Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

J’ai droit aux anecdotes sur la rue d’Ulm. Après le mini-fiasco sur ses licencieuses prouesses, Céleste enchaîne direct façon tour operator du quartier latin. Elle a dû repérer que j’ai du mal à respirer quand elle passe en mode Secrets d’Histoire, elle exploite le filon sans vergogne pour se rattraper. J’ai droit au récit des escapades nocturnes depuis le dortoir de l’ENS, des livres de bibliothèque chapardés, et aux fréquentes références à tel ou tel personnage historique dans les traces duquel elle a marché. Moi, je m’efforce de marcher dans le sillage de Céleste, ce qui est déjà un sacré accomplissement vu son allonge. C’est toujours mieux que de se demander comment elle s’y est prise pour séduire ses potes normaliens avec sa tête de fin de chaîne de production. Eux, au moins, ne devraient pas être sensibles aux tableaux épiques de bibliothèques que peint sa voix inspirée.

Le soleil de la fin août enflamme bientôt les toits de zinc dans sa molle descente. Il nous reste encore une bonne heure de lumière, et plus je reste, plus j’ai de temps pour inventer la vérité alternative sur cette soirée que je servirai à Elsa. Ça ne fait qu’une poignée de semaines qu’elle commence à moins tourner en boucle sur Auguste. Je sais que si elle apprend ce qui s’est passé chez Céleste, elle me torturera mieux que ma conscience.

Autant tirer parti de ma situation. J’ai la fin de soirée devant moi tandis que les ombres s’allongent sur la Butte aux Cailles jusqu’où nous avons poussé. L’odeur de l’asphalte brûlant nous enveloppe tandis qu’il nous préserve de la fraîcheur nocturne sur nos talons. Arrivées à la fontaine de la butte, Céleste ôte son sac et ses lunettes, et avec pour seul préliminaire un court exposé sur l’histoire du puits artésien, elle met directement la tête sous l’eau.

J’en profite pour me désaltérer et m’adosser à la rambarde en métal brossé. En mon for intérieur, je me félicite d’avoir choisi ce matin d’enfiler une jupe longue et mes nouvelles bandes élastiques en dentelle pour empêcher mes cuisses de frotter l’une contre l’autre. Sans ça, j’aurais déjà la peau en lambeaux après cette rando improvisée. 

Je relève un pan de jupe et réajuste les élastiques d’un geste discret, quand mon instinct m’alerte. À quelques mètres de moi, la source éclabousse le t-shirt de Céleste, qui s’est tournée vers moi. Le tissu trempé étreint ses côtes, s’arrime à la pointe de son téton, qui, cette fois, fait s’embraser mes joues.

Son regard glisse entre mes cuisses. Mon bas-ventre se contracte. Je devrais rabattre ma jupe d’un geste, mais je retiens mon souffle plusieurs interminables secondes.

Céleste détache soudain ses yeux de moi, elle joint ses mains pour recueillir l’eau qui coule encore et s’asperge le visage. Au loin, des rires et des bribes de conversations nous parviennent des terrasses, un couple traverse au feu et un scooter pétarade en leur grillant la priorité. Je pense enfin à laisser retomber ma jupe. Céleste est résolument tournée de l’autre côté.

Est-ce qu’elle évite mon regard ? Ai-je imaginé cet instant ? De là où je suis, je distingue les gouttelettes qui scintillent sur sa nuque et se faufilent sous son col. 

Il faut que je me pince. Les décisions que je vais regretter, c’est terminé. J’ai perdu trop de mois de ma vie et de ma santé mentale avec Guillaume pour me permettre de refaire la même erreur. Surtout maintenant.

— Oh, dix heures et demie, déjà ? je m’exclame en agitant mon écran de téléphone. Il serait temps de rentrer, non ?

Céleste me fixe pluieurs secondes. Est-ce qu’elle va insister pour continuer la soirée ? Exiger que je rentre avec elle ? Refuser de remplir sa part du marché ?

C’est d’une voix douce et mesurée qu’elle me répond :

— Viens, on va passer par cette rue.

Je lui emboîte le pas sans oser protester. Sur le chemin du retour, elle s’est tue, et laisse traîner ses yeux sur les façades d’immeubles, mains dans les poches, nez au vent, ce qui me place bien en-dessous de la ligne de flottaison de son regard. Elle m’a zappée, ou bien…? 

Je trottine derrière ses semelles qui claquent sur le pavé, et parviens à glisser :

— Avant d’improviser la balade, tu voulais passer la soirée au café ?

Elle ralentit juste assez pour me laisser reprendre mon souffle.

— Dans un premier temps, oui.

— Et…? Ensuite ?

Son téléphone vibre. Elle extrait un antique 3310 de sa poche, déchiffre un texto et s’exclame :

— Ah, les saligauds !

J’attends le lien logique, mais il faut que j’arque un sourcil circonspect pour qu’elle explique :

— D’abord, la soirée au café aurait dû être cent fois plus amusante. Ensuite, ajoute-t-elle en agitant son téléphone, cette débandade est entièrement du fait de mon frère, qui a enlevé et séquestré la seule personne intéressante de la bande.

Rien que ça. 

— Vraiment, je te jure, ayez un frère, qu’ils disaient ! fulmine Céleste. Tu es une petite veinarde, d’être fille unique.

Entre les névroses familiales niveau CP et les revirements d’humeur pires qu’un épisode de Bridgerton, l’envie de la secouer me démange. Je marmonne :

— Qu’est-ce que t’en sais ?

C’est à son tour d’arquer un sourcil.

— Vraiment ? Toi ? Impossible.

Je rêve, ou elle préfère nier carrément une réalité qui diffère de son idée du monde ?

— Si, si, c’est très possible, j’insiste. J’ai deux demi-frères, du côté demi-portion de la puberté, mais qui comptent quand même.

— Moui, ça te fait des quarts de frères, remarque Céleste. Ça pèse pas très lourd, tout ça.

— N’empêche, tu t’es trompée, avoue !

— Certes, certes. Mais j’imagine qu’avec tes quarts de frères, tu n’as pas à leur tirer la bourre chaque heure, chaque minute, chaque seconde.

Sa mâchoire se crispe un instant si furtif que j’aurais pu le louper en cillant.

— …et tu as bien de la chance ! termine Céleste d’un ton enjoué. En même temps, des garçons auraient bien du mal à essayer de te doubler dans ton rôle de parfaite petite pin-up.

— Parce que c’est ce que tu retiens à mon sujet : la pin-up de service ?

Je n’arrive pas à choisir entre me sentir terriblement vexée ou terriblement flattée. Céleste fait mine de réfléchir puis m’assène :

— Ça ne sera sûrement pas un profond respect pour ton métier de vendue.

Vexée, je choisis vexée. Mais Céleste fixe un point un peu trop loin, un peu trop vague.

— Tu sais, il y a d’autres façons de changer de sujet que d’insulter les gens. 

— C’est toi qui le dis ! Au moins, c’est amusant.

Qui se demande encore pourquoi même ses amis ne l’aiment pas ?

— Tu peux peut-être trouver d’autres façons de t’amuser, genre, arrêter de tirer la bourre à ton frère. Te trouver tes trucs à toi.

Céleste porte la main à sa poitrine pour singer une réaction offusquée.

— Je te demande pardon ? Tu te souviens tout de même que je suis agrégée, j’ai une thèse en cours, j’ai préfacé plusieurs ouvrages et même enseigné à Oxford pendant un semestre. Clairement, ça me réussit. J’adore tirer la bourre à mon frère.

— C’est toi qui vois, je déclare en levant les mains. Si tu peux me citer un plaisir dans ta vie qui n’a rien, rien mais alors rien à voir avec ton frère, je reconnaîtrai mon erreur.

Elle ouvre la bouche pour prendre une inspiration, et…

Et un miracle se produit : rien n’en sort. Céleste reste muette. Je pile au milieu du trottoir, je n’essaie même pas de cacher à quel point je jubile, et elle lève les yeux au ciel en s’arrêtant. 

Alors, elle s’approche de moi, jusqu’à ce que son visage plane au-dessus du mien et que je sois bien trop consciente de la proximité de nos deux corps - la chaleur du sien m’atteint presque à travers l’air moite de la fin de soirée. Son visage mince emplit mon champ de vision, et je prends tout à coup trop conscience de mes mèches folles, de mes joues empourprées et de mon souffle court. À force de parler en marchant. Rien d’autre.

Son regard me caresse sans hâte, et du bout du doigt, elle détache une mèche du reste de mes cheveux. Joue avec. Enroule mes boucles autour de son long doigt fin, puis les relâche. Sa voix ronronne :

— Je ne sais pas. Il y a peut-être bien quelque chose, oui.

Je déglutis malgré moi. Merde. Un aveu de faiblesse. Maintenant qu’il m’est impossible de donner le change, je peux soit m’emparer de ses lèvres, soit…

— Est-ce qu’on est sûres que tes jeux de séduction avec tout ce qui bouge, c’est pas une simple variante de ton concours de bites permanent avec ton frère, et avec tous vos petits copains bourgeois qui cherchent à surcompenser pour prouver leur virilité ?

Je me surprends moi-même d’avoir sorti toute ma phrase sans bégayer. 

— Oh, Olivia.

Dès l’instant où mon nom roule sur sa langue, je regrette très fort d’avoir ouvert ma grande bouche. Je voudrais faire Ctrl+Z, revenir à la sauvegarde de secours et choisir l’autre réponse, celle qui débloquera le scénario où je peux dévorer ses lèvres et faire glisser mes mains partout sur sa peau tendue par ses os gracieux. Sauf que je viens de condamner cette version à jamais en la vexant comme un pou, parce que je suis incapable de me taire au bon moment.

Céleste m’adresse un petit sourire en coin et remarque :

— Qui est-ce qui change de sujet, cette fois ?

Elle le prend bien ? Je profite de ce miracle inespéré pour, cette fois, bien me la fermer. Elle me décoche un sourire énigmatique, puis s’écarte et reprend sa route. 

Notre marche se déroule dans un silence ponctué par le brouhaha de la circulation et de l’éventuelle sonnette de vélo réprimandant les usagers de vélib pas assez zélés pour les vétérans des pistes cyclables. Je tourne et retourne dans ma tête les mille façons de relancer la conversation, quand Céleste pile devant une bouche de métro.

— C’est ici que je te laisse, déclare-t-elle d’un ton égal.

Quoi, déjà ?

— Ah, euh… tu prends quelle ligne ?

— Aucune. J’habite à cent mètres dans cette direction, explique-t-elle en pointant un index précis au quart de degré près. Comme je surcompense pour prouver ma virilité, j’ai pensé à te déposer au métro le plus proche. À moins que…?

Elle incline très légèrement la tête vers chez elle, et mon estomac chute de plusieurs étages. Olivia, reprends-toi.

— Je… je… non ? 

Céleste s’approche. Elle est vraiment très près. Son grand nez n’a plus que quelques centimètres d’écart avec le mien. Du coin de l’oeil, je vois sa main descendre. Elle cueille la mienne, recule dans une espèce de demi-révérence, et dépose un doux baiser sur le dos de ma main.

Je m’attendais au patin du siècle, et je viens de recevoir un baisemain. Premier degré. Au vingt-et-unième siècle. 

Interdite, je la dévisage. Elle me salue d’un geste, puis s’éloigne d’un pas léger, sans se retourner. Je reste une longue minute debout à côté de la bouche de métro, tandis que le soleil se couche enfin sur les protestations de ma libido spoliée. 

Bon. Comme dirait Kevin : je suis dans la sauce.

Note de fin de chapitre:

Comment ça, Olivia serait de plus en plus intéressée ? Et Céleste... de moins en moins ? Ou est-ce qu'elle cache juste très bien son jeu ?

Quelles autres interrogations ressortent pour vous à l'issue de ce nouveau chapitre ? N'hésitez pas à les partager, à essayer de deviner ce qui va se passer ensuite, et... à très bientôt pour le chapitre 10.

Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.