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Notes :

Merci à Lilimordefaim pour la correction et merci à Litsiu de s'être proposée au cas où :)


Le concours avait pour thème l'eau, la mer, l'océan et j'ai essayé de le reprendre mais s'il n'est pas présent tout le temps... J'ai du relever un défi surprise que je vous révélerai en note de fin ;) Bonne lecture !

Les poissons, ils tiraient. Ils tiraient sur sa peau, ils tiraient sur ses longs cheveux, sur son âme atrophiée. Ils tiraient, encore et encore, comme pour la ramener à la réalité, lui rappeler que la vie était courte, bien trop courte. Ils tiraient et elle souffrait. Souvent, elle voulait hurler, crier pour que tout s’arrête. Cette douleur lancinante qui devenait de plus en plus indolore. Elle était présente tout le temps, chaque minute, chaque seconde. Elle la tiraillait dans le bas de son dos, dans ses jambes, dans son cou. C’était comme un mal arrogant qui la rongeait chaque jour un peu plus.

Sam détestait se sentir si vulnérable, comme une poupée de chiffon qu’on malmenait dans tous les sens. Le pire n’était pas la douleur insupportable qui la clouait parfois au lit pendant plusieurs jours. Non, c’était sentir son corps lui échapper. C’était faire des gestes qu’elle ne contrôlait pas, des gestes qu’elle n’avait pas l’intention de faire. Ce qui déchirait son cœur, c’était de voir la conserve de bolognaise et de ne pas pouvoir la saisir ni la soulever. Le plus dur était de vouloir faire un pas et d’avoir sa jambe coincée qui refusait d’avancer. C’était de savoir ce qu’elle voulait et ne pas pouvoir faire ne serait-ce qu’un pas pour l’atteindre. Sam, elle rêvait de se marier, d’aller marcher sur les côtes de l’atlantique, loin de la ville, loin du gris et du froid. Elle rêvait de boire à en perdre la tête. Elle rêvait de faire l’amour, sauvagement, passionnément, amoureusement. Sam, elle s’imaginait ailleurs, ailleurs que dans son lit, à tenter de ne pas penser aux poissons emmêlés dans ses cheveux.

Souvent, son visage s’étirait en une grimace étrange. Plus que de la douleur, c’était de la tristesse qui se peignait sur ses traits. Une tristesse dévorante qui ne voulait pas la délaisser. Depuis quand n’as-tu pas souri ? se demandait-elle tous les matins. Oui, depuis quand ? C’était comme si son visage n’était fait que pour contenir toute la souffrance du monde. Pour brûler, pour être brisé par les larmes… pour être beau dans la douleur et la fatigue.

Sam, elle voulait mettre ses pieds dans l’eau gelée de l’océan encore une fois, une fois, rien qu’une. C’était idiot, elle le savait. C’est froid, ça laissait une sensation désagréable sur la peau, c’était plein de bestioles et c’était sale. Mais l’océan, c’était comme aller autre part, c’était se retrouver dans un autre monde, un monde rien qu’à nous, un monde où personne ne serait là pour vous juger ou vous faire sentir mal. Assise en face de l’océan, Sam savait qu’elle ne risquait plus rien, qu’elle pourrait être engloutie sans avoir mal. Souvent, elle avait pensé à disparaître. Un jour ou l’autre, qu’est-ce que ça changeait ? Si ce n’est que la douleur s’arrêterait, que les sourires tristes disparaîtraient et qu’elle serait enfin seule. Oui, c’était tout ce dont elle rêvait, la solitude.

Une fois, Sam était allée s’asseoir au bord de l’océan. C’est là qu’elle l’avait rencontré. Il s’était posé à côté d’elle et elle l’avait détesté pour ça. Pendant un long moment, ils étaient restés sans parler puis il s’était mis à la fixer, délaissant du regard l’océan qui se déchainait plus loin. Elle avait fini par détourner les yeux, elle aussi. Le garçon qui sourit trop. C’est comme ça qu’elle avait décidé de l’appeler. Le garçon qui sourit trop. Avec ses yeux rieurs et clairs, ses fossettes discrètes et son nez parsemé de tâches.

« T’es du coin ? »

Sam avait fait non de la tête et s’était allongée sur le sable. Le garçon l’avait imitée et avait demandé :

« Tu viens d’où alors ?
- Orléans.
- C’est une chouette ville. »

Sam n’avait pas réussi à savoir si c’était une question ou une affirmation alors elle n’avait pas répondu.

« Qu’est-ce que tu fais ici ? Devant l’océan, je veux dire.
- Je pense à mourir.
- Moi, j’aime venir ici et penser à vivre. »

Le garçon s’était redressé et, du bout du doigt, avait tracé des lettres dans le sable.

Alexandre. 19. Enchanté.

Elle avait haussé un sourcil. Il était bien trop grand, ses mains bien trop fortes comparées aux siennes. Elle se sentait si petite, avec son corps faible et maigre. Elle s’était redressée et avait voulu sourire. Elle savait que seule une grimace idiote avait barré ses lèvres. Alors elle avait dessiné à son tour dans le sable.

Sam. 17. Ravie.

Elle ne l’était pas vraiment. Ravie. Mais elle aimait bien le dire, parce que ça faisait toujours sourire les inconnus. Elle n’aurait jamais cru que son sourire à lui, à Alexandre, il allait changer sa vie.

Au final, elle était restée deux jours entiers avec lui. Il n’avait pas beaucoup parlé. Il l’avait écoutée, elle. Pour une fois, elle avait pleuré à chaudes larmes, elle avait raconté tout ce qu’elle gardait sur son cœur, la vie difficile, la solitude, la douleur. Ils venaient souvent s’asseoir en face de l’océan et ils attendaient. Et puis un jour, il avait plongé, tout simplement. Il avait disparu dans les flots.

« Viens ! » avait-il fait d’un geste de la main.

Sam ne l’avait pas rejoint. Elle était restée plantée les pieds enfoncés dans le sable, l’eau lui caressant les chevilles. Elle avait eu peur, elle avait voulu disparaître elle aussi mais figée, elle n’avait pu qu’observer. Finalement, Alexandre était revenu sur la plage, trempé jusqu’aux os et frigorifié. Il lui avait lancée ce regard déçu et triste à la fois et n’avait plus prononcé un mot. Ce fut ce jour-là qu’ils se séparèrent. Il fallait bien une fin. La plus rapide était la meilleure. Avant de le laisser sur cette plage balayée par le vent, Sam avait écrit son adresse sur le sable. C’était idiot, elle le savait. Mais ça lui laissait une chance, rien qu’une pour le revoir un jour.

En y repensant, quelques mois plus tard, elle ne savait plus distinguer le vrai du faux. L’avait-elle rêvé ? Avait-elle réellement entendu le son de sa voix, senti la chaleur de sa main sur la sienne ? Sam ne s’en rappelait plus, mais ça lui était égal, ces sentiments, ces souvenirs lui avaient donnée un peu d’espoir. Rien qu’un peu. Juste assez pour supporter la douleur jusqu’à la fin.



Lorsqu’elle ouvrit les yeux, il était bien neuf heures passées. Il lui était de plus en plus difficile de vivre une vie normale, et cela faisait déjà deux semaines qu’elle avait abandonné l’école. Ça, elle n’avait pas eu tant de mal à le faire. Ça lui évitait tous les regards compatissants et remplis de pitié. C’était pour sa mère que ça avait été dur. « Ne t’inquiètes pas, tu y retourneras bientôt, » avait-elle dit. Sam le savait. Parfois, sa mère ne savait juste pas comment faire, elle ne savait pas si elle devait espérer ou pas, si elle devait parler d’avenir ou taire tous les sujets normaux qu’une fille et sa mère partageaient habituellement.

Lorsqu’elle posa ses pieds sur la moquette douce, Sam soupira profondément. Elle était lasse. Dehors, la pluie de la veille avait cessé et un doux soleil traversait sa fenêtre. Elle se leva et chancela un instant avant de récupérer son équilibre. Elle se sentait faible. Faible et pitoyable. Et elle détestait ça.

Sam attrapa la grosse polaire posée en vrac sur une chaise et l’enfila de son mieux. Chaque mouvement était un supplice, chaque seconde, une torture. Elle fit quelques pas encore pour se poster devant le grand miroir qui tapissait son mur. Elle faisait ça chaque matin, comme pour vérifier si elle était encore elle, pour voir si la maladie avançait aussi rapidement que le disait les médecins.

« Les mêmes joues creuses, » murmura-t-elle en se penchant légèrement en avant et en faisant courir ses doigts sur sa peau.

Elle recula et passa sa main osseuse sur ses cheveux ternes. S’il y avait bien une chose qu’elle détestait voir, c’était ses poignets trop maigres et les os qui saillaient sur sa gorge. Elle détestait le regard des autres, le jugement qui passait dans leurs yeux. Oui, c’était écrit sur son visage : « malade ». Oui, elle s’était laissée dépérir. Mais comment aurait-elle pu en faire autrement ? Chaque jour, elle était plus maladroite que la veille. Ses réflexes s’approchaient de la nullité et elle avait perdu toute notion des distances. Son corps ne l’écoutait plus.

« Allez, ça pourrait être pire ! »

Elle tenta de sourire mais seule une grimace lui répondit dans le miroir. Elle se frotta les mains et détourna le regard. Sam était fatiguée de tout ça. Ses rondeurs, la lumière dans ses yeux, tout avait disparu. Elle repensa à l’océan, à ses vagues dangereuses et elle se dit qu’elle était comme coincée dans un rouleau gigantesque qui l’empêchait de sortir la tête de l’eau. Sa vie, oui, elle était comme l’océan. Parfois calme, parfois déchaînée.

Ses sentiments, c’était à peu près pareil. Des dizaines de vagues contraires qui se disputaient une petite barque, perdue au milieu de nulle part. Sam, elle était amoureuse. Amoureuse du garçon qui sourit trop, de ses fossettes et de ses grands yeux clairs.

Quand elle poussa la porte de sa chambre, son frère détalait dans le couloir. Nicolas, du haut de ses treize ans, filait à toute allure, sa veste de travers et son jean déboutonné. Lorsqu’il eut dépassé sa sœur, il s’arrêta, fit marche arrière et vint planter un gros baiser baveux sur sa joue.

« ‘Lut, mâchonna-t-il en fermant la braguette de son pantalon. ‘Scuze mais je suis en retard. »

Il ne lui laissa pas le temps de répondre et disparut. Soudain, sa tête réapparut au bout du couloir et il lui cria :

« Ah ! Et tu as de la visite ! »




Ils étaient là, silencieux et gênés, deux tasses de thé brûlantes devant eux. Elle l’avait fait s’assoir sur le grand canapé vert olive et s’était enfoncée dans le fauteuil de son père, celui qui refusait de vous libérer une fois vos fesses posées sur ses coussins moelleux. Pendant un long moment, ils s’étaient regardés, sans rien dire. Elle ne savait pas ce qu’il venait faire là. C’était insensé. Et pourtant, c’était bien le garçon qui sourit trop qui se trouvait en face d’elle.

« Tu n’aurais pas dû venir, dit-elle le regard apathique.
- Tu n’avais qu’à pas laisser ton adresse. Ah ! Et merci pour le thé, il est délicieux. »

Elle se tut à nouveau, jaugeant la personne qui lui faisait face. Qu’est-ce qu’il faisait là ? Qu’elle était la vraie raison ? Elle s’arrêta sur ses yeux cernés et sa peau légèrement pâle. Ses cheveux semblaient avoir été le champ de bataille de la troisième guerre mondiale et son dos était vouté, comme s’il était accablé d’un fardeau bien trop lourd à porter.

Elle porta la tasse à ses lèvres et en renversa une partie sur la serviette qu’elle avait posé sur ses genoux. Alexandre voulut faire quelque chose mais, alors qu’il s’apprêtait à se relever pour l’aider, elle lui lança un regard noir, un regard amer.

Je n’ai pas besoin de ton aide.

C’est ce qu’il signifiait. Le garçon se ravisa et se laissa tomber.

Je suis désolé.
- Pour quoi ?
- Pour avoir été si long.


Elle voulut sourire mais elle se contenta de lever les sourcils. Elle posa maladroitement la tasse sur la table basse et se frotta les mains. Avec peine, elle se releva et vint se poster devant lui. Elle tendit sa main en avant pour qu’il la serre et ajouta :

« Bienvenu dans mon monde ! »

Elle marqua une pause pendant laquelle elle tapa des mains, feintant un enthousiasme démesuré.

« Bon, par quoi on commence ? »



*




Elle était amoureuse de lui, il le savait. Et il mentait. Chaque jour, chaque minute qu’ils passaient ensemble, il lui mentait. Alexandre ne savait pas où s’arrêtait le bien dans ce qu’il faisait, et où commençait le mal. Il ne voulait pas la blesser, il voulait qu’elle continue de vivre, de se confier à lui. A quoi bon lui dire la vérité ? Bientôt, elle n’en aurait plus rien à faire. Elle qui pensait à mourir, elle qui partirait trop tôt, à quoi bon lui dire qu’il ne l’aimait pas ? A quoi bon briser son cœur, lui apprendre que tout ce qui la faisait vivre n’était que mensonges ?

Alors Alexandre avait honte. Et chaque jour un peu plus. Bien sûr, elle ne lui demandait rien. Parfois, ils se tenaient la main, mais ça s’arrêtait là. C’était peut-être mieux ainsi, de toute manière. Il avait trop peur de la briser, trop peur de lui faire mal chaque fois qu’il la touchait.

Il ne savait toujours pas ce qu’elle avait. Enfin, il connaissait la plus grande partie des symptômes de sa maladie. Perte de l’équilibre, des notions de distance, du contrôle de ses gestes. Ses muscles l’abandonnaient et bientôt, elle serait prisonnière de son corps impossible à bouger.

« On s’en fiche, avait-elle dit un jour. L’important, c’est ce qui arrive maintenant. Et maintenant, j’ai envie d’aller faire de la balançoire. »

Souvent, elle agissait comme une petite fille. Une petite fille capricieuse et perdue. Sam, elle était sa fille à lui, celle dont il prenait soin, celle qui avait, contre toute attente, redonné sens à sa vie. Malgré tout ce qu’elle pouvait dire, tout ce qu’elle pouvait faire, Sam, elle débordait de vie. Elle se battait, encore et encore, agissait normalement. Elle était forte et son plus grand courage était de pleurer à chaudes larmes dans ses bras à lui. Sam, Samantha, peut-être un nom plus exotique, qu’est-ce qu’il en savait ? Sam, c’était sa Sam, et personne ne pouvait la lui enlever.

Cela faisait un peu moins de deux mois qu’il était arrivé à Orléans. Ce n’était pas pour elle qu’il était venu. Il avait été envoyé à la Polyclinique par son médecin et devait y séjourner quatre mois. « Tu as plus de chance de guérir là-bas, » avait-il dit en lui serrant la main amicalement.

Ce qui était fou, c’était que pendant tout ce temps, Sam ne l’avait jamais interrogé sur ce qu’il faisait de son temps quand ils n’étaient pas ensemble. Elle n’avait même pas demandé où il logeait. Cette fille était un vrai mystère, elle lui demandait souvent pleins de choses sur sa vie, des choses sans importance, des choses qu’elle devait sûrement oublier à l’instant même où elle les entendait.

Ils avaient passé tellement de temps ensemble qu’il aurait dit la connaître depuis toujours. Il adorait quand ils sortaient rien que tous les deux et qu’ils se taisaient juste, qu’ils se promenaient main dans la main, et respiraient l’air frais de novembre. Sam, c’était quelqu’un de solitaire, elle n’avait pas vraiment d’amis. Alexandre avait toujours pensé que les gens comme elle s’ouvraient, cherchaient à être entourés. Il avait toujours pensé qu’elle ne voulait pas mourir seule. Quoi de plus normal que de vouloir être aimé, de vouloir voir des sourires quand ça ne va pas, de se savoir épaulé ? Mais Sam, elle ne voulait pas de tout ça. Elle refusait que les gens s’attachent à elle, elle les repoussait tous.

Alexandre avait commencé à la comprendre le jour où la première crise avait eu lieu. C’était tard dans la matinée, le temps était doux pour une fin d’année et des rayons de soleil venaient se perdre dans ses cheveux. Elle était si belle. Sam l’envoûtait, c’était plus fort que tout. Elle ne souriait jamais et pourtant, son visage s’éclairait chaque fois qu’elle le regardait. Ses longs cheveux s’emmêlaient à chaque mouvement mais c’était ce naturel qu’il aimait chez elle

Sam, elle était tombée. C’était simple et bête. Elle avait fait un pas, puis un autre, avait trébuché et s’était étalée de tout son long. Au début, il avait ri bêtement. Mais lorsqu’il avait compris que sa tête avait frappée lourdement le sol, qu’elle n’avait eu aucun réflexe pour se rattraper et qu’elle n’allait pas se relever, il s’était mis à paniquer.

Il s’était précipité vers elle et l’avait prise dans ses bras. La tête sur ses genoux, elle l’avait dévisagé de ses yeux sombres.

Vite, il faut appeler quelqu’un ! Vite, vite, vite !

Cette idée tournait, encore et encore dans son esprit mais il était tout simplement perdu. Il ne savait pas ce qui était le mieux, ce qu’il devait faire exactement. Et là où son front avait percuté le sol, une large marque ensanglantée apparaissait.

« N’appelle pas les pompiers. Personne… avait murmuré Sam. Ça va passer, ne t’inquiète pas, ce n’est rien. »
Ce n’est pas rien ! C’est… Il faut aller à l’hôpital, il faut…
« Non… Ma mère, elle ne doit pas savoir. Pas pour ça. Elle va encore s’inquiéter. Il ne faut pas… »

Alexandre n’avait rien écouté et avait contacté sa mère qui était arrivée en quelques minutes à peine. Après cette fois-là, Sam l’avait ignoré pendant plusieurs jours. Elle avait refusé de lui parler, refusé de le voir. Alors Alexandre s’était emporté, il était venu chez elle et lui avait dit à quel point elle était égoïste. Elle était blessée, inerte dans ses bras et il aurait dû laisser faire, attendre que ça passe ?

« C’est toi qui est égoïste, avait-elle fini par dire. Tu ne comprends rien et je ne suis même pas sûre que tu comprennes un jour. »
Explique-moi alors !
« Je… »

Elle avait hésité longtemps avant de se confier.

« Mon existence, elle ne fait que… Je suis un fardeau, Alexandre. C’est comme ça. Ma mère commence à avoir des cheveux blancs. Et elle n’a que trente-huit ans ! Mon frère se prive de trop de choses pour rester avec moi, il est la risée de ses copains de classe parce qu’il refuse que mes parents lui achète la dernière Gameboy à la mode où je sais pas quoi… Maman, ça va faire presque huit mois qu’elle a arrêté de travailler et papa commence à être à bout à force d’en faire trop.

« Ils sont là, près de moi, et je suis heureuse. Mais si je n’étais pas là, si j’étais déjà morte, ça serait plus facile pour tout le monde. Bientôt, j’aurai besoin de ma mère même pour aller aux toilettes ou pour manger. Je commence à vraiment perdre le contrôle, c’est horrible. Et je suis coincée dans ce corps, et eux, ils sont coincés avec moi. »

Alexandre n’avait d’abord pas su quoi répondre. Puis, il avait souri et s’était penché vers elle.

Pourquoi font-ils tout ça, à ton avis ?

« Je ne sais pas. »

Parce qu’ils t’aiment. On est prêt à tout pour les personnes qu’on aime. Et je pense qu’au fond, ils sont heureux de pouvoir être proches de toi comme ça. Jusqu’à la fin. Je pense qu’ils sont heureux seulement à tes côtés et c’est pour ça qu’ils font de leur mieux pour que tu y restes le plus longtemps possible.

Ce jour-là, il n’avait pas été le seul à réfléchir, à comprendre un peu l’autre. Finalement, il avait fini par comprendre et il savait qu’elle aussi. C’était comme s’ils se redécouvraient, comme s’il se sentait enfin proche d’elle, si proche qu’il pouvait la toucher. Il avait l’impression de rencontrer la personne qui comprenait ce qu’il était, qui comprenait les sentiments qu’il avait tant de fois cachés par un sourire. Elle était malade, comme lui. Mais elle était courageuse, elle n’avait pas peur de ses sentiments, de la peine et de la honte. Et c’est ce qu’il devait apprendre d’elle.

Souvent, Alexandre repensait à l’accident, à la disparition et la douleur. Il repensait à cette chose qui aurait dû lui prendre la vie mais qui s’était contenté d’autres choses. Sa maladie à lui, elle se passait dans sa tête, il le savait. Au début, il avait tenté de se persuader qu’elle était réelle, qu’il avait un problème. Et puis les docteurs avaient tous fini par abandonner. On avait donné à ses parents le numéro d’un confrère, un spécialiste dans la pédopsychiatrie. Et puis celui-ci avait fini par passer le relai et ainsi de suite. Alexandre n’en avait toujours pas vu le bout. Il attendait, il attendait que quelqu’un vienne le guérir, que ce blocage, cette cage disparaisse pour toujours.



Alexandre marchait avec assurance. Dans son sac à dos, la caméra et sa bouteille d’eau s’entrechoquaient et ce bruit l’agaçait fortement. L’air de décembre était froid et, emmitouflé dans une écharpe en laine, il se sentait comme protégé de tout. Il adorait ça, le froid qui s’acharnait sur lui, qui sifflait dans ses oreilles et essayait d’atteindre sa peau. Il adorait sentir ses cheveux s’hérisser sur sa tête et voir son écharpe battre l’air dans tous les sens.

A l’entrée de l’hôpital, il salua Agnès, la réceptionniste qui avait fini par lui proposer un lit de camp à force de le voir traîner dans les parages. Il avait refusé, bien évidemment. De toute façon, il allait devoir bientôt repartir. Rien n’avait fonctionné, retour à la case départ.

« Bonjour Alex, dit une infirmière avec un grand sourire. Alors… Patient ou visiteur aujourd’hui ? »

Les deux. Mais plus visiteur que patient.

Il se rendit au troisième étage, jouant avec la barrette qu’il avait dans la main. C’était un joli bijou, un poisson sculpté dans de l’ivoire, peut-être, ou du plastique. Il l’avait trouvé dans un vide grenier, à quelques pâtés de maisons de l’hôpital. Tout de suite, il avait pensé à Sam.

« Ils tirent, les poissons dans mes cheveux, » disait-elle souvent même s’il ne comprenait pas ce qu’elle voulait dire par-là.

Avant de pousser la porte de la chambre, il souffla un grand coup et rajusta sa chemise. Pour une raison mystérieuse, il devenait de plus en plus nerveux en sa présence. C’était peut-être à cause de l’hôpital, du fait qu’il lui mentait encore. Il n’en savait rien.

« Alexandre ! »

Dans son lit, Sam se redressa. Elle avait une mine fatiguée mais sa peau semblait si douce que le jeune homme eut envie de l’embrasser. Elle avait soigneusement coiffé ses cheveux et portait une de ces jolis hauts qu’elle gardait pour les visites ou les quelques sorties qui lui étaient accordées.

« J’en avais marre d’être enfermée ! Allez, viens, qu’est-ce que t’attends ? On va faire un tour ? »

Elle semblait si pleine de vie qu’Alexandre eut du mal à la reconnaître. Que s’était-il passé pour qu’elle soit à ce point enjouée et sûre d’elle ?

« Tu me manquais… »

Son cœur eut un raté. Il la regarda pendre ses jambes sur le côté de son lit et saisir ses béquilles avec difficulté. Dans une grimace de douleur, elle se leva, s’appuyant de toutes ses forces sur ses bras pour ne pas avoir à poser ses deux pieds au sol. Lentement, ils se dirigèrent vers le jardin de l’hôpital, un endroit abrité où les malades pouvaient retrouver de l’air pur et oublier l’odeur des salles aseptisées. Entre quatre murs, il était protégé du vent et seul les hauts châtaigniers subissaient la violence des bourrasques.

Sam s’assit sur un banc et frissonna au contact de la pierre froide. La moitié de son visage était caché derrière une épaisse écharpe et elle ne semblait plus si maigre, enveloppée dans son grand pull en laine. Alexandre posa son sac à dos à côté d’elle et sortit une petite couverture qu’il déposa sur ses épaules. Elle le remercia d’un signe de tête et lui demanda s’il était prêt.

Alexandre sortit la caméra de son sac et hocha vigoureusement la tête. Il régla le zoom pour que l’image soit nette et se mit alors à la filmer.

« C’est bon ? Tu filmes ? », demanda Sam d’une voix légère.

C’est bon.

« Ah… D’accord. Eh bien, hm… commençons ! Je ne sais pas trop quoi dire… C’est le Dr. Manauer qui m’a conseillé de faire ça. Il a dit que ça m’aiderait, que ça me ferait aller mieux. Je n’ai jamais accordé beaucoup d’importance à ce qu’il disait. Mais au fond, je sais que tout ce qu’il a fait, c’était pour m’aider alors… Je me suis dit que, pour une fois, ça ne me ferait pas de mal de l’écouter. »

Elle marqua une pause pendant laquelle elle ferma les yeux. Elle semblait chercher la vérité tout au fond d’elle. On aurait dit qu’elle tentait de calmer des sentiments qui bouillonnaient à l’intérieur.

« J’aime l’océan. J’aime énormément les poissons, je les trouve beaux, tous différents et même s’ils sont idiots, ils vivent longtemps et sûrement heureux. »

Alexandre sourit. Pas idiots, juste avec une mémoire ridiculement courte.

« Souvent, j’imagine comment aurait été mon avenir. J’aurais sûrement acheté une maison au bord de l’océan, pour pouvoir me lever tous les matins et voir les vagues qui remontent sur la plage. J’aurais vraiment aimé tout ça. Avoir un bon travail, un mari qui m’aime et pleins d’enfants. J’aurais vraiment aimé vivre comme ça, comme madame tout le monde, une vie simple et heureuse.

« Je vis une vie heureuse. J’ai une famille qui m’aime et que j’aime. J’ai un ami, quelqu’un sur qui je peux vraiment compter et je ne suis jamais seule. Ce que je voudrais leur dire ? »

Elle regarda le jeune homme et fut secouée de sursaut. Elle riait à sa manière.

« A ma mère, je voudrais lui dire que je l’aime. S’il y a bien sur terre une personne sur qui je peux compter, une personne qui sera toujours à mes côtés, c’est bien toi, maman. Je ne te remercierai jamais assez pour tout ça. Et je suis désolée, oui, si tu savais comme je suis désolée de ne pas avoir été celle… la fille parfaite que tu aurais méritée.

« Papa, tu es vraiment quelqu’un de bien. Tu es un père formidable et j’espère que personne ne te feras douter là-dessus. Tu devrais prendre du temps pour toi, pour maman, pour Nico. Tu devrais vraiment souffler, juste un peu, tu le mérites. Tu sais, j’aime bien me rappeler des choses qu’on faisait tous les deux. Comme l’été où on ne pouvait pas partir en vacances et que je faisais caprices sur caprices parce que je voulais voir la mer. Tu étais rentré du travail avec une piscine gonflable et on avait passé l’après-midi à souffler dedans. Ouais… tu es vraiment un père génial.

« Nico… Je sais qu’on ne se dit pas ce genre de choses entre frères et sœurs, mais je tenais à te le dire. »

Sa voix s’étrangla dans sa gorge et les larmes lui montèrent aux yeux. Alexandre aurait voulu faire quelque chose mais il devait filmer. Juste filmer. Il lui sourit, affectueusement, pour la réconforter et elle sécha les larmes qui roulaient sur ses joues.

« Je n’aurais pas rêvé d’un meilleur frère. Je t’aime, tu sais ? Tu es mon inspiration, tu es ce qui me donne le courage d’avancer. Voir ta tête endormie et ton sourire le matin, c’est ce que me donne envie de me lever. Et puis… tu sais, je les vois, tous ces efforts que tu fais, tous les gestes attentionnés. Je t’aime. Je vous aime tous les trois. »

Et moi ?

« Je… »

… t’aime ?

« Je suis heureuse de t’avoir à mes côtés. Tu es vraiment quelqu’un de bien, Alexandre. Tu comptes vraiment. Vraiment vraiment. »

Ses larmes avaient séché et elle se mit à rougir. Un immense sourire se dessina alors sur son visage. C’était la première fois qu’elle souriait, et Alexandre cru qu’il rêvait. Elle était magnifique, son regard pétillait et elle sembla un instant oublier tout ce qui les entourait. Et puis son sourire se dissipa et un silence gênant s’installa entre eux.

Comme pour mettre fin au supplice, Sam attrapa habilement la caméra et la tourna vers Alexandre qui était assis à l’autre bout du banc. Le jeune homme lui lança d’abord un regard ahuri avant de la fusiller des yeux.

« Et vous, monsieur Dubois ? chantonna-t-elle. Alexandre Dubois, sauveur de ces dames. »

N’importe quoi !

« Vous n’avez rien à dire ? La parole est à vous… »

Arrête…

« Un mot, juste un mot ? »

Alexandre se leva, furieux. Contrairement à Sam, ça ne l’amusait pas du tout. Il lui lança un regard noir, si noir qu’elle frissonna. Sans un mot, il tourna les talons et entra dans le bâtiment. Qu’est-ce qu’elle avait cette fille ? Pourquoi il se sentait si frustré, si gêné ? Alexandre aurait voulu l’entendre dire qu’elle l’aimait. Et il aurait aimé lui dire ce qu’il ressentait. Mais il ne pouvait pas. Il n’avait jamais pu.

« Alexandre ? Qu’est-ce que tu fais là ? »

Le jeune homme releva la tête pour voir qu’il était arrivé dans le hall principal. Anne-flore, une infirmière du service de psychiatrie. Elle était vraiment jeune et ne savait pas vraiment comment y faire avec les patients. Alexandre l’aimait bien, avec ses cheveux longs et blonds et son sourire obstiné.

« Tu n’oublies pas que tu as rendez-vous avec Marianne… pardon, le Dr. Martin à quatorze heures, d’accord ? »

Alexandre se mit alors à agiter ses mains dans tous les sens.

C’est d’accord. Je n’oublie pas. Mais je dois y aller.

« Ça n’a pas donné grand-chose, tes rendez-vous, n’est-ce pas ? Tu t’en vas quand ? Dans cinq jours ? »

Quatre.

« Ah, je vois. Eh bien… tu vas nous manquer… »

Elle lui adressa un sourire triste et s’en alla. Alexandre la suivit du regard avant de se retourner pour d’en aller à son tour. Il s’arrêta instantanément et se figea, frappé par des milliers de frissons d’horreur. Plus loin, Sam le fixait, ses béquilles qui jonchaient le sol à ses pieds. Son regard brillait de colère. Elle semblait perdue, sans savoir quoi dire.

Il voulait s’approcher d’elle mais elle fit non de la tête et héla une infirmière qui vint l’aider. Alexandre ne comprenait pas comment tout ça avait pu arriver, pourquoi tout avait dû se terminer ainsi. Un instant, il posa sa main sur sa poitrine et recula. Il avait du mal à respirer, pris de panique.

Il avait voulu l’appeler, lui dire de se retourner, qu’il allait tout lui expliquer. Qu’il ne lui avait pas menti. Mais Alexandre n’était qu’un menteur. Et la vérité venait tout simplement d’éclater.



*




Sam regardait la fenêtre d’un regard vide. Cela faisait six semaines qu’Alexandre était reparti. Il avait juste laissé un mot avec une jolie pince qu’elle refusait d’enlever de ses cheveux. Je suis désolé, avait-il dit. Il avait commencé comme ça et puis il avait continué avec pleins de jolis mots, de regrets et d’autres excuses encore.

La jeune fille ne savait pas si elle devait le détester ou simplement l’oublier. Elle avait reçu plusieurs mails de sa part, plusieurs messages, mais elle n’avait jamais répondu. Elle se sentait trahie et idiote. Elle lui avait tout dit, tout. Elle avait parlé de ses peurs, de sa douleur et de sa tristesse. Et lui, il s’était moqué d’elle. Le pire était qu’il l’avait rendu folle. Alexandre, il ne pouvait pas parler et il n’avait jamais parlé. Jamais. Alors pourquoi elle avait le souvenir d’avoir discuté avec lui, pourquoi elle entendait encore sa voix dans ses souvenirs ?

Elle le détestait. Du moins, elle en rêvait.

Son état avait fini par empirer et elle ne pouvait plus tenir debout toute seule. Sam se sentait seule, plus que jamais. Elle avait cru avoir un ami, quelqu’un sur qui elle pouvait compter vraiment, et elle s’était trompée.

« Ma Chérie, tu devrais vraiment manger quelque chose…
- Je n’ai pas faim maman.
- Mais tu… Oh et puis rien. »

Il y eut un silence gênant où elles regardèrent ailleurs toutes les deux.

« Tu as des nouvelles de ce garçon ? reprit alors sa mère. Alexandre ? »

Le regard de Sam s’assombrit et elle secoua la tête.

« Non, enfin, j’en sais rien. J’ai arrêté de lire ses messages depuis longtemps.
- Tu ne voudrais pas avoir de ses nouvelles ? S’il en donnait, je veux dire… Je ne sais pas, peut-être que tout ça n’était qu’un malentendu, peut-être qu’il n’est pas celui que tu penses…
- Oh arrête maman, j’ai vraiment pas envie de penser à lui, là, maintenant. Je pensais le connaître et je me suis trompée. Ce garçon, il n’est personne, vraiment Maman, ne t’inquiète plus à propos de… ça. »

Sa mère soupira et lui sourit tristement. Elle regarda sa fille, son bébé et son cœur se serra. D’une main légèrement tremblante, elle caressa sa joue puis embrassa son front. Elle l’aimait tellement qu’elle aurait voulu avoir mal à sa place.

« Et l’océan ? Tu disais que tu voulais revoir l’océan… Alexandre pourrait…
- Maman ! »

La voix de Sam était forte. Elle venait de crier. Ses joues étaient rouges et ses poings serrés.

« Arrête avec ça !
- Mais tu…
- Je ne veux pas voir l’océan. C’était une erreur, d’accord ? C’était une idée idiote. Je déteste l’océan, je déteste les poissons, l’eau salée, je déteste le sable. Je déteste Alexandre. »

Elle s’arrêta un instant et prit une grande inspiration.

« Tout ce que je veux, c’est rester avec toi, papa et Nico. »

La femme l’embrassa une nouvelle fois. Elle avait mal, elle se sentait coupable et ne savait plus quoi faire. Alors elle s’excusa auprès de sa fille et quitta la chambre un moment.

Une fois la porte refermée, elle craqua. Elle fit quelques pas dans le couloir et se laissa glisser contre le mur. Des larmes se mirent alors à couler sur ses joues et elle baissa la tête, la cachant dans ses bras. Elle ne savait pas si elle faisait bien, si elle devait lui dire la vérité, si elle devait lui mentir. Sam était son bébé, rien qu’à elle. Elle voulait la protéger, elle voulait qu’elle aille mieux et si elle avait l’impression que si elle l’écoutait, elle n’y arriverait pas.

La femme sortit son téléphone de sa poche et lança la vidéo qu’elle avait reçue quelques heures plus tôt, une vidéo destinée à sa fille. Lorsque l’image se mit à bouger, un bruit de vent désagréable s’échappa de l’appareil. Sur l’écran, elle vit Alexandre qui souriait et qui pointait l’océan du doigt. Et puis, il s’était figé et avait fini par articuler d’une voix enraillée et rocailleuse :

« Attends-moi. »

Ce qui la hantait le plus, c’était son regard. Ce regard plein d’amour et de joie, ce regard qui semblait crier :

Tu m’as guéri, attends-moi.
Je t’aime.


Et elle se sentait si inhumaine, si horrible de ne pas respecter tout ça. Mais la mère de Sam avait pris sa décision. Pour sa fille, pour qu’elle cesse d’être si malheureuse, pour qu’elle oublie tout ça, qu’elle reste à ses côtés jusqu’à la fin.

La femme se releva et fixa encore l’écran quelques instants. Puis, elle appuya sur deux touches et un message apparut.

Supprimer ?


Elle appuya une fois encore sur l’écran et la vidéo disparue. Elle soupira. Tout ça, elle le faisait pour sa fille. Elle le faisait pour Sam. Et elle avait fait le bon choix. Il fallait mieux que sa fille ne voit jamais cette vidéo, qu’elle ne sache pas la vérité.

Finalement, tout le monde lui mentait à Sam. Mais elle avait tellement de choses à penser, tellement de choses à s’occuper. Elle s’acharnait à oublier la douleur, son corps lourd, sa prison. Si tout le monde lui mentait, c’était pour la protéger. Et elle, tout ce dont elle devait se préoccuper, c’était les poissons coincés dans ses longs cheveux, les poissons qui tiraient.
Note de fin de chapitre:
Voilà, bravo si vous avez lu jusqu'au bout ! Ma contrainte était : "Un de vos personnages principaux est muet mais tente de le cacher". Merci d'avoir lu et n'hésitez pas à me laisser un commentaire :)
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