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Notes d'auteur :
Merci à Extraa d'avoir corrigé mes grosses vilaines fautes, s'il en reste je m'en excuse. Bonne lecture !
I.



C'est comme ça dans toutes les familles, il y a les parents, les enfants, les oncles et tantes, et puis les autres qui se rattachent au cocon central par des liens plus ou moins distendus. Y'en a même qui cassent. Y'en a d'autres encore qui font des nœuds et tout et tout. Ça fait beaucoup de monde. Il faut se souvenir des prénoms, et puis le métier, la marque de la voiture, maison de banlieue ou appartement en centre-ville. C'est dans toutes les familles pareil, il y a les gens qui ont réussi, d'autres qui réussissent moins bien mais on leur pardonne parce qu'ils mettent de la bonne volonté, et puis ceux qui ratent tout mais se cherchent des excuses, devant ceux-là on hoche la tête tranquillement, on fait tourner la cuillère dans le café, on touille, on tripote le rond de serviette, on réajuste les photos sur l'étagère de la cuisine. Jusqu'à ce qu'ils se taisent. Bon Dieu qu'ils se taisent.

Y'a toujours un point de rendez-vous, pour les étés, noël, Pâques et puis la mort de tonton Henry, le baptême du fils de la cousine, celle-là qui fait des manucures dans une boutique rose. Y'a toujours un endroit où tout le monde fait semblant d'être chez soi. Une grande maison avec des jardinières aux fenêtres, deux garages ; un pour la voiture que grand-père n'utilise plus, l’autre pour les affaires du jardin. Une allée de graviers où tous les enfants sont tombés, se sont mis des cailloux dans les genoux et ont pleuré, crié, jusqu'à ce que quelqu'un crie plus fort qu'ils n'avaient qu'à pas courir. 

Chez nous c'est comme ça, c'est vraiment une jolie maison, enfin moi je la trouve belle. Il y a des fleurs un peu partout, elles se prennent des coups de ballons. Il y a même une petite cour pour l'été et quand il fait beau et que tout le monde est là, on mange dehors. Y'a toujours une ou deux cousines qui ont peur des guêpes alors on mange vite le melon. Il y a aussi le jardin, la balançoire bricolée, le poulailler et le potager, le cellier où il ne faut pas aller et puis le portail en fer qui grince et on y a mis un gros élastique noir pour mieux le fermer, pour pas que les petits s'en aillent, et le chien non plus.

C'est la maison des grands-parents, elle est en bas d'une grande rue qui monte avec une pente qui rend fous les enfants à vélo, les parents aussi d'ailleurs. Ce n’est pas loin de Saint-Malo, juste à côté de Cancale, c'est près de la mer. En quelques minutes à vélo, en passant par les champs, on est sur la grève. C'est dommage, parce que dans ce coin-là, la marée ne monte pas beaucoup, et il y a des cailloux ça fait mal aux pieds et personne ne met les sandales en plastique moches que tata Agnès achète tous les ans. Et puis l'eau est sacrément froide. De toute façon l'eau ne vient pas, elle est super loin, là-bas avec les parcs à huîtres. Mais ce n’est pas grave, il y a des tas de rochers et des flaques dedans et des crabes. Et il y a même une sorte d'île un peu loin, quand la marée n'est pas montée on peut y aller en marchant sur une longue bande de sable. On récupère des tas de trucs là-bas, des bigorneaux, et tout, et après mamie les prépare mais les enfants n'osent pas en manger parce que merde quoi, c'est dégueu et ça fait des bulles.

L'intérieur de la maison est plutôt commun, il y a une cuisine, un salon, des chambres, des toilettes et puis bref, comme chez tout le monde. Ça sent toujours une drôle d'odeur, je dis drôle parce qu’il n’y pas de meilleur mot. Ça sent comme nul par ailleurs et je ne dis pas ça parce que chaque maison à son odeur, non là ce n’est pas pareil, c'est vraiment différent. Quand on entre il y a cette odeur, et elle a l'odeur du goût de poussière. Je ne sais pas comment expliquer mais c'est comme ça. Et ce n’est pas désagréable. J'ai même pris l'habitude de trouvé ça chaleureux et je reste toujours une demi seconde de plus sur le pas de la porte jusqu'à ce que ma sœur me pousse. 

C'est étrange que cette belle maison soit devenue cette autre maison, je veux dire, celle où les adultes font semblant de se sentir chez eux parce que nous, les enfants, on a pas encore ce problème-là. Mais je vois bien à la mine contrariée de tonton Jacques qu'il ne sait pas où poser ses fesses et maman regarde les étagères en pinçant les lèvres comme s'il elle allait tout réordonner d'une minute à l'autre. Et puis tata Chantal n'ose pas aller aux toilettes, je le vois bien, elle y va toujours le soir quand il n'y a plus que les enfants devant la télé. Et même, je le sens. Les gens ici se font la bise bizarrement, comme si ça piquait. Je sais que ce n'est pas à cause de papy et mamie, non, ils sont trop gentils. Papy va toujours exprès chercher des huîtres quand il y a la famille, mamie prépare toujours les lits avec des draps qui sentent bons. Ils ne le disent jamais avec des mots mais ils sont contents qu'on vienne. Alors ce n'est pas eux qui mettent les adultes mal à l'aise, ça non. Les adultes sont justes bizarres je crois, et j'aimerais qu'ils arrêtent de dire que c'est moi la bizarre. 

Cet été là, on est tous dans la maison de papy et mamie, c'est le mois d’août parce que ça arrangeait tata Chantal. Au total dans la maison on est quatorze. Heureusement que la maison est très grande. Enfin, les parents ont chacun leur chambre et nous on s'entasse un peu, on s'en fiche. Y'a juste Yseult qui râle mais Yseult râle toujours de toute façon alors heureusement que Tristan lui dit de la fermer. C'est son frère. Et maintenant que je connais l'histoire de Tristan et Yseult, je trouve ça carrément bizarre leurs prénoms. L'autre jour je l'ai dit à Sarah et elle m'a dit que c'était moi qui déraillais. J'aurais dû me taire, pour Sarah y'a pas grand-chose au monde qui soit mieux que Yseult. Tout ça parce qu'elle ressemble à une princesse et que toutes les deux elles ont toujours des trucs à se dire comme si elles se retenaient de parler tout le reste du temps où elles étaient séparées parce que le monde ne les méritait pas. En fait, Sarah aussi ressemble à une princesse mais ça, je préfère ne plus jamais y penser, parce que c'est vraiment pas juste que ce soit elle la plus parfaite. 

Ce n’est pas un été vraiment particulier, c'est juste que je vais avoir 11 ans et que tout le monde s'en fiche, parce que j'ai déjà eu dix ans et après j'en aurais douze, et bref, c'est juste une date à passer. Mamie fera un énorme gâteau et j'en aurais qu'une part parce que même si c'est mon anniversaire, y'a Maxence en pleine croissance et qu'il prend toujours tout en double, et puis même si Yseult en prendra pas elle donnera son morceau à Sarah et bref, finalement ce sera peut-être moi la plus déçue parce que une fois encore mamie aura confondu, c'est Sarah qui aime le chocolat et moi je préfère les tartes aux pommes. Mais ce n'est pas grand-chose.

C'est un été, voilà, et j'ai déjà envie qu'il soit fini, de retourner au collège, là où je n'ai pas vraiment d'amis mais au moins c'est sûr qu'il n'y a pas ma famille. A la récré je peux rester toute seule, ça ne gêne pas grand monde, il y en a d'autres comme moi, à qui personne ne fait attention. Ici, si je reste seule ça doit faire quelque chose, un peu bousculer leur conscience. Je suis sûre qu'ils se demandent quel est le problème avec moi, et ce qu'ils ont bien pu faire, tous, pour me mériter dans leur famille. Et puis c'est pénible, je crois, je suis toujours quelque part dans un coin, à traîner en silence parce qu'il n'y a rien à dire, et ça doit être trop dérangeant, je le sens bien quand ils me regardent tous avec ces yeux là. Puis ils soupirent tous en même temps, papa donne un coup de coude à maman et avec un sourire ironique pour moi seule, des yeux comme je les vois trop souvent, tristes et résignés avec les lèvres qui se tordent dans tous les sens et son visage aussi, on dirait que quelque chose vibre sous sa peau, ça déforme sa tête et elle me fixe encore jusqu'à soupirer une fois de plus. 

Comme cette fois-là.

« Mais va jouer Lisa, ne reste pas là. Va rejoindre ta sœur, » elle dit en laissant échapper des gargouillis de sa gorge. 

Autour de la table assis devant leur tasse de café, touillant, touillant encore, les autres acquiescent et il n'y a que papy pour me faire un vrai sourire parce que lui m'aime bien. Et je suis bien obligée de partir. Je mets mes sandales et le temps que j'attache la boucle tout le monde se tait. Je sors, je reste, un peu idiote sur le pas de la porte parce que je ne sais pas où aller. Je me gratte le mollet et puis j'entends quelqu'un qui toussote dans mon dos alors je fais le premier pas dehors et le soleil vient aussitôt réchauffer mes orteils.

Je me retourne et je dis que je vais essayer de trouver Yseult et Sarah. Maman dit que c'est bien et voilà, je suis presque jetée dehors alors qu'il n'y a que moi qui aime vraiment cette maison. J'ai appris le mot il n'y a pas très longtemps et c'est ironique, voilà, je trouve que tout ça c'est une drôle d'ironie. 

Dans le jardin il n'y a que Maxence qui bricole le vieux Solex de son père et Hugo qui ramasse des légumes pour faire plaisir à papy. Parce qu'il est comme ça Hugo, quand il ne sait pas où se mettre il se rend utile et pour ça, tout à l'heure sa gentillesse suscitera plein de remerciements et de regards fiers. Et c'est bien pour Hugo. 

« Max ? Max... » je demande, penchée par-dessus l'épaule de mon cousin.
« Oui Lisa ? Qu'est-ce que tu veux ? »
« Tu peux me dire où sont Yseult et Sarah s'il te plait ? »

Il se redresse et me cogne un peu le nez de son épaule. Je le frotte en fronçant les sourcils et il s'excuse d'un rapide sourire. Il tend le bras dans la direction des champs, le doigt pointé vers le grand chêne.

« Elles sont allées dans les champs cueillir des trucs pour mamie, je sais plus quoi. »
« Merci. »

Il dit de rien en se concentrant à nouveau sur ses réparations. Je regarde sa main tourner autour des vis et je me dis qu'il est quand même patient Maxence, pour faire tout ça. Je le laisse et je sors en grimpant par-dessus le portail. 

Les champs en fait, ce sont des anciens pâturages. Avant ici il y avait des moutons et quelque fois des chèvres, mais surtout des moutons blancs qui bêlaient quand on passait en vélo. Maintenant il n'y a plus que de l'herbe séchée par le soleil et le sel. Parfois quelques fleurs poussent un peu au hasard par dessous des pierres ou comme ça, juste pointant leur tête vers le ciel. Je monte sur un rocher pour regarder plus loin si Yseult et Sarah sont là et je les vois, au fond, un peu cachées par les arbustes. Je n'ai pas vraiment envie de les rejoindre, je pourrais rester ici, assise sur le rocher et juste attendre que ça fasse assez longtemps depuis que je suis partie, pour avoir le droit de rentrer. Je pourrais faire ça. Mais elles ne sont pas très loin et le vent m'apporte leurs rires. Je pourrais cueillir des fleurs pour grand-mère, je sais faire de jolis bouquets et puis je ne les gênerai pas tant que ça. Je me décide et je me dépêche de remonter le chemin en terre qui les rejoint. Vite, vite, vite, je ne veux pas avoir le temps de regretter ma décision. Lorsqu'elles me voient arriver, les mains en visière elles s'arrêtent de rire et je sens mon cœur louper un battement. J'aurais mieux faire de rester sur mon rocher, je le sens bien maintenant que c'est trop tard pour rebrousser chemin. 

« Qu'est-ce que tu fais là ? » lance Sarah.

Je ne réponds pas, soudainement muette. Je me mords la lèvre et baisse les yeux. 

« Allez, qu'est-ce que tu fais là ? » elle redemande.

Je cache mes mains moites dans le tissu de ma robe et ne réponds pas. C'est comme dans ces cauchemars où ma langue s’emmêle toute seule et je ne peux plus articuler un mot. Ca la fait sourire Yseult, elle a ce frémissement de lèvres que je connais par cœur, quand elle va dire quelque chose de méchant. Et puis ça fait comme si le temps s'arrêtait parce que Sarah et moi on attend qu'Yseult parle, Sarah pour rire et moi pour avoir envie de pleurer et rougir. 

« Y'a une vipère à tes pieds Lisa ! » elle crie tout à coup.

Et j'ai beau savoir tout au fond de moi que ce n’est sûrement pas vrai, qu'elle se moque encore, je hurle quand même de terreur et sans prendre le temps de regarder à mes pieds je me précipite vers Sarah et l'attrape de mes bras. Je suis tout contre elle, la joue collée sur sa robe blanche, je sens son ventre se gonfler et je regarde l'endroit où j'étais quelques secondes auparavant. Avant de voir je sais déjà qu'il n'y a rien, pas la moindre trace de vipère. Et puis Yseult éclate de rire, elle balance sa tête en arrière et ses cheveux attirent tous les rayons de soleil. Je sens Sarah qui arrête de respirer, son ventre cesse de se gonfler et il y a un moment comme ça, où il y a Sarah et moi accrochée à elle, puis nos deux regards posés sur Yseult qui rit aux éclats. Lorsqu'elle a fini, ses yeux brillent et elle se tient les côtes, elle lève vers moi son visage rose et sourit doucement.

« Désolée Lisa, ce n'était pas très drôle. » 

Je vois bien qu'elle ment, qu'elle trouvait ça vraiment, vraiment très drôle mais je préfère la croire quand elle dit qu'elle s'excuse. Sarah détache mes bras de sa taille et pose une main sur mes cheveux. Je ferme les yeux une demi-seconde, Sarah, ça n'arrive pas souvent qu'elle fasse ça. Elle est plutôt sèche et distante comme une voisine, pas vraiment comme une grande sœur. 

Je reste avec elles, je n'ose pas m'asseoir dans l'herbe terrorisée à l'idée qu’une vipère vienne me piquer les fesses. Je reste plantée sur le petit chemin de terre à surveiller mes pieds et de temps en temps je regarde Yseult et Sarah, les bras plein de fleurs qui discutent et rient, le soleil dans leurs cheveux et puis des sourires complices comme si elles ne disaient avec des mots que la moitié de ce qu'elles se disaient vraiment. Je ne parle pas, moi, je reste juste là, comme un piquet, à m'efforcer de ne pas gêner. 



II.


Je suis dans la cuisine avec mamie, il y’a des vases sur la table avec les fleurs d’Yseult et Sarah, ça fait de la couleur et c’est bien, c’est joli. Quand mamie passe derrière les vases, ça fait comme une loupe et ça grossit les motifs géométriques de son tablier. Moi je suis assise sur le banc en bois, de l’autre côté de la table et je regarde mamie qui prépare activement le déjeuner. Elle a sorti un grand saladier en aluminium gris qui fait miroiter les quelques rayons de soleil, et dedans elle met des petits morceaux de carottes, des petits pois, et puis d’autres choses pour faire une grande macédoine.
Il y’a du bruit dans la cour, les autres doivent être rentrés du marché. Le portail claque et puis les graviers font Scruitch scruitch et bientôt une grosse silhouette à la porte d’entrée fait comme des grosses plaques d’ombres partout dans la cuisine. Je tends l’oreille, Tristant et Yseult se disputent encore, je crois, et Tristan a la voix qui devient grave.

« J’espère que tu as aidé ta grand-mère Lisa ! » fait la voix de papa dans mon dos.

Je me retourne et le regarde, il a mis son nouveau tee-shirt, celui que maman lui a offert pour sa promotion, et il a coiffé ses cheveux. Il fait le beau dans la cuisine en faisant rouler entre ses doigts le porte-clefs en scoubidou que Sarah lui a fait il y a longtemps. Je n’ai pas l’occasion de répondre, déjà mamie s’exclame :

« Oui oui ! Elle a coupé avec moi les petits légumes ! Je n’ai presque rien fait ! »

Et moi je sais qu’elle exagère parce que je n’ai fait que faire glisser les petits pois dans le grand bol et que le reste du temps, j’étais trop occupée à regarder le soleil sur le saladier et le tablier à motifs géométriques de mamie derrière les vases. Je rougis et je fais tomber mes cheveux sur le côté pour pas que papa me voit. Je souris à mamie et elle me regarde avec tendresse, si bien que je voudrais me lever et aller me serrer contre elle, jusqu’à ne plus avoir dans le nez que l’odeur de la maison mêlée à celle de sa lessive.

Papa hausse les épaules et lâche deux baguettes de pain devant moi. Elles tombent sur la table en éclaboussant le bois de petites miettes dorées.

« Tu vas pouvoir couper le pain maintenant, alors ! »

Et il retourne dehors, avec tonton Grégoire, tout les deux, ils allument une cigarette et ils soufflent de la fumée autour de leur tête, ça fait un halo gris et je distingue mal leur visage. Je me lève du banc et je vais chercher dans le tiroir sous le frigidaire le couteau à pain et les corbeilles. Je les prends contre moi et les ramène sur la table. Mamie allume sa petite radio et elle diffuse des chansons que je ne connais pas mais que mamie fredonne en balançant les hanches doucement. Je coupe le pain avec application et voilà, j’ai fait ce que papa attendait de moi, je crois. Je ne suis pas sure, parce que parfois c’est vrai, papa et maman aimeraient que je me prenne en main, que j’ai de belles initiatives comme Hugo qui ramasse les légumes, ou Sarah et Yseult qui font la vaisselle. Mais moi, je ne sais pas faire ça. Je ne devine pas ce qui ferait plaisir à papa et maman, jamais. Je dois être différente en fait, parce que même quand eux essaient de me faire plaisir, ça loupe à chaque fois. J’ai toujours cette impression d’être décalée par rapport aux autres. Sarah, à onze ans elle avait deux meilleures amies qui dormaient parfois à la maison, elle aimait les habits, les choses qui brillent et elle se mettait du parfum de maman derrière les oreilles. Moi, je ne suis pas comme ça, je n’ai pas vraiment d’amis, et puis je mets les vêtements que maman sort et pose sur ma chaise, tous les jours, je ne choisis jamais, et puis je n’aime pas le parfum, ça pique le nez et ça fait éternuer. Et même, je le vois bien que je ne fais jamais comme il faut, c’est dans le sourire crispé de maman, dans son air fatigué qui traverse son visage quand elle me voit et puis c’est dans le dos courbé de papa, dans sa démarche lasse et traînante quand il rentre à la maison et que je suis là, assise sur les escaliers en bois à attendre que quelque chose se passe. Et puis Sarah me le dis souvent, que je suis bizarre. Et Yseult aussi, je l’entends le dire à Sarah quand elle pense que je n’entends pas.

« Mais qu’est-ce qu’elle est bizarre ta sœur ! »

Sarah ne répond pas, elle hausse les épaules, elle ne dit jamais oui, oui ma sœur est bizarre . Elle est loyale Sarah et elle m’aime, je le sais ça aussi, même si elle ne le dit pas comme ça, et d’ailleurs que ça ne se voit pas trop non plus. Mais moi je le sais parce que quand elle fini un livre qu’elle a aimé, c’est toujours vers moi qu’elle vient, elle s’assoit sur mon lit, et puis me raconte l’histoire. J’aime bien ses moments et je l’écoute toujours attentivement. Ensuite elle part en laissant le livre sur ma table de nuit, en me disant Et tu ne cornes pas les pages, hein Lisou ! 

Elle est à peine sortie que je prends le livre entre mes mains et parce que Sarah l’aime il est plein de mystères. Je caresse la couverture du bout des doigts en me demandant ce qui fait qu’il est si important pour elle. C’est une histoire d’amour sûrement, et je n’y comprends pas grand-chose mais si les yeux de Sarah brillent alors… Et puis je tourne les premières pages, je jette mes yeux sur les premières lignes, ils les engloutissent avidement et je ne vois pas le temps passer qu’il est déjà l’heure de dîner. Alors quand je vois Sarah, déjà assise à table, en train de jouer avec ses couverts tout en discutant avec maman, je me sens toujours plus proche d’elle, comme si en avalant les mots, je grignotais des morceaux de sa perfection et c’est bon de se sentir la sœur chérie de quelqu’un, c’est rare aussi mais le plus important c’est que je le sais, que Sarah m’aime. Et de toutes les personnes de cette maison, plus que papa et plus que maman je parie que c’est elle qui m’aime le plus.

Le déjeuner avec ma famille c'est quelque chose. On est tous assis sur les longs bancs en bois, les uns en face des autres et les conversations se croisent, parfois il y a un mot plus haut que l'autre et les adultes froncent les sourcils. Papy n'y prend pas part. Je crois qu'il se fiche pas mal de ce qui se raconte. Pour m'amuser, il se cache derrière sa bouteille de sirop de citron, il me fait des sourires et les gros yeux successivement et ça agace maman qui voudrait que je mange ce qu'il y a dans mon assiette au lieu de jouer. Mais j'y peux rien, quand il fait ça, papy fait gonfler mon cœur comme un ballon d'hélium et je pouffe de rire avec lui, comme quand j'étais petite, vraiment petite. Mamie nous regarde un peu fâchée de nos pitreries puis finalement, voyant que ses remontrances n'ont pas d'effet, elle lâche un long soupir et lève les yeux au ciel. Moi je ris, et ça faisait longtemps alors ça gratte un peu dans la gorge.

Après le déjeuner, je clopine derrière papy et le suis dans le jardin. Pendant qu'il fume sa cigarette, une main sur sa bedaine. A moitié assoupi sur son transat en plastique vert, il me raconte comment c'était sur son bateau, du temps où il était dans la marine marchande. J'attends avec impatience le moment où mamie entrera dans son histoire, où il racontera comment, alors que mamie travaillait dans un café sur le port, il était tombé fou amoureux de cette jeune fille maladroite et autoritaire.

« Ah et puis tu sais, il m'en a fallu du temps pour la courtiser ta grand-mère ! C'est qu'elle ne se laissait pas faire ! Et y'en avait d'autres des gars, qui l'avaient bien repérée la petite Josiane... Mais c'est moi qu'elle a choisi ! »

Il n'attend pas que je lui demande pourquoi de tous ses soupirants grand-mère l'a choisi lui. Il écrase son mégot dans un cendrier en coquille saint-Jacques, gonfle les joues et expire la fumée par le nez, comme le ferait un dragon en colère puis il enchaîne :

« Je n'étais sûrement pas le plus riche, pas vraiment le plus beau non plus, mais moi je lui envoyais des lettres, je passais la voir avant chaque départ avec un bouquet de fleurs, et je lui ramenais une carte postale de chaque escale que j'avais faite ! Et tu vois Lisa, ça lui plaisait vachement les trucs d'amour ! »

Je me laisse porter par la balançoire, l'écoutant, jusqu'à ce qu'il me dise qu'il va faire la sieste maintenant. Et quelques minutes plus tard il dort déjà, le soleil sur sa peau vieillie qui y fait comme des grosses cicatrices blanches. Je reste dans le jardin et tout en balançant mes jambes dans le vide, je me sens comme la gardienne du sommeil de papy. Il n'y a que le bois sous mes fesses qui grince de temps en temps, le frémissement des poules là-bas, et puis parfois le bruit d'une conversation qui monte jusqu'à nous. Sinon, nous n'avons pour compagnie que les légumes qui poussent.

Je suis encore là, rivée à ma balançoire, dans la lune comme le dit souvent Maxence en riant, quand papa et maman viennent me chercher. Et je sais au premier coup d’œil qu'ils sont fâchés.

« Qu'est-ce que tu fais là Lisa ? Laisse donc ton grand-père dormir ! »

Et évidement je ne peux pas leur dire que je garde le sommeil de papy, ils ne comprendraient pas et de toute façon, ils sont déjà en colère. Maman a les mains sur les hanches et papa, il a un regard furieux. Et vraiment, je ne vois pas ce que j'ai fait de mal cette fois encore. Il s'approche, m'attrape dans ses bras pour me faire glisser de mon perchoir et puis il prend ma main dans la sienne. Il marche vite devant moi, se dirigeant vers la maison et je n'ai pas d'autre choix que de le suivre.

« Il y en a marre Lisa ! Il est temps que tu fasses des efforts ! » lance papa d'une voix forte.

Moi, je ne comprends pas, parce que des efforts j'en fais tous les jours, pour me faire petite, pour me faire oublier. Et il tire plus fort ma main, je freine de toutes mes forces mais rien à faire. Il m’entraîne et la semelle de mes sandales râpe contre le sol goudronné.

« Tu vas aller faire une sieste une bonne heure et on verra plus tard ! » continue papa.

Je tourne la tête vers maman, horrifiée, et mon cœur s'emballe plus encore lorsque je vois l'accord sur son visage. Il y a des moments comme celui-ci, où vraiment, je ne comprends pas ce qui m'arrive. Je n'ai pas fait de bêtises et ils me punissent d'une sieste imposée comme lorsque j'avais six ans et que j'écrivais des histoires sur les murs avec des feutres rouges. Comme avant, c'est tout mon corps qui s'énerve et je sens que ça bouillonne dans mes veines. J'ai chaud et ça tape dans mes tempes. J'essaie de récupérer ma main mais papa serre très fort, si fort que ça fait mal et que j'imagine mes os craquer sous ma peau.

« Non ! Je ne veux pas y aller ! » je crie.
« On ne te demande pas ton avis Lisa ! » tonne papa.

Je me débats. Je gesticule dans tous les sens. Sans m'en rendre compte je donne un coup dans le ventre de maman qui laisse échapper un cri de douleur. Le visage de papa se crispe tout à coup et il y a une drôle de lueur dans ses yeux humides. Trop énervée, hors de moi, je ne m'arrête pas ni en voyant le visage décomposé de maman, ni les larmes dans ses yeux bleus. Papa attrape mon autre main et me serre contre lui alors que je tente de m'échapper. Enfermée dans l'étau de ses bras il me mène à la chambre. J'ai des larmes brûlantes et salées dans les yeux et mes cheveux s’emmêlent autour de mon visage, se collent à ma peau humide comme une toile d'araignée.

Nous passons devant le salon et par la porte ouverte je vois toute la famille qui, assise en silence, nous regarde passer. Moi, je hurle, je frappe et toute entière à la rage qui m'anime, je crois que je griffe aussi. Les bras de papa qui me retiennent me laisse voir par intermittence ce qui se passe dans le salon. Mes oncles et tantes font semblant de ne pas regarder, sûrement par politesse, ou je ne sais pas, et Hugo à côté de sa mère à un air ahuri. Yseult a un sourire de travers que je n'aime pas et qui me fait me débattre plus fort, son sourire c'est comme s'il me brûlait les paupières et d'autres larmes s'écoulent de mes yeux. Près d'elle, Sarah à les lèvres qui tremblent et à côté de Sarah, Maxence a un sourire douloureux, le même que maman.

Papa me jette à l’intérieur de la chambre et me pousse sur le lit.

« Calme toi Lisa ! Mais calme toi bon Dieu ! » crie-t-il d'une voix qui déraille.

Mais je ne peux pas me calmer. Mes mains, mes bras, mes jambes s'agitent autour de moi sans que je les contrôle, ma bouche s'ouvre toute seule pour laisser échapper des cris et des sanglots. Maman se précipite vers la fenêtre, ferme les volets et attend, droite et immobile, que papa fasse quelque chose. Il attrape mon visage entre ses mains et plonge son regard dans le mien. Il a l'air triste, je crois, comme s'il allait se mettre en boule pour pleurer.

« Je t'en prie Lisa, calme toi... » supplie-t-il.

Il passe une main sur mes cheveux et d'une pression sur le buste il me pousse à m'allonger. Haletante, le visage trempé de larmes, les bras tout engourdis d'avoir frappé dans l'air je me laisse tomber. Je sens tout mon corps secoué par des sanglots qui ne veulent pas se tarir. Maman vient s’asseoir de l'autre côté du lit et après un regard à papa, à son tour elle caresse mes cheveux doucement, pour m'apaiser. Je me sens fatiguée tout à coup et quand papa met une couverture sur moi, je me blottie contre elle, comme une enfant. Ils restent encore un moment sans dire un mot. Dans la pénombre je ne sens leur présence que par la main grande et forte de papa qui presse mon épaule de temps en temps comme pour me dire que tout va bien et par la caresse régulière de maman. Je sens le sommeil qui m'emporte finalement, et alors que je m'endors tout à fait, j'entends les grincements de plancher sous les pas de mes parents qui s'en vont discrètement. J'ouvre la bouche pour les implorer de rester mais déjà le sommeil se referme sur moi.



III.


Depuis l'accident de l'autre jour je me sens toute bizarre. Je veux dire, encore plus que d'habitude. Les autres doivent le sentir parce qu'ils me parlent encore moins, même tata Chantal a arrêté de me réprimander. On dirait qu'ils m'évitent, tous, ils me laissent errer dans la maison en silence, tapant de mes pieds nus les dalles de carrelages jaunes, mes doigts courant sur les tapisseries décrépies, et puis un air buté sur le visage. Je n'accompagne plus papy faire sa sieste, je n'essaie plus de rejoindre Yseult et Sarah. Parfois, juste, je m'assois sur le banc sous le porche, à l'entrée de la maison, et alors que les adultes prennent leur café d'après le déjeuner, touillent et touillent leur cuillère qui racle le fond de leur tasse, discutent courtoisement de choses et d'autres, rient aux blagues les uns des autres, je ramène mes genoux contre ma poitrine et je regarde en silence Maxence bricoler dans la petite cour. Il a posé sur un tabouret une petite radio qui émet parfois quelques grésillements, et pour me faire sourire il chantonne et balance des hanches de temps en temps. Voilà, c'est à peu près la seule chose notable que je fais de mes journées.

Cette fois-ci, je suis encore sur le banc lorsque j'entends le portail claquer. Tristan, entouré de sa bande de copains qui viennent ici chaque été dans leur maison de vacances, pose son vélo contre le muret et fait signe à ses amis de l'attendre. Il me passe devant sans dire un mot et pénètre dans la maison comme un conquérant. Ses amis en bande devant le portail me fixent en riant.

« C'est elle... » murmurent-ils avant de se regarder et de pouffer.

Je baisse les yeux et serre les poings. J'essaie de focaliser mon attention sur la musique qui sort de la radio, de faire comme s'ils n'existaient pas mais je devine leurs regards posés sur moi et leurs sourires narquois. J'ai envie de pleurer de honte, sans trop savoir pourquoi. Tout à coup, une ombre recouvre ma vue et je lève la tête sur le visage souriant de Maxence.

« Il fait super chaud, hein Lisa ! » il dit en essuyant la sueur sur son front.

J'acquiesce d'un léger signe de tête, trop perturbée pour faire quoique ce soit d'autre.

« Tu m'accompagnes boire un coup ? Je vais demander à mamie où sont les briques de jus d'orange. »

Je me lève d'un bond et je suis Maxence jusqu'à la maison, tournant le dos aux amis de Tristan qui rient encore. Alors que nous allons entrer,Tristan sort et s'esclaffe en nous voyant. Sans un mot, alors qu'on le croise, Maxence donne un grand coup d'épaule à son frère qui se heurte au mur.

« Hé, mais fais gaffe bordel ! » s'écrie Tristan.

Maxence se retourne alors et fait face à l'autre. Je n'avais jamais remarqué jusqu'ici que les quelques années de plus de Maxence le faisaient bien plus grand que son frère. Et c'est impressionnant vraiment, ces deux molosses qui s'affrontent du regard.

« Tu ferme ta gueule et tu dégage ! » lance Maxence en faisant un pas vers son frère.

L'autre lève les yeux au ciel et sort.

« Quel abruti... » souffle Maxence en faisant volte-face.
Il pose une main sur mon épaule et m’entraîne dans la cuisine. Les adultes nous regardent entrer, étonnés et tata Chantal à l'air furieux.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? » elle demande à son fils.
« Juste Tristan qui fait le con. »

Elle pince les lèvres et son regard tombe sur moi, froid et méprisant.

« Je vois... » elle fait.

Et de nouveau, j'ai envie de me blottir contre Maxence ou contre maman qui me regarde les sourcils froncés. Il me laisse une seconde, le temps d'aller chercher les briques de jus de fruits et je reste immobile, point de mire de tous les regards, sujette à toutes les pensées, dans le silence le plus total. Je fixe mes pieds et avec intérêt suis le chemin de la couture de mes sandales, je fixe les jeux de lumière sur ma peau et le cœur tambourinant, j'attends Maxence. Lorsqu'il revient, il m'accorde un sourire lumineux et il lance comme si le monde ne s'était pas tu à notre arrivée :

« Il n'y avait plus de jus d'orange, que du multifruits ! »

Il m'attrape de nouveau par le bras et murmure Viens Lisa si bas que j'ai l'impression de l'avoir rêvé.
Je reprends ma place sur le banc et Maxence reprend son bricolage après avoir monté le son de la radio. Je suis un peu fatiguée je crois, et mes pensées commencent à être en fouillis. Depuis l'autre jour, je me sens toujours un peu lasse. Quelque chose s'est cassé dans ma tête, j'ai laissé entrer en moi cette pensée étrange que quelque chose ne va pas, et ça me vide de toute mon énergie. Je ne cherche pourtant pas à savoir ce que s'est, cette chose qui me fait peur, mais c'est là et j'ai l'impression que ça prend le contrôle. Je pose ma tête contre le mur dans mon dos et le crépi s'accroche à mes cheveux. Le soleil cogne sur mes jambes et je vois les bras de Maxence se couvrir de plaques rouges.

J'ai parfois cette impression de clarté, et je comprends que le problème c'est un peu moi. C'est vrai je ne parle pas beaucoup et j'ai de drôle de pensées. C'est vrai je ne sais pas trop ce que veulent les autres, ni comment leur répondre et c'est vrai je me sens différente, mais pas trop non plus. J'ai juste l'impression de ne jamais faire ce qu'il faut. Ça ne devrait pas être si grave, pourtant quand je vois maman et papa qui m'aiment bizarrement, j'ai l'impression que si ça l'est, que ce que je fais c'est très grave, comme si j'en perdais le droit d'être normale. On dirait une spirale dans ma tête et je ne m'en sors pas avec mes propres pensées. Sans m'en rendre compte je gémis et me ramasse sur moi-même. Maxence lève la tête pour me regarder. Il pose son outil à côté de la radio et vient s'asseoir près de moi. Il sent la sueur, c'est bizarre comme odeur, ça me fait penser à de la poussière salée . Il pousse un long soupir et laisse sa tête reposer contre le mur, les yeux clos et le soleil peint son visage en blanc.

« Je te comprends parfois, tu sais, » il dit en ouvrir les yeux. « Moi aussi je suis différent. »

Je me tourne vers lui et le dévisage longuement, Maxence n'a pourtant pas l'air différent. Comme son frère et sa sœur il est beau, il est grand, il est gentil et je crois que tout le monde l'aime. Il est calme aussi, pas à ma façon, il est calme mais de façon normale. Il répare des choses tout le temps avec papy et … je crois que Maxence est normal alors je ne vois pas très bien ce qu'il veut dire.

« Je ne sais pas comment te dire ça Lisa, mais je te comprends. Enfin... J'essaie. Je sais ce que c'est de ne pas se sentir comme les autres, » il souffle.

Je le regarde avec tendresse, il a le visage un peu décomposé comme un château de carte qui s'écroulerait et qui s'appuyant sur ses lèvres, les ferait fléchir vers le bas. Il a une moue triste et ses cils frémissent comme s'il se retenait de plisser les yeux.

« On ne peut pas forcer les autres à nous comprendre, les autres sont tous si... » il prend une grande inspiration. « Si nuls parfois... C'est à nous de nous adapter je crois, » il dit d'une voix triste.

Je hausse les épaules, comme si je comprenais tout à fait ce qu'il raconte et il doit sentir que tout ça est un peu obscur pour moi parce qu'il ouvre les yeux et son sourire triste s'efface pour un sourire amusé.

« Ce que je veux dire c'est que tu dois faire des efforts. Et je sais très bien que tu ne vois pas comment parce que tu as l'impression que ta vie entière consiste en un énorme effort mais ce n'est pas le cas, il en faut toujours plus, tu sais. C'est pas facile. »

Je hoche la tête, convaincue cette fois, c'est vrai que ce n'est pas facile. Et j'ai beau être intelligente, je ne vois vraiment pas quels efforts on attend de moi.

« L'autre jour, quand papa m'a forcée à aller dormir, je n'avais rien fait ! » je dis.

Maxence pince les lèvres, visiblement gêné et il attrape mon regard avec le sien avant de dire :

« Lisa... C'est juste que ça faisait un moment que tes parents t’appelaient et te cherchaient. Tu ne répondais pas, ils étaient très inquiets ! »
« Mais je n'ai rien entendu, et j'étais dans le jardin. Ce n'est pas interdit d'être dans le jardin ! »
« A quoi tu pensais pour ne pas les entendre ? » il demande.
« A rien du tout. »
« Lisa, tu sais, ce n'est pas une attitude normale pour une fille de ton âge, de rester sur la balançoire, silencieuse et immobile. Comment te dire... Il y a des choses qu'il ne faut pas faire. »
« Et comment je peux savoir ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire puisque ce n'est pas les choses interdites. »
« La plupart des gens sentent ces choses là. »

Et je baisse la tête tristement parce que moi tout ce que je sens c'est que je ne suis pas comment les autres personnes. Et ce n'est pas une différence qu'on revendique, plutôt une différence qu'on cache, parce que même si je ne vois pas vraiment en quoi je dérange et ce qui est vraiment mal chez moi, je sais que je dois avoir honte. Maxence caresse ma joue rapidement puis laisse retomber sa main mollement contre sa cuisse.

« Je ne veux pas que tu sois malheureuse. »
« Je ne suis pas sûre de l'être, » je lui dis le plus sincèrement.
Il a un air étonné mais un rire effleure la commissure de ses lèvres.
« Les gens doivent t'aimer comme tu es Lisa, rappelle-toi bien de ça, » il dit d'une voix grave.
« Moi je t'aime comme tu es, » je lui dis.
Et je crois que ça lui fait très plaisir.




IV.


Il y a Yseult et Sarah qui semblent balayées par le vent, leur silhouette toute fine ploie dangereusement, on dirait des courtisanes qui s'inclinent. Leurs robes d'été gonflent et ça fait comme des nuages autour d'elles. Je les regarde, les fesses dans le sable, le laissant s'écouler entre mes doigts. Ça a l'air d'une danse, leur manège de courtoisies. Elles se prennent par la main, exécutent une roulade sur elles-même, tombent dans les bras l'une de l'autre et s'avancent en courant vers le sable mouillé puis laissent l'eau des flaques abandonnées par la dernière marée mouiller leurs pieds. Je ne partage pas leur ronde, comme un maillon faible je reste là, à guetter l'horizon comme si c'était réellement possible qu'il change. Pour passer le temps je creuse le sable jusqu'à trouver un joli coquillage que je dépose avec ses confrères dans le creux de tissus que forme ma robe sur mes genoux repliés.

Sarah me jette un regard de temps en temps pour vérifier que je n'ai pas bougé, parce que papa et maman lui ont bien dit de me surveiller. Je crois que ça a agacé Yseult quand ils ont dit qu'elles devaient me prendre avec elles. Elle a fait un rictus avec sa bouche et balancé ses cheveux en arrière et j'ai entendu maman marmonner, Enfin, si madame Yseult veut bien . Maman n'aime pas trop les manières d'Yseult, ni celles de Tristan. D'ailleurs elle n'aime pas trop tata Chantal non plus et je me souviens très bien l'avoir entendue demander plusieurs fois à papa mais franchement, qu'est-ce que mon frère lui trouve à cette pouffiasse ? et papa acquiesce sagement.

Moi je n'aime pas tata Chantal non plus, je n'aime pas ses yeux qui se moquent de moi et qui semblent plaindre mes parents de m'avoir pour fille. Je n'aime pas sa façon de me parler comme si j'étais stupide alors qu'elle, elle ne sait jamais quelles pièces donner pour payer le pain à la boulangerie. Et j'aime encore moins quand elle me dit que je peux lui parler si je veux, de sa voix sirupeuse qui me donne l'impression désagréable de coller partout alors que vraisemblablement, une voix ne peut pas coller. Et puis je n'aime ni Yseult ni Tristan. Lui parce qu'il passe son temps à se moquer de Maxence quand les adultes ont le dos tourné, ça fait pouffer de rire Yseult et même Sarah affiche un sourire méprisant qui ne lui va pas. Et puis je n'aime pas Tristan parce qu'il est fou d'Yseult et que moi je la déteste. Ce sont des jumeaux tous les deux et comme le dit Sarah avec envie, ils sont fusionnels. L'autre jour je les ai vus, ils avaient collés leur front l'un contre l'autre, leur nez se touchaient presque et Yseult avait les bras passés autour du coup de son frère. Leurs yeux fermés, immobiles et silencieux, ils donnaient une drôle d'impression. C'était étrange parce que s'ils avaient une position qu'ont les amoureux, je voyais bien que c'était pas cet amour là. Ce qui lie Tristan et Yseult c'est vraiment autre chose mais je vois bien que dans leur relation, c'est Yseult qui mène la danse. C'est toujours Yseult de toute façon qui décide de tout. J'ai parfois l'impression qu'elle est la princesse de la famille dont tout le monde raffole et que chacun de nous se plie à ses désirs et ses caprices.

Sarah et Yseult accourent vers moi, et le sable crisse sous leurs pieds. Leurs cheveux brillent et ça fait des éclats dorés autour de leur visage. Yseult arrive près de moi, essoufflée et elle me fixe. Ses yeux sont comme des billes de verre. On dirait qu'ils sont transparents et qu'il y a une drôle de fumée verte à l'intérieur. Et c'est vraiment joli et hypnotisant en vérité. Elle se tourne à moitié vers la mer et le changement de lumière jette des drôles de nuances dans ses yeux et tout comme Sarah je n'arrive pas à en détacher mon regard.

Elle se laisse tomber à côté de moi et Sarah l'imite en me souriant. Mes cheveux noirs s'entortillent autour de mon visage et viennent sous mon nez. Je sens leur odeur de sel et d'algues séchées. Je les pousse nerveusement et me rapproche discrètement de ma sœur. Yseult regarde autour de nous. La grève est presque déserte, de l'autre côté du pic il y a la plage et probablement qu'il y a du monde mais ici nous sommes seules. La mer est loin encore et le soleil haut dans le ciel. Je suis pourtant déjà un peu fatiguée d'avoir marcher pour venir, de sentir le vent soulever ma robe et de plisser les yeux pour échapper au soleil.

Yseult attrape un coquillage dans mon petit tas et l'examine attentivement avant de le jeter à l'aveuglette dans son dos. Je sens tout mon corps se crisper de colère lorsqu'elle repose sur moi ses deux billes vertes et qu'elle me dévisage en riant.

« Franchement fais pas cette tête ce n'était qu'un pauvre coquillage ! » elle dit en se laissant tomber à moitié dans le sable, les coudes pour la relever.

Ce n'est pas si grave au fond, ce n'est qu'un coquillage et je sais bien qu'il y en a des milliers d'autres sur la plage qui n'attendent que moi, que je me penche et que j'ôte le sable qui les enveloppe. Mais Yseult est toujours comme ça, elle dispose des choses et des autres comme si tout lui appartenait et ça me met tellement en colère. Je serre les poings et tente de ne pas regarder son visage rieur tourné vers moi. Sarah ne dit pas un mot, ni pour approuver Yseult, ni pour ma défense, après tout, ça n'en vaut sûrement pas la peine, ce n'est qu'un coquillage.

Je repense à Maxence, à ce qu'il m'a dit, qu'il fallait s'adapter parce que les autres sont nuls. Ou quelque chose comme ça... Et je me dis que je peux faire comme si j'en avais rien à faire, qu'Yseult fiche toujours tout part terre. Je me force à sourire et je suis sure que j'ai l'air d'une poisson séché avec le visage figé. Je ne bouge pas tandis qu'elle prend les autres à pleines mains et les regarde, son nez presque collé aux jolies coquilles. Son visage emprunte les traits des méchants de dessin-animés tandis que du bout des doigts elle les examine, se voulant certainement drôle mais ne me faisant pas rire du tout. Puis avec un soupire elle les repose sur ma robe.
« Oh, vous n'avez vraiment aucun humour, » elle dit d'une voix lasse avant de faire claquer sa langue contre son palet.

Je hausse les épaules et caresse mes coquillages du bout des doigts. Yseult fait un bruit de chat en s'étirant. Son corps se soulève, se tord dans tous les sens, frotte contre le sable et puis elle lance ses bras vers le ciel, bombe la poitrine et après qu'un air de ravissement soit passé sur son visage, tout son corps redevient mou et ses bras retombent. Elle rouvre les yeux, croise le regard gêné de Sarah qui a les joues rougies et puis elle soupire.

« Vivement que la marée monte qu'on aille se baigner ! »

Sarah acquiesce encore rouge, malgré elle son regard se pose sur la cuisse d'Yseult, là où sa robe s'est remontée lorsqu'elle s'est étirée, et qui laisse voir sa peau. Moi je ne vois vraiment pas ce que ça fait, mais bon, Sarah pense toujours à plein de choses que je ne connais même pas. Je ne sais pas si Yseult s'en rend compte mais elle se redresse, droite sur ses jambes, les orteils repliés comme des serres sur le sable et l'air féroce. Elle n'est même pas jolie quand elle prend cette tête là. Je regarde ailleurs pendant qu'elle parle avec Sarah et j'ai même envie de me décaler vers la droite, vers l'ombre pour m'y faire un coussin de sable et m'y endormir.

Je traîne mes fesses à l'ombre et laisse juste le bout de mes pieds nus dépasser sur le soleil. Yseult et Sarah discutent et je n'entends pas vraiment ce qu'elles disent. Je m'en fiche un peu aussi. Je m'allonge dans le sable, il est froid ici et je regarde le ciel bleu dégagé, tellement bleu et partout pareil qu'on dirait un faux, un plafond tendu au dessus de nos têtes. J'aime mieux quand il y a des nuages comme des grosses boules de coton qui ont l'air de ne pas vraiment savoir où aller. J'aime mieux les regarder eux plutôt que ce bleu presque irréel. Je me tourne et me mets sur le flanc pour pouvoir surveiller l'horizon. Je devine la mer là-bas qui avance à petits pas vers nous. Machinalement je passe le doigt sous ma culotte de bain et j'en fais claquer l'élastique, la légère morsure sur ma peau me fait sourire. Je voudrais tellement que l'eau soit là, je voudrais y courir et m'y jeter, sans la moindre grâce, je m'en fiche. Tant pis pour les cailloux qui m'écorcheraient les pieds et l'eau salée me brûlerait les yeux, j'aurais les cheveux sec et tant pis. Tant pis ! Je voudrais faire la planche et avoir les oreilles sous l'eau, ne plus entendre que son clapotis bizarre par dessus son sourd grognement, et je n'entendrais plus rien des soupirs las d'Yseult, des rires aigus de Sarah, plus rien de leurs conversations, de leur bourdonnement.

« Lisa, tu le dis si tu t'en fiches de ce que je dis ! »

Je me redresse, un peu étonnée de revenir au monde réel, à la vérité de notre plage sans mer et d'Yseult qui me dévisage d'un air agacé.

« Quoi ? »
« Je te parlais, je te ferai dire ! » elle lance exaspérée en rabattant ses cheveux en arrière.
« Oh, » je fais, parce que j'ai le vaste sentiment que quoique je dise Yseult râlera et raillera, alors...
« Je disais à ta sœur, que c'est quand même bizarre que tu ne parles jamais. Tu n'es pas d'accord ? »

Je reste interdite un instant et je jette un regard suppliant à Sarah pour qu'elle me sorte de là. Comment je suis censée répondre à ça, moi ? Je n'ai pas l'habitude qu'on m'attaque de front avec ma bizarrerie. D'habitude c'est des rires dans mon dos, des sourires un peu sournois mais rarement, très rarement on ne m'interroge, comme ça, directement.

« Alors ? » elle insiste.
« Si, » je réponds, pour qu'elle me laisse tranquille.
« Ah, tu vois ! » elle fait à Sarah. « Je te l'avais dit ! Il y a un nom pour ça, pour les gens comme elle. C'est une maladie... » elle continue d'un ton docte.

Je regarde encore Sarah. Elle est au soleil avec Yseult, elle cache ses mains entre ses genoux et je suis sûre qu'elles tremblent parce que tout son corps est secoué comme une grappe de tomate dans un cadi de supermarché. Elle rentre la tête dans les épaules et un coup de vent soulève ses cheveux, la dissimule une seconde et la révèle de nouveau. Elle a l'air désolée pour moi, elle reste muette comme la statue de la vierge à l'église, blanche comme cette même statue. Elle ne relève pas la tête pour me faire un sourire. Elle ne la tourne pas vers Yseult pour lui dire de se taire. Elle regarde ses mains dissimulées et voilà, c'est tout.

Je crois que je pleure un peu, parce que ça coule sur mes joues et puis j'ai le cœur qui tambourine, les mains moites puis la gorge sèche comme si j'avais avalé de l'eau de mer.

« Il ne faut pas pleurer Lisa, » dit Yseult d'une voix douce. « Ce n'est pas de ta faute tu sais... »

Et je ne sais pas ce qui me prend, je crois que je suis très en colère, mais j'attrape une poignée de sable et je lui jette dans les yeux. Elle pousse un cri sous le regard stupéfait de Sarah. Elle se redresse, se cache les yeux des mains, puis les frotte mais il y a autant de sable sur ses mains que dans ses yeux alors ….

« Aïe ! Ah ça fait mal ! Sarah fais quelque chose ! » elle crie en tapant du pied.

Le vent s'engouffre dans sa robe, et toute agitée qu'est Yseult, elle n'a plus l'air d'une princesse, ni d'une courtisane, on dirait une figure de foire qui exécute son numéro et le bruit du vent est comme le rire des enfants. Sarah se lève, s'approche, lui dit d'écarter les mains. Yseult a du sable sur la figure, elle écarte les mains et je vois ses yeux rouges pleins de larmes qui me fixent avec rage. Elle ravale ses larmes, et je vois bien qu'elle a mal mais elle me toise en s'approchant de moi.

« Comment as-tu osé espèce de sale... » elle s'arrête parce que Sarah l'attrape par le bras.

Je crois que sinon elle m'aurait frappée, mais je m'en fiche. Je n'ai pas compris ce qui s'est passé, j'ai mal réagi je crois, ce n'est sûrement pas de ça dont parlait Maxence quand il disait qu'on devait s'adapter.

« Tu n'es qu'un monstre Lisa ! Un monstre ! Tout le monde s'en fiche de toi ! Tu pourrais aller croupir sur l'île que ça ne générait personne ! Tu pourrais disparaître, personne ne le remarquerait ! » elle hurle.

Sarah a l'air horrifiée. Son regard passe d'Yseult à moi sans arrêt et j'aimerais qu'elle me choisisse, vraiment, qu'elle me fasse juste un petit signe pour me dire que c'est moi qu'elle choisi, que dans cet affrontement absurde c'est moi qu'elle choisi. Je reste debout devant Yseult, attendant le signe, l'air buté, l'air un peu folle sans doute aussi. Je regarde l’île qu'Yseult a désignée quelques secondes auparavant. La petite île qu'on rejoint en marchant sur une longue bande de sable. Je pourrais bien y croupir que personne ne le remarquerait, qu'elle a dit.

Et là, dans ma tête, un drôle de mécanisme se met en place. Si Sarah ne dit rien, j'y vais. Si Sarah ne fait rien, j'y vais. J'irais. J'irais, si Sarah ne fait rien. Alors j'attends que Sarah dise un mot, ou fasse quelque chose. Yseult exulte, ou enrage, je ne sais pas trop, chez elle les deux émotions semblent liées. Sarah elle, a l'air perdu, et si je n'avais pas si cruellement besoin d'elle là maintenant, j'aurais de la tendresse pour elle et son air d'adolescente désolée. Mais rien, elle ne fait toujours rien. Elle reste statuaire, insensible à mes yeux suppliants.

Alors je crois que je sais, que je comprends enfin qu'elle a fait son choix. Elle a décidé d'aimer Yseult plus que moi. Mon cœur à l'hélium se dégonfle tout à coup, et tout mon corps aussi. Mes épaules s'affaissent, mes lèvres également. Je regarde une dernière fois Sarah puis je leur tourne le dos et je traîne mes pieds dans le sable. Je ne sais pas ce qui domine en moi, la colère où la tristesse, en tout cas j'ai envie de pleurer mais j'attends parce que je ne veux surtout pas qu'Yseult m'entende.

« Vas'y ! Vas t'en ! » elle crie. « On ne regrettera pas la folle de la famille ! »

J'ai envie de me retourner, juste pour savoir si Sarah a l'air aussi triste que moi. Si elle fait un geste vers moi, pour me retenir même si je suis déjà partie. Je ne le fais pas, je crois qu'une grosse partie de moi a trop peur que ce ne soit pas le cas.

« Viens, elle rentrera toute seule, » dit Yseult.

Et là encore je me retiens de me retenir. J'avance sur ma bande de sable en regardant ma petite île toute de rochers qui approche. Je crois que c'est un peu une révolte. J'ignore ce que Maxence dirait de ça, et ce qu'il compatirait et m'amènerait une brique de jus d'orange ou est-ce qu'il froncerait les sourcils en faisant non de la tête. J'en sais rien. J'en sais vraiment rien. Mais là, il s'agit de moi, de ma colère, parce que j'en ai marre d'être la folle, la petite bizarre, la bizarre tout court. J'en peux plus qu'on m'accuse de silence mais qu'on ne me dise rien, et qu'on me regarde fixement comme si … je sais pas.

Je suis sur la petite île, ici il fait un petit peu plus frais. Il y a du vent qui souffle un peu autour de moi et jette de jolies ondes à la surface des flaques dans les rochers. Je m'approche de l'une d'elle, y plonge ma main et savoure le contact de l'eau fraîche sur ma peau. Je racle le fond de l'eau, soulève un cailloux et j'ai tout juste le temps d'apercevoir un petit crabe noir avant qu'il ne disparaisse.

Je respire un peu mieux. Je m'assois sur un rocher qui me pique les fesses et je regarde la grève. Yseult et Sarah s'en vont. Elles longent la plage et de là, je vois que leurs pas soulèvent un nuage de poussière. On dirait même qu'Yseult a attrapé Sarah par le bras et qu'elle la traîne pour rentrer. Je détourne le regard, j'ai l'impression d'être une voyeuse et de ne pas avoir le droit de voir ce que je vois. Comme si ça ne me concernait plus. Et ça doit probablement être le cas, plus rien de tout ça ne me concerne après tout.




V.


L'eau me lèche les orteils et ça fait du bien. Ça pique un peu sous mon pied là où je me suis coupée sur un rocher mais rien de très grave. Il y a de l'eau partout autour de moi, ça y est, la marée est montée. Pour le moment, ma petite île est encore sèche et je me balade de rocher en rocher. Je n'ai pas vraiment peur, je n'ai pas eu le temps d'avoir peur. Yseult et Sarah avaient à peine disparues que l'eau avait déjà atteint une partie de l'Île.

La mer a une drôle de couleur aujourd'hui, un peu verte, comme les yeux d'Yseult. Ou alors c'est juste d'ici, qu'elle a cette couleur. Mais c'est étrange qu'une chose puisse avoir a la fois cette couleur et cette autre couleur. Enfin, ça n'a pas trop d'importance.

J'ai réussi à attraper un crabe tout à l'heure puis je l'ai remis dans sa flaque. J'ai les bras rouges à cause du soleil, qu'est-ce qu'il tape fort, ça me fait tourner la tête ! Heureusement que la mer est là et qu'elle est fraîche. J'ai envie de m'y jeter tout entière et qu'elle m'engloutisse. Je résiste, ça peut attendre.

Je me demande ce que vont raconter Yseult et Sarah pour justifier ça. J'imagine qu'elles s'en sortiront très bien. Après tout c'est moi la folle. Et que penserait Maxence de tout ça ? Je me doute qu'il ne serait pas très content et j'ai un vrai, un grand pincement au cœur en me disant qu'il serait déçu de moi. Je secoue la tête et mes cheveux se collent à mes joues humides de sueur et d'eau de mer. Oh et puis je m'en fiche ! Tant pis ! Tant pis ! Vraiment, je n'ai plus rien à faire des autres. Ni de mamie qui ne cache pas qu'elle préfère Hugo, ni de papy qui n'a jamais osé dire qu'il me préférait moi, ni de papa et maman qui n'ont jamais dit qu'il m'aimait, ni de Sarah qui ne m'aime pas, ni d'Yseult qui n'aime qu'elle-même. J'en ai assez de leur manège de courtoisies, de susurrements à l'oreille et de fausses délicatesses. Je les déteste tous !

Alors voilà, je reste là. Il y a l'eau à mes pieds, l'eau salée qui monte. La mer m'entoure et ça ne me fait pas peur, vraiment pas. C'est très joli par ici, on dirait une carte postale. Là bas, il y'a Cancale et loin dans mon dos le Mont Saint-Michel. Peut-être qu'avec un courant, j'y serai portée.

Peut-être pas. Mais je m'en fiche, moi, je ne serai plus là.
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