et - comme bon nombre d'habitants de leur ville - ne la croit en rien.


Fatiguée de se savoir ainsi continuellement observée et jugée par des gens qu'elle ne connaît même pas, Annaëlle se détourne et préfère regarder Clarence et Luc qui grimpent à l'étage du dessus, chargés comme des mules, soufflant sous le poids des objets qu'ils portent.


" Il est vrai qu'il est toujours plus simple de faire abstraction des forces qu'on ne voit pas, mais cela ne veut pas pour autant dire qu'elles n'existent pas. " répond Ben d'un calme olympien, en totale opposition avec le ton agressif qu'a pris l'adolescente quelques instants plus tôt.


La jeune fille ne trouve visiblement rien à répondre au trentenaire et préfère lâcher une exclamation condescendante, comme si elle trouvait qu'il était inutile de continuer à discuter avec lui, et non pas parce que Ben aurait pu viser particulièrement juste. 


Annaëlle continue de suivre Clarence et Luc du regard, occupés à installer leur matériel dans les différentes pièces de l'étage, tirant des câbles épais comme des bras à travers le couloir et jetés par dessus la balustrade pour être reliés à une grosse machine installée dans un renfoncement obscur du hall. La jeune femme suppose que l'engin rectangulaire équipé d'un petit moteur et bardé de boutons et de voyants lumineux doit être un générateur électrique. Tout cet attirail l'intrigue énormément et elle finit par questionner Ben :


" Qu'est-ce que vous faites exactement comme boulot ? " 


Ben désigne discrètement Noah et répond :


" Comme l'a dit ce jeune homme un peu plus tôt, nous purifions les demeures. Nous nous occupons des habitants indésirables qui peuvent gâcher la vie des occupants. On leur permet d'accéder à l'après. "


Annaëlle sourcille. Noah avait donc dit vrai. Et cela expliquait pourquoi Clarence n'avait pas vraiment répondu à sa question quand elle lui avait demandé à quoi il passait son temps, lors de leur tête à tête autour d'une pizza. Elle pouvait très facilement imaginer ce que pouvaient ressentir ses trois hommes quand ils annonçaient aux gens lambda qu'ils gagnaient leur vie en chassant les fantômes présents dans les maisons. 


" Et c'est quoi exactement cet après ? " demande Annaëlle, curieuse de savoir jusqu'où exactement s'étendait le savoir de Ben à ce sujet. 


Mais l'homme se contente de hausser des épaules en signe d'ignorance. 


" Ca, je le saurais seulement quand je mourrais moi-même. "


Logique. 


" Et vous vous y prenez comment exactement pour chasser les fantômes ? "


Ben ne répond pas tout de suite. D'abord, il scrute longuement le visage d'Annaëlle, ses yeux aussi noirs que le charbon fouillant les prunelles couleur noisette de la jeune femme, comme si la réponse à sa question s'y cachait. Puis, semblant de ne pas y trouver ce qu'il cherche, il finit par répondre :


" La plupart du temps, les âmes qui restent en ce bas monde ont des désirs inassouvis. En communiquant avec eux, si cela est possible, en fouillant dans leur vie passée, en discutant avec ceux qui les ont connus, on peut souvent découvrir ce qui les retient parmi nous. Il nous suffit ensuite de satisfaire leurs désirs pour, généralement, les voir s'en aller. "


Annaëlle hoche la tête, peu surprise par sa réponse. Elle n'a rien d'étonnant et tout d'une évidence, au moins pour elle. 


Ce que l'homme a vite fait de comprendre. 


" Mais tout cela, tu le sais déjà n'est-ce pas ? "


Un bruit sourd évite à Annaëlle de devoir répondre. Elle s'arrache aux prunelles scrutatrices de Ben pour se retourner et découvrir l'origine du craquement fort qui a mis fin à leur échange. 


Malgré les recommandations du trentenaire, Amir a continué à essayer de sortir de la demeure. Il a délaissé la porte pour se concentrer sur les petites fenêtres à carreaux qui encadrent la sortie, barrées de planches de bois clouées aux murs. Le son entendu, c'était l'une de ses planches, qu'Amir a réussi à arracher. Il la laisse retomber sur le sol avant de s'attaquer à la deuxième. Encouragés par sa réussite, Léo et Noah le rejoignent pour l'aider. Les deux jeunes filles restent en retrait pour les observer. 


Tout concentrés qu'ils sont sur leur tâche, entourés du bruit que font les planches qui refusent de céder facilement et des adolescentes qui les encouragent, aucun des trois garçons n'entend le grincement sinistre qui se met soudain à résonner dans le hall. Ben et Annaëlle, quant à eux, le perçoivent parfaitement. Leur regard est immédiatement attiré vers le plafond, où l'antique lustre à multiples branches, imitant les ramifications d'un arbre, commence doucement à se balancer.


Sans raison logique.


Annaëlle fait un pas en arrière et cherche aussitôt le réconfort de son bracelet. Ses yeux se mettent rapidement à parcourir l'espace autour d'elle, à la recherche d'une présence ectoplasmique dans les zones éclairées du hall, du corridor du premier étage et du salon. Mais elle ne voit rien. 


Les trois garçons, toujours inconscients de ce qui se passe au-dessus de leur tête, continuent à tirer sur les barricades. Le balancement du lustre s'intensifie au fur et à mesure qu'eux  parviennent à déloger un peu plus les clous hors des murs. 


" Arrêtez ça. " leur intime doucement Ben, comme s'il refusait de crier, de peur d'effrayer quelqu'un. 


Aucun ne l'écoute. Le lustre grince de plus en plus fort. Ses mouvements se font de plus en plus amples. Annaëlle devine très vite que, s'il venait à tomber au plus fort de sa course, il s'écraserait probablement sur l'adolescente aux couettes, restée un peu en retrait alors qu'Alice s'est rapprochée des garçons pour les encourager de plus près. 


" Je vous ai dit d'arrêter ! " insiste Ben en parlant juste un tout petit plus fort et un peu plus sèchement, histoire de bien montrer qu'il ne plaisante pas. 


Pour toute réponse, il reçoit un froncement de sourcil furieux et un doigt fièrement dressé de la part d'Alice. 


Des fenêtres, un autre craquement retentit, signe que la prochaine planche  va bientôt céder. Les garçons poussent des exclamations de joies et d'excitations mêlées. Au-dessus de leur tête, le lustre se balance tellement qu'il menace de s'écraser contre le plafond. Son attache grince et craque si fort qu'elle finit par attirer l'attention de l'adolescente la plus menacée par son mouvement. La jeune fille aux couettes pousse un petit cri strident, se raidit de terreur. 


Réaction somme toute normale face à un événement qui l'est beaucoup moins.


" Laissez ses planches, bordel ! " s'écrie alors Ben, renonçant à son calme précédent et en se précipitant sur la jeune fille tétanisée pour la tirer hors de la zone à risques. 


Alice et Léo finissent par se retourner, intrigués. Leurs yeux se posent d'abord sur Ben qui tient leur amie par le bras, puis sur le lustre, qui continue sa valse mortelle en grinçant de façon si sinistre qu'il est dorénavant difficile de l'ignorer. Même Amir et Noah se décident à délaisser leur fenêtre pour observer le plafond. Clarence et Luc apparaissent à l'étage au même moment, sans doute attirés par les différents bruits. 


Le lustre choisit cet instant pour finalement céder et s'éclater sur le sol, éparpillant des dizaines d'éclat de bois à travers le hall.


◐────────r6;°r6;°r6;────────◐


Assise sur l'une des vieilles chaises en rotin de la véranda, Annaëlle inspecte les dégâts sur son corps. Du bout des doigts, elle tâte son visage et découvre cinq petites coupures, réparties sur ses joues, son nez et son front. Une plus grosse entaille, sur son menton, requiert un peu d'attention de sa part. En fouillant dans son sac, elle trouve un paquet de mouchoirs à usage unique et choisit de s'en coller un sur la plaie pour endiguer l'écoulement de sang. Le contact du tissu avec sa peau à vif lui arrache un bref sifflement de douleur, puis elle passe à la suite, jetant un œil sur le reste de son corps. Heureusement, elle ne trouve rien de plus grave que la coupure au bas de son visage, qui a d'ailleurs déjà cessé de saigner. 


Annaëlle jette un regard autour d'elle. Les trois chasseurs de fantômes sont installés dans le fond du salon, près du hall, à même le sol. Clarence et Luc s'occupent de Ben, touché par un des plus gros éclat de bois, qui a déchiré sa chemise et taillé une belle estafilade sous ses côtes. A l'aide d'un kit de secours trouvé dans l'une de leurs grosses boîtes de transport, les deux jeunes hommes ont vite fait de soigner la vilaine plaie.


Le groupe qui accompagne la jeune femme s'est, quant à lui, installé devant la cheminée. Tout comme elle, la plupart d'entre eux s'en sont sortis avec quelques égratignures et une bonne dose de frayeur. Seul Amir requiert un peu plus d'attention : l'un des plus gros éclats de bois a frôlé son visage, laissant une entaille d'au moins cinq centimètres de long sur sa joue. S'il avait eu moins de chance, le fragment se serait tout bonnement planté dans son œil gauche jusqu'à, peut-être, transpercé son crâne.


Et Amir serait venu compléter la morbide collection du domaine des Saules. 


Annaëlle frissonne à la pensée que l'épisode dans le hall aurait pu se transformer en drame, puis elle jette un œil à son bracelet. Puisque tout semble indiquer qu'elle est coincée dans la maison pour un temps indéterminé - à sa plus grande horreur, bien entendu - elle se demande si elle ne devrait pas ôter le bijou de son poignet. Si comme le lui a expliqué Ben, les pierres ont bel et bien le pouvoir de tenir à l'écart les effets de la présence des esprits, elle trouve qu'il serait plus judicieux de le ranger sagement jusqu'à ce qu'elle ait quitté la propriété. Elle préfère quand même largement être prévenue de l'arrivée d'un fantôme plutôt que d'être mise devant le fait accompli.


D'un geste décidé, Annaëlle retire le bracelet de sa grand-mère et le fourre dans son sac à main. Aussitôt, un froid léger glisse sur sa peau, traverse ses muscles et se fixe sur ses os. Son estomac se noue. De peur, la jeune femme se raidit violemment, occasionnant un étirement douloureux dans ses épaules. Puis, elle se force à se détendre. De toute façon, il va bien falloir qu'elle s'habitue à toutes ces sensations désagréables maintenant qu'elle est coincée ici.


" Rien de trop grave ? " fait d'un coup la voix de Léo. 


Le jeune homme a délaissé son groupe d'amis pour s'asseoir sur un autre fauteuil en rotin, l'une des pièces d'un ensemble du dix-neuvième siècle, composé d'une table et de quatre chaises, dont seulement deux ont conservé leurs petits coussins en tissu délavé, piquetés de moisissure et ornés de flamants roses. Tout autour d'eux, les murs de la véranda, mélange de verre et de fer forgé offrent une vue, sans doute splendide de jour, sur le reste du terrain qui mène jusqu'à une falaise abrupte et la mer dont on entend les vagues venir s'écraser sur les rochers en contrebas. 


" Non, je vais bien. " répond-t-elle en froissant son mouchoir pour en faire une boule et le glisser dans une des pochettes de son sac. " Et toi ? Et les autres ? "


Léo montre ses avant-bras dénudés par son tee-shirt aux manches longues qu'il a roulées jusqu'aux coudes, sur lesquelles des petites entailles sont visibles à la lueur des bougies installées sur la table.


" Plus de peur que de mal. Pour tout le monde. Et Amir est en train de remercier tous les dieux qu'il connaît pour l'avoir épargné. "


Annaëlle jette un œil au garçon au teint basané et aux cheveux bouclés qui, assis dans le sofa défoncé, fixe la cheminée éteinte du regard, profondément plongé dans ses pensées. 


" Il a eu beaucoup de chance sur ce coup-là. " conclut-il en passant une main dans ses cheveux, ébouriffant sa coupe courte. 


" Non, justement. " contredit Annaëlle. " Ben vous avait dit d'arrêter de chercher à sortir. Si vous aviez écouté, rien ne serait arrivé. "


La jeune femme sent aussitôt les yeux de Léo la fixer intensément. Le poids de son regard ravive la tension dans ses épaules. Elle aurait sans doute mieux fait de se taire et de faire semblant de croire, tout comme lui, que la chute du lustre n'était qu'un bête accident.


" Qu'est-ce que tu as vu ? "


La raideur s'étend, envahissant son dos, des omoplates jusqu'aux reins.


" Comment ça ? " demande-t-elle, jouant les ignorantes sans lâcher Amir du regard, que Bastien et Noah tentent d'arracher à ses sombres pensées en essayant de discuter avec lui.


" Quand on essayait de forcer la porte et les fenêtres. Quand tu es restée avec le médium. Qu'est-ce que vous avez vu ? Qui a fait tomber le lustre ? "


Annaëlle secoue la tête, refuse toujours de le regarder. 


" Je ne sais pas de quoi tu parles. Demande plutôt à Ben. C'est lui qui est persuadé de voir les morts. "


Annaëlle a honte d'elle-même en cet instant. Ce n'est pas la première fois qu'elle fait mine de ne pas comprendre, ou de dire que ce que les autres peuvent raconter ne sont que des histoires à dormir debout ; mais cela a toujours été au sujet d'elle-même. Jamais à propos d'une tierce personne. Elle se sent comme si elle était passée de l'autre côté d'une ligne obscure, derrière laquelle les membres de sa famille et une majeure partie de la communauté s'étaient toujours trouvés. Un espace qu'elle n'avait encore jamais visité. Ce qui lui donne encore plus envie de vomir.


Un grincement à sa gauche la tire de ses pensées moroses et attire son regard. Léo se penche en avant, mains jointes et avant-bras posés sur les cuisses, à la recherche de ses prunelles, sur lesquelles il amarre ses yeux bleus océan. 


" Pas besoin de te cacher avec moi. Je te crois. "


Les mots du jeune homme provoquent un frisson chez Annaëlle. 


" Il y  a longtemps que je n'ai aucun doute sur tes dons paranormaux. Ils sont difficiles à accepter, c'est vrai. Mais en aucun cas ils ne sont réfutables. "


Les épaules d'Annaëlle se détendent un peu. Juste un tout petit peu. Elle est touchée par ces mots mais elle refuse de les laisser trop l'atteindre.


Même si Léo a tout d'une crème, elle sait que chaque être humain cache en lui des zones d'ombre qui peuvent sortir à tout moment et tout détruire sur son passage. Léo n'échappe pas à cette fatalité. Ce qu'il dit aujourd'hui, il peut le penser. Ou pas. Et ça, elle ne pourra en être certaine qu'au moment où elle aura quitté le domaine.


Annaëlle a déjà vécu ce genre de choses : des personnes qui lui certifient la croire, de ne pas la prendre pour une menteuse ou une malade mentale, être là pour elle et pour la soutenir. Au bout du compte, cela s'est toujours révélé faux. Soit ces mêmes personnes lui ont fait croire tout cela pour se moquer d'elle et la rabaisser plus bas que terre, soit elle a eu affaire à des gens qui faisaient semblant de la croire pour espérer pouvoir l'aider, la soigner, comme ils disaient. Alors, elle préfère rester sur ses gardes, même s'il s'agit de Léo.


Non, justement parce qu'il s'agit de Léo.


Ils ont étudié dans les mêmes établissements toute leur scolarité, du primaire au lycée. Jamais ils n'ont été proches, jamais ils n'ont eu de vraies discussions - jusqu'à aujourd'hui. Alors, difficile de le croire quand il certifie ne pas avoir de doute sur ses capacités. Comment faire autrement ? Si ce qu'il dit est vrai, il aurait été logique que, au moins durant leur dernière année de lycée, malgré leurs cursus différents, il ait juste eu ne serait-ce qu'un petit geste amical envers elle quand il la croisait. Sauf que, à l'instar de tous les autres, il s'est contenté de l'ignorer - dans le meilleur des cas. 


Léo ne la lâche toujours pas du regard, dans l'attente d'une réponse, alors Annaëlle finit par dire du bout des lèvres :


" Si tu le dis. "


Au soupir qui échappe à Léo, il est clair que ce n'était pas ce qu'il voulait entendre. Dans un grincement, il se renfonce dans son fauteuil, au moment où Annaëlle voit Clarence quitter ses amis pour traverser le salon et les rejoindre dans la véranda. Ce dernier siffle d'admiration en observant la verrière au-dessus de sa tête, un sublime assemblement de vitraux multicolores en forme de rosace floral, malheureusement ternie par l'abandon des propriétaires et la végétation extérieure envahissante.


" Cette baraque devait sérieusement en jeter du temps où elle habitait encore des vivants ! "


Si le but de l'exclamation de Clarence était d'arracher un sourire à quelqu'un, il vient de se planter en beauté. Annaëlle se contente de hausser un sourcil, pour bien signifier qu'elle trouve cette intervention bien inutile, voire même un chouïa déplacée.


" Vous allez bien ? " ajoute le jeune homme qui préfère sans doute ne pas insister sur le sujet en constatant son fiasco. " Pas trop de bobos ? "


Annaëlle secoue la tête. 


" Et Ben ? Ca va aller ? " demande-t-elle en retour.


" Ca devrait. " répond Clarence en se laissant tomber dans le siège à la droite d'Annaëlle. " La plaie n'est pas trop profonde, même si elle est longue. Elle ne nécessite même pas de points de suture. "


Annaëlle lâche un soupir de soulagement. Elle avait craint pendant quelques instants que l'acte d'héroïsme de l'homme lui ait valu un aller simple pour l'hôpital. Elle est contente d'apprendre qu'il n'en est finalement rien. 


Un bref silence s'installe entre les trois jeunes gens, avant qu'Annaëlle ne se décide à le rompre, poussée par la curiosité.


" Qu'est-ce que vous êtes partis faire, tout à l'heure, avec Luc, quand vous êtes montés au premier avec tout votre matériel ? "


" On a installé des caméras, des normales et d'autres, thermiques, ainsi que des détecteurs de champ magnétique, dans les différentes pièces. "


" C'était donc ça la petite entreprise que tu disais être en train de monter avec des amis ? "


Clarence se frotte la paume de la main en affichant une mine gênée.


" Ouais, tu comprends pourquoi je n'ai pas trop voulu m'étaler sur le sujet quand je t'ai rencontré. La plupart des gens ne réagissent pas très bien quand on leur dit la vérité sur nos activités professionnelles. Il n'y a qu'à prendre ton frère comme exemple ! "


A ces mots, Annaëlle glisse un regard vers le centre du salon, où Noah se trouve toujours, en compagnie de ses amis. Il semble très intéressé par la conversation qu'entretiennent Amir et leur copine à couettes.


Fronçant des sourcils, la jeune femme constate alors qu'Alice manque à l'appel. Elle était pourtant encore là à peine quelques minutes plus tôt. 


Mais Annaëlle n' a pas le temps de faire part de sa découverte aux deux garçons installés près d'elle. Alors même qu'elle ouvre la bouche pour parler, elle sent le froid s'intensifier dans son corps. 


Légèrement. 


Presque comme une caresse. 


Et un rire d'enfant, bref et joyeux, incongru à cet instant et à cette heure, envahit la pièce, interrompant instantanément les discussions en cours. Chacun regarde son voisin le plus proche. Chaque regard exprime la même appréhension teintée de surprise.


Puis le rire retentit à nouveau. 


Plus fort. 


Plus long. 


Plus proche.


 

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